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L. Moreau

Érotomanie

Les aberrations du sens génésique (1887)

Date de mise en ligne : lundi 2 juillet 2007

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L. Moreau, « Érotomanie », Les aberrations du sens génésique, Éd. Asselin et Houzeau, Paris, 1887, pp. 192-207.

ÉROTOMANIE

L’érotomanie ([…], amour, […] manie, délire) remonte à la plus haute antiquité. La poésie dans ses ingénieuses fictions distinguait deux divinités connues sous le nom d’Amour ou deux amours différents, auxquelles elle faisait remonter tous les bonheurs ou tous les maux qui, de leur chef, atteignaient les pauvres mortels. À l’un, honnête fils de Vénus, déesse des Grâces, de la beauté, de la volupté, elle donnait pour père tantôt Jupiter, tantôt Vulcain ou Mars. L’autre, honteux, sournois, chagrin, elle le faisait descendre de l’Érèbe et de la Nuit. Cette allusion est la plus naturelle et la plus juste, elle désigne même l’incertitude, l’obscurité qui enveloppe sa naissance et les tristes effets que l’on doit en attendre.

Aussi n’est-il pas étonnant que l’érotomanie, née de l’amour, ait été regardée par les anciens comme une vengeance de l’Amour et de sa mère. C’est une ardeur véhémente, une fureur, un transport qui entraîne vers l’objet aimé : tantôt c’est une flamme dévorante qui fait irruption de toutes parts ; tantôt c’est un feu caché qui mine et consume.

Les philosophes, les poètes, ont décrit ces désordres, les médecins de tous les âges ont cherché à les étudier. Aristote, Orphée, Salomon, le Tasse, brûlèrent, assure-t-on, d’un amour insensé.

Aristote offrait son épouse la fumée des parfums ; Salomon poussait l’amour jusqu’à l’idolâtrie ; ne voit-on pas Orphée aller chercher Eurydice dans les gouffres du Tartare ; Lucrèce trancher le fil de ses jours dans un accès d’amour ; le Tasse passer quatorze ans dans les rêves d’une flamme malheureuse ; chez Héloïse et Abeilard, l’érotomanie s’associer aux idées religieuses dominantes à l’époque où ils vivaient ?

Ce délire, dont Cervantès a tracé un tableau si fidèle et si remarquable dans son immortel Don Quichotte, fut épidémique au quatorzième siècle. Le Poitou était parcouru alors par une société d’enthousiastes, connus sous le nom de Gallois et de Galloises. Ils mettaient leur gloire à devenir les martyrs de l’amour, à faire des voeux en son intention… Dans la canicule, ils couraient vêtus de fourrures faites de toisons d’agneaux, et, à dater de la Toussaint, ils erraient presque nus sur les montagnes couvertes de neige et sur les bords des étangs glacés. Chaque matin, le chariot du seigneur de la contrée en ramassait quelques-uns morts de froid, de fatigue et de faim.

Dom Vaissette, dans son Histoire du Languedoc, et Lacurne de Sainte-Palaye, dans ses Mémoires sur l’ancienne chevalerie, donnent quelques détails sur cette espèce de folie épidémique.

Un auteur du temps en parle en ces termes : « Si dura cette vie et les amourettes grant pièce, jusques à tant que le plus de eux en furent mors et péritz de froit. Car plusieurs transissoient du pur froit et mouroient tout roides près de leurs amyes, et aussi leurs amyes près de eulx, en parlant de leurs amourettes et en eulx mocquant et bousdant de ceulx qui étoient bien vestus. Et aux autres, ii failoit desserer les dents de cousteaux, et les frotter au feu, comme roides et engelez… Si ne doubte point que ces Gallois et Galloises qui moururent en cest état, ne soient martyrs d’amour… »

Quelquefois l’érotomane prend pour objet de son amour des êtres inanimés, et dans ce cas l’attrait vénérien s’adresse en général aux objets d’art, et principalement aux statues. Ptolémon, s’il faut en croire Athénée, assure qu’un Grec avait conçu la plus vive passion pour un Cupidon de pierre qui se trouvait dans la galerie de tableaux de Delphes. Enfermé avec cette statue, il assouvit sur elle sa passion, et déposa à ses pieds une couronne pour prix de sa jouissance. Le fait découvert, les Delphiens consultèrent l’oracle qui ordonna de relâcher l’insensé, parce qu’il avait payé son plaisir.

Lucien et saint Clément d’Alexandrie parlent d’un jeune homme qui devint amoureux à Cnide d’une Vénus de Praxitèle. Une nuit, caché dans le temple, il se livra à des embrassements amoureux sur la déesse qui portait le témoignage de l’outrage qu’elle avait reçu.

Philémon et le poète Alexis mentionnent aussi, suivant Athénée, qu’un individu nommé Clisophe s’enferma dans le temple de Samos pour posséder une statue en marbre de Paros, dont il s’était épris. N’ayant pu se satisfaire à cause du froid et de la dureté du marbre, il sortit et revint avec un morceau de chair qu’il appliqua sur les parties génitales de la statue et parvint ainsi au but qu’il se proposait.

Il y a quelques mois à peine, un journal rapportait l’histoire d’un jardinier devenu amoureux d’une statue de la Vénus de Milo, placée dans un parc [1]. D’autres fois enfin, l’objet du culte de l’érotomane porte sans être partagé, c’est-à-dire sans être payé de retour, sur une personne qui, par sa fortune, son rang, en un mot par sa position sociale, ne peut ou ne veut répondre au sentiment qu’elle inspire et dont elle ne se doute souvent pas elle-même.

L’érotomane professe un cuite idéal et sentimental pour l’objet de son amour ; sans cesse en contemplation devant l’objet de son choix, le malheureux oublie tout : devoirs, occupations, famille, et jusqu’aux besoins les plus élémentaires de la nature.

Nous l’avons dit, le délire érotique n’épargne personne il frappe également l’enfant et le vieillard, l’homme et la femme, qui cependant est plus fréquemment atteinte ; mais chez elle le délire est moins expansif, moins prodigue d’actes extérieurs, ce qui s’explique naturellement par le sentiment inné de pudeur et de retenue qui est l’apanage de son sexe.

Nous n’avons pas à revenir sur l’étiologie de cette affection, il en a été parié assez longuement au début de ce travail, et pour éviter toute répétition inutile, nous ne pouvons mieux faire que d’y renvoyer le lecteur.

Dans l’érotomanie l’imagination joue un rôle important : la variété du sentiment de la personnalité fausse les expressions habituelles, et c’est à ces sentiment que se rapportent tous les soins de coquetterie, tontes les attitudes des malades atteints de cette affection ; l’expression du visage, les gestes sont empreints d’une certaine langueur amoureuse. Mais le trait dominant sur lequel on ne saurait trop insister, c’est que l’érotomanie exclut tout sentiment charnel, les individus qui en sont frappés sont ordinairement chastes et pudiques. (Nous disons ordinairement, car nous verrons plus tard une complication des plus fréquentes, la nymphomanie, venir donner aux érotomanes un aspect nouveau.)

Esquirol [2], avec toute l’autorité et tout le talent d’exposition qui lui sont propres, a tracé un portrait saisissant de l’érotomane,

« Les yeux sont vifs, animés, le regard passionné, les propos tendres, les actions expansives, mais les érotomanes ne sortent jamais des bornes de la décence. Ils s’oublient en quelque sorte eux-mêmes ; ils vouent à l’objet de leur amour un culte pur, souvent secret ; se rendent esclaves, exécutent ses ordres avec une fidélité souvent puérile, obéissant aux caprices qu’ils lui prêtent ; ils sont en extase, en contemplation devant ses perfections souvent imaginaires, désespérés par l’absence ; le regard de ces malades est abattu, leur teint devient pâle, leurs traits s’altèrent, le sommeil et l’appétit se perdent ; ces malheureux sont inquiets, rêveurs, désespérés, agités, irritables, colères… etc. Le retour de l’objet aimé les rend ivres de joie ; le bonheur dont ils jouissent éclate dans toute leur personne, et se répand sur tout ce qui les entoure ; leur activité musculaire augmentée a quelque chose de convulsif. Ces malades sont ordinairement d’une loquacité intarissable, parlant toujours de leur amour : pendant le sommeil, ils ont des rêves qui ont enfanté les incubes et les succubes.

« Comme tous les monomaniaques, les érotomanes sont nuit et jour poursuivis par les mêmes idées, par les mêmes affections, qui sont d’autant plus désordonnées, qu’elles sont concentrées ou exaspérées par la contrariété : la crainte, l’espoir, la jalousie, la joie, la fureur… etc., semblent concourir toutes à la fois ou à tour de rôle pour rendre plus cruel le tourment de ces infortunés : ils négligent, ils abandonnent, puis ils fuient leurs parents, leurs amis
ils dédaignent la fortune, méprisent les convenances sociales, ils sont capables des actions les plus extraordinaires, les plus difficiles, les plus pénibles, les plus bizarres… »

Il est une véritable maladie physique qui constitue une complication grave mais non extrêmement rare de l’érotomanie, décrite par Lorry [3] sous le nom de fièvre érotique. Les infortunés qui en sont atteints présentent des symptômes d’autant plus alarmants qu’ils mettent tout leur soin à en dérober la cause à ceux qui les entourent. Les symptômes que cette pyrexie présente sont ceux d’une cachexie profonde, rapide, aiguë en quelque sorte, et ne petit être diagnostiquée que par la fréquence du pouls, la coloration du visage à la vue ou au seul nom de l’objet aimé.

L’histoire est riche en faits de ce genre : Jonadab ne se laissa pas tromper à la tristesse, à la langueur, au dépérissement d’Ammon, second fils de David, devenu amoureux de sa soeur Thamar. Hippocrate découvrit l’amour de Perdicax, fils d’Amyntas, roi de Macédoine, pour Phyla, concubine de son père, passion qui l’avait fait tomber dans la fièvre hectique. À l’état du pouls, à la rougeur de la face, Plutarque rapporte qu’Erasistrate reconnut la cause de la maladie d’Antiochus Soter, se mourant d’amour pour Stratonice, sa belle-mère. Julien porta un jugement aussi certain sur l’état de Justine, amoureuse de l’histrion Pilade. — P. Ferrand [4] dit qu’il reconnut la maladie d’un jeune homme qui mourait d’amour, par la coloration de la face, par l’accélération du pouls, à la vue d’une jeune fille qui portait un plateau dans la chambre du malade.

Ainsi que nous l’avons dit plus haut, l’érotomanie peut atteindre tous les âges. Chez les enfants, ce sont les petites filles qui sont surtout frappées. Le tempérament éminemment nerveux du jeune âge est facilement ébranlé par une vie inoccupée, molle, par l’attrait des plaisirs, par un entourage qui ne sait pas toujours résister aux volontés les plus insensées… etc. Sous l’influence d’une érotomanie passagère, des écoliers ou de petites pensionnaires, s’imaginant qu’on les a regardés, qu’on les aime, se renferment pour écrire d’interminables épîtres, emploient l’argent qu’on leur donne pour leurs menus plaisirs à l’achat de bouquets… Rien ne les rebute : le silence opposé à leurs envois est logiquement expliqué par eux : on a peur de se compromettre en leur répondant, c’est une mesure de prudence… etc. Qui de nous ne se rappelle avoir connu des camarades de collège atteints de ce travers, écrire lettre sur lettre à des actrices, à des femmes à la mode, à des cousines surtout, ne parler que d’elles, n’agir que pour elles, en un mot, se conduire en véritables fou ?

La plupart du temps, ce délire dure peu : l’insouciance, le plus bel ornement de la jeunesse, a bien vite raison de ces billevesées. Cependant quelques individus d’une nature à part, plus ou moins prédisposés aux vésanies par leurs antécédents, prennent la chose plus au sérieux et tombent dans cette langueur physique et morale qui constitue une véritable cachexie amoureuse.

À l’âge adulte, l’érotomane ne reste pas toujours dans le cercle de ces idées délirantes spéculatives. La raison ébranlée succombe et donne naissance à des actes d’extravagance et de désespoir, qui, si on n’intervient à temps, entraînent des faits dangereux pour le malade et pour la société et le rendent justiciable des tribunaux. Suicide simple, suicide double, homicide, sont des catastrophes malheureusement trop fréquentes et trop connues pour qu’il soit nécessaire d’y insister [5].

Parfois, sous le masque de l’amour le plus pur, qui a pour objet non plus l’homme matériel, l’homme physique, mais le Créateur lui-même, se cachent les appétits sexuels les plus ardents, une vive surexcitation des deux systèmes d’organes dont le concours d’action engendre le délire érotique dans toute sa puissance, allant même jusqu’aux idées et tentatives de suicide.

Nous avons connu dans notre maison de santé d’Ivry une jeune personne d’excellente famille, très religieuse, ayant longtemps désiré entrer dans les ordres : sans cesse sous l’influence d’un délire érotique, d’impulsions utérines, sensuelles, qui la persuadent que des appels illicites lui viennent tantôt d’un côté, tantôt d’un autre, de femmes aussi bien que d’hommes, mademoiselle X*** était convaincue que ses parents l’avaient fait enfermer dans notre maison pour que nous agissions sur elle dans le même sens, exalter ses désirs charnels, la faire renoncer à ses idées de religion…, etc.

Elle a voulu échapper à des dangers imaginaires par la mort, d’abord en s’ouvrant une veine, puis en avalant un sou, enfin en voulant se laisser mourir de faim.

Parmi les nombreuses lettres qu’écrivait cette malade, nous citerons les passages suivants connue étant les plus propres à donner un aperçu exact de ce délire véritablement curieux.

« Placée au couvent de R…, j’ai été aussitôt en butte à des sollicitations infâmes de la part de la supérieure. C’était une femme excessivement passionnée qui me provoquait par des paroles dont le sens m’était clair, par des caresses…, etc. Son regard se fixait sur le mien, me magnétisait, aspirait mon âme ; elle voulait se faire aimer de moi. Ce qui m’arriva plus tard ne me permit bientôt plus de douter de ses coupables desseins. Plusieurs fois, la nuit, je l’entendis frapper à la porte de ma cellule ; comme je n’ouvrais pas, elle était bien forcée de s’en aller. Je l’entendis une fois entre autres, s’adressant sans doute à quelque soeur dont elle se faisait accompagner : “C’est bien ; demain matin je saurai bien l’amener à une fin.” J’eus une telle horreur de ces persécutions abominables que pour m’y soustraire je voulus me précipiter par la fenêtre : c’était an deuxième étage. J’y renonçai de peur de scandale et trouvai le moyen de fuir du couvent. Il se passe des choses infâmes dans ce couvent : les soeurs y ont des rapports abominables entre elles, et plusieurs voulurent me les faire partager. Quand la supérieure m’engagea à consulter mon directeur, c’était pour me faire céder à ses désirs par son intermédiaire. Cet homme agit au contraire pour son propre compte, car c’est lui qui me fascina et entraîna mes sens. Conduite près de lui par la supérieure, je fus poussée à le prendre par la taille, à lui faire des avances honteuses… »

Autre lettre :

« JÉSUS-MARIE,

Par la grâce de mon bon maître, j’ai enfin le secret des besoins de mon coeur, et comme je les comprends et les éprouve maintenant, j’y ai trouvé le développement et l’explication de tout ce que j’ai dit d’inexplicable, et surtout de ces horribles résistances à l’aveu d’une passion, de ces protestations énergiques de n’aimer, ne vouloir que Dieu, et de cette préférence pourtant d’un seul homme sur tous les autres.

« J’ai besoin d’un embrassement assez fort, assez serré, assez intime, pour sentir mon coeur devenir un même coeur avec celui dont les bras m’auront pressée. Puis, de ne pas m’en tenir là, mais donner accès en moi-même de manière à mêler mon sang au sang aimé qui le vienne prendre au vif de mon coeur. Voilà l’amour comme il me presse : mon sein contre son sein, mon coeur écoulé dans le sien.

« Quant à ma chair, il m’est besoin de la sentir fortement resserrée, pincée, contrainte de manière à comprimer ces mouvements, cette sorte de dilatation qu’elle s’essaye de prendre. Il y a huit ans que je souffre de ces nécessités sans avoir su m’en rendre compte, à cause de l’extrême oubli où j’ai coutume de m’exercer sur moi-même, selon le petit passage de “la paix de l’âme” (ch. 10).

« Voici maintenant comment je m’explique mes besoins et mon ignorance de ces mêmes besoins :

« J’ai une nature tellement fière et froide, qu’au temps de mes écarts, quand je rêvais une gloire mondaine, et que je recevais du monde ses premiers grains d’encens, mon rêve de bonheur était de devenir une femme savante, une Christine de Suède, de recevoir les hommages et les adorations d’un grand nombre d’hommes de mérite, et de trouver mon plaisir à considérer la petitesse de ces nouveaux hercules, écoutant avec trop de mépris leurs fadaises pour donner contentement à aucun. Souvent, je m’étais dit : “Si j’étais homme, je me marierais peut-être bien”, mais la dépendance de la femme me répugne et soulève ma fierté. Pour trouver un sentiment de compassion sur le plus grand mal des autres, j’étais obligée, tout enfant, de me souvenir que ces autres étant membres du Sauveur, Jésus souffrait en eux, et cela m’émouvait. Autrement les hommes me sont tellement indifférents et j’ai tant de hauteur naturelle, que leurs peines, leurs souffrances, leurs pensées ne m’inspirent que le mépris et la risée.

« Dieu seul que je vois en eux me les fait estimer, même le moindre, et surtout le moindre, au-dessus de moi-même.

« La prépondérance infinie de Dieu sur moi, sa grandeur que je mesurais sur celle où je me voyais moi-même, la connaissance que dès l’aube de ma vie il m’avait donnée de ses divines beautés, m’ont appris de bonne heure à l’aimer, et à m’apetisser tout doucement, puis a m’oublier toute, à ne voir plus que lui. Les bouillantes ardeurs de son amour m’ont souvent fait ouvrir les bras de toute leur étendue, puis les resserrer de toutes mes forces sur mon sein. Je n’y pressais rien matériellement, mais mon maître glorifié qui s’y unissait alors me donnait d’inconcevables délices. Peu à peu, le coeur du corps a participé aux effusions ardentes de celui de l’âme, et le besoin m’est venu d’un frère, d’un ami visible et sensible, qui me fût la vivante expression de mon maître adoré, d’autant plus que je cherchais depuis mon enfance cet ami tant désiré dont l’idéalité pour moi était une âme si sainte, si fortement chrétienne, un cour si pur que j’eusse, dans l’assurance de son salut, la certitude d’aimer pour toujours, et toujours pour moi, c’est sans fin : une affection que la mort doit terminer étant pour moi souverainement méprisable. Ce qui fait que malgré cette unique dilection j’ai été et je suis encore disposée à céder à la force qui m’arrache à ce que j’aime et consentante à me remettre de la même manière à qui m’inspire assez de confiance et d’affection pour cela, c’est la considération qu’en Dieu tous les hommes sont frères, et que ne cherchant que l’épanchement de l’amour divin, je puis le trouver en tous ceux qui me tiennent la place de Dieu. Mais enfin, ce n’est pas pour une fois, c’est pour ma vie entière que ce bonheur m’est nécessaire. Il faut donc le trouver celui qui sacrifiera son existence à la mienne.

« Celui-là je l’ai trouvé… »

Enfin la vieillesse n’est pas exempte de cette affection. On a vu plusieurs femmes que le grand âge aurait dû mettre à l’abri de ces désordres psychiques, présenter l’érotomanie portée au plus haut degré : rien de plus curieux que d’entendre la conversation de ces érotomanes, d’examiner leur toilette, d’observer leurs minauderies. Libres, elles se couvrent de brillantes étoffes, étalent dans leur intérieur un somptueux ameublement dans l’espoir d’y attirer les hommes.

L… est une femme alerte, bien constituée, qui porte gaillardement ses 79 ans. Elle a été à plusieurs reprises traitée dans les asiles et même dans des maisons privées, et à son entrée à la Salpêtrière en 1876, elle présentait une certaine agitation. Cette malade est actuellement en démence : elle se couvre de vêtements bizarres, d’oripeaux, est sans cesse en mouvement : c’est néanmoins une bonne travailleuse et rendant de véritables services aux employées. Son délire est essentiellement érotique : heureuse lorsqu’on le flatte, l’amour fait le sujet de toutes ses conversations : en tout bien tout honneur, elle s’attache à un élève du service, ne pense qu’à lui, ne parle que de lui ; à sa vue ses yeux s’allument et brillent d’un éclat inaccoutumé ; lorsqu’il s’en va, elle devient sombre et morose. À la fin de l’année, lorsque les élèves changent de service, elle reste huit, dix, quinze jours, véritablement malheureuse, mais bientôt le nouvel arrivant a pris à son insu la place devenue vacante, et L… recommence ses éternelles coquetteries.

Une dame de 80 ans, dit Esquirol, qui dans sa jeunesse avait vécu dans les illusions du grand monde, réduite à une fortune médiocre, vivait à la campagne et jouissait d’une excellente santé malgré son grand âge. À la suite des événements de 1830, cette dame est prise d’érotomanie : son amour a pour objet un jeune homme qui a joué un grand rôle à cette époque. Elle se croit aimée, assure que la menstruation s’est rétablie chez elle, fait grande toilette, attend son amant au rendez-vous, fait préparer des aliments qu’elle porte elle-même dans les champs, persuadée que l’objet de son amour viendra les prendre avec elle. Elle l’entend qui lui parie, elle cause avec lui, le voit, le cherche partout, etc. Après quelques mois, le cerveau de cette malade s’est progressivement affaibli ; un an après l’invasion du délire, elle est dans la démence ; elle parle seule et à voix basse, elle prononce souvent le nom de l’objet de son délire.

Ainsi qu’on a pu le voir par ce qui précède, les caractères de l’érotomanie sont si précis, si particuliers, qu’on ne saurait y méconnaître l’absence du libre arbitre chez ceux qui en sont atteints. Sans vouloir empiéter sur le chapitre de médecine légale, nous avons tenu dès à présent à faire pressentir la grave question de l’irresponsabilité qui dans le plus grand nombre des cas doit être invoquée en faveur des malheureux, coupables d’homicides ou d’actes tout aussi monstrueux qui les rendent justiciables des lois [6].

Voir en ligne : Folies liées à la fonction génito-sexuelle (suite) : Nymphomanie

P.-S.

Texte établi par PSYCHANALYSE-PARIS.COM d’après le texte de L. Moreau, « Érotomanie », Les aberrations du sens génésique, Éd. Asselin et Houzeau, Paris, 1887, pp. 192-207.

Notes

[1Événement, 4 mars 1877.

[2 Esquirol, ouv. cit., p. 357.

[3Lorry, ouvr. cit.

[4P. Ferrand, De la maladie d’amour ou mélancolie érotique. Paris, 1623.

[5Rapprocher ces faits de ceux dont nous avons parlé dans un travail Intitulé : De la folie jalouse. Paris, 1877.

[6Là, et dans les pages suivantes, nous ne dirons rien du pronostic, diagnostic et traitement des différentes formes de folie génitale que nous passons en revue : ces matières faisant l’objet de chapitres spéciaux à la fin de ce travail.

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