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Alexandre Cullerre

La folie du doute

Les frontières de la folie (Ch. II, §. II)

Date de mise en ligne : mercredi 12 septembre 2007

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Alexandre Cullerre, Les frontières de la folie, Chapitre II, §. II : « La folie du doute », Éd. J.-B. Baillière et fils, Paris, 1888, pp. 64-73.

CHAPITRE II
LES OBSÉDÉS

—  — —
II
LA FOLIE DU DOUTE

Le doute perpétuel est une forme de neurasthénie psychique observée depuis Esquirol [1] et désignée sous des noms divers. Comme il n’est pas toujours isolé et qu’il se combine souvent avec d’autres aberrations mentales, en particulier avec la crainte du contact des objets extérieurs, il a été considéré tantôt comme un symptôme, tantôt comme une entité pathologique. En réalité, il n’est qu’un des mille aspects de la déséquilibration mentale. L’hérédité morbide, comme le reconnaissent tous les auteurs, joue dans sa genèse un rôle d’une accablante prépondérance. Il est plus fréquent chez les femmes que chez les hommes, chez les personnes des hautes classes que chez celles qui appartiennent aux rangs inférieurs de la société.

Le mal débute souvent dès l’enfance, ou à l’époque de la puberté. Il suit une marche insidieuse et peut passer longtemps inaperçu. Ce sont d’abord des scrupules exagérés, des craintes puériles. Le malade n’est plus sûr de lui-même, a peur de se tromper, de commettre des fautes ; il éprouve le besoin de vérifier à plusieurs reprises la moindre de ses actions, et à s’entourer des précautions les plus minutieuses. Il vit dans une hésitation constante, passe son temps à délibérer sans pouvoir aboutir à une certitude, à se poser des points d’interrogation, à s’irriter contre lui-même et contre sa propre faiblesse, et a pousser jusqu’à l’épuisement un combat intellectuel énervant et stérile.

Chose remarquable, il a une pleine conscience de son état et en apprécie exactement le caractère maladif. Peu à peu, si la névrose a de la tendance à s’aggraver, il devient ombrageux, craintif, égoïste et exigeant ; tourmente son entourage de ses plaintes et de ses interrogations ridicules et arrive à un état d’anxiété générale qui rentre de plain-pied dans le domaine de la folie.

Si l’on compulse les observations médicales que possède la science de cette forme de trouble mental, on voit que l’ordre d’idées qui obsède le malade est en rapport avec son degré d’instruction, sa condition sociale et le milieu où il vit. Cette sorte de rumination psychologique, ce rabâchage intérieur, suivant l’expression de Legrand du Saulle, porte tour à tour sur Dieu, la Vierge, la naissance du Christ, la création, la nature, la vie, l’immortalité de l’âme, le soleil, la lune, les étoiles, la foudre, la différence des sexes, la conformation des organes génitaux, la copulation, le sommeil, la mort subite, les précipices, le pardon des offenses, les oublis à confesse, les hosties, etc., etc.

Une dame enceinte, citée par Griesinger [2] était obsédée par toute une série d’idées qui s’imposaient à elle sous une forme interrogative : « Comment tout se fait-il sur cette terre ?, Pourquoi le monde circule-t-il ? Pourquoi suis-je assise ici ? Que signifie cette chaise ? » Vainement cherchait-elle une réponse à ces questions ; il en résultait pour elle un véritable état d’angoisse et de torture intellectuelle. Une première série de questions était-elle résolue, il s’en présentait aussitôt une seconde : « Comment les hommes naissent-ils ? Pourquoi y a-t-il des hommes ? Quel destin est le leur ? » Ces interrogations arrivaient à l’improviste, avec un caractère d’irrésistibilité absolu, et finissaient par amener une grande fatigue cérébrale, de l’agitation, de la céphalalgie, de l’insomnie et une véritable crise nerveuse.

L’observation suivante empruntée au même auteur est des plus intéressantes et donnera une juste idée de la maladie du doute à l’état isolé.

Il s’agit d’un jeune homme de vingt-et-un ans, de taille moyenne, sans stigmates bien apparents d’hérédité cérébrale (sauf une légère déformation des oreilles), appartenant à une famille de gens intelligents, actifs et industrieux, très-bien doué lui-même, très apte au calcul, parlant bien, occupant un emploi important dans une grande usine, ne donnant à penser à personne qu’il pût présenter un cas pathologique quelconque, et qui, sous l’influence supposée d’habitudes invétérées d’onanisme, commença par éprouver une sorte de besoin de précision maladif, d’attention, exagéré et inconnu jusque-là, dans tous les détails de ses occupations ordinaires, et provenant évidemment d’un certain manque de confiance en lui. Venait-il, par exemple, d’écrire une lettre, il la relisait à plusieurs reprises, afin d’être bien sûr de n’avoir pas omis un mot ou fait une faute d’orthographe ; fermait-il un meuble, il venait vérifier une ou deux fois si effectivement il l’avait bien fermé. Peu à eu une foule de pensées le poursuivirent sans cesse, l’obligèrent à méditer, à délibérer à part lui, à se répondre à lui-même, et, en vivant en quelque sorte au milieu de ce rabâchage intérieur, il ne mena plus qu’une existence affligée et presque intolérable.

Lorsque ce jeune homme vaquait à ses occupations journalières, qu’il fabriquait ou écoulait ses produits, qu’il faisait des comptes, qu’il écrivait des lettres d’affaires ou qu’il passait quelques heures dans la société de ses amis, rien d’anormal ne se manifestait chez lui ; mais, dès que son activité mentale venait à être suspendue, le pourquoi et le comment d’une foule de choses envahissaient son esprit et semblaient s’exercer de préférence sur des sujets irritants, inexplicables et nécessitant une grande tension intellectuelle : « D’où provient le verre ? D’où proviennent les vers ? Quelle est l’origine de la création ? Par qui a été crée le Créateur ? D’où partent les étoiles ? Quel est l’origine du langage ? Pourquoi l’homme et la femme existent-ils ? Quel a été le point de départ de l’entendement et où est son siège ? Quel est le dernier mot de la structure du corps, de la création des êtres et de l’existence de l’homme ? Pourquoi la nature reste-t-elle toujours égale à elle-même ? » La réponse à tant de questions laissait nécessairement beaucoup à désirer et lui causait le plus vif mécontentement. Il avait beau se diriger avec quelque habileté dans tout ce labyrinthe de problèmes mystérieux, il avait beau fouiller les questions et remonter jusqu’à leur cause la plus lointaine, il finissait par s’égarer, et alors il se troublait, s’impatientait, et se désespérait.

Les choses de la vie habituelle donnaient lieu parfois à ces réflexions générales sous la forme interrogative. Ainsi le malade traversait-il une promenade ou une rue, il rencontrait un certain nombre de personnes, et il se mettait à méditer sur les traits de la physionomie de ces personnes ou sur les mobiles des actions humaines : « Pourquoi l’homme travaille-t-il ? Comment est-il si facile à tromper ? » Allait-il se mettre à calculer, qu’il se demandait aussitôt à lui-même par quels moyens avait été découverte la science du calcul. Et cherchant à décrire son propre état, voici ce qu’il consignait lui-même dans une note : « J’affaiblis ma santé corporelle à méditer continuellement sur des problèmes dont la solution est chose encore impossible à l’intelligence humaine ; mais, malgré mon bon vouloir et mes fermes résolutions, je ne puis m’en délivrer. Le cours maladif de ces idées revient toujours. Au milieu des préoccupations et des actes de la vie pratique, je suis conduit délibérer intérieurement sur la provenance théorique en ce monde de telle ou telle chose. Ce besoin de pénétrer dans des profondeurs insondables est trop opiniâtre pour être naturel. Je m’embrouille, et je me perds ! Un jour, je me fatiguai à établir quel était le siège de l’intelligence, et je m’affirmai à chaque instant, à moi-même que ce siège était dans la tête, et cependant je ruminai sans cesse la même idée pendant des heures entières ! Mon état constitue une situation morbide affreuse et ne saurait être confondu avec une saine curiosité ou avec l’amour des recherches. Je n’ai pas toujours été ainsi ; je subis un accident opiniâtre et monotone, je ne peux pas m’en débarrasser, quoi que je fasse, et j’atteste que l’on ne peut pas se rendre compte du degré de torture mentale qu’amène chaque crise. Malgré le désir et la satisfaction que j’éprouverais à épancher dans le sein d’autrui les particularités si insolites de ma souffrance, je me tais. Mes parents eux-mêmes doivent ignorer que je livre un continuel combat et que je suis déchiré intérieurement. »

Un plus jeune frère du malade aurait éprouvé pendant quelque temps le besoin de se questionner lui-même, non plus sur des sujets arides et inexplicables, mais sur des choses indifférentes, et il avait eu également de la précision maladive. À la suite de ces troubles passagers, il avait très rapidement perdu la faculté de calculer. Un traitement hydrothérapique l’avait, parait-il, complètement rétabli [3].

Bien que chez ce malade on ne rencontre pas d’autre aberration mentale que le doute, il est bon de faire remarquer que l’hérédité psychopathique se traduisait chez lui par d’autres stigmates ; par exemple, l’habitude invétérée des pratiques solitaires à laquelle il attribuait lui-même sa psychopathie.

Les perversions sexuelles accompagnent encore la maladie du doute chez le troisième malade dont Griesinger donne l’observation. Il s’agit d’un prince russe, à antécédents héréditaires formels, épileptique pendant son enfance, que tourmentaient les interrogations les plus absurdes : « Pourquoi tel objet a-t-il telle dimension ? Pourquoi tel autre est-il de telle grandeur ? Pourquoi cette personne est-elle d’aussi petite taille ? Pourquoi n’est-elle pas haute comme la chambre ? Pourquoi les hommes en général ne sont-ils pas plus grands qu’ils ne le sont ? Comment ne sont-ils pas aussi grands que les maisons ? Comment est fait le soleil ? Pourquoi n’y a-t-il pas deux soleils et deux lunes ? » Dès qu’il faisait une tentative de rapprochement sexuel ses pensées surgissaient aussitôt avec la plus grande intensité et le frappaient d’une absolue frigidité.

La maladie du doute se présente souvent sous la forme de scrupules religieux exagérés.

Une jeune fille, dont parle Legrand du Saulle, éprouve dès l’âge de quinze ans des scrupules de conscience. « Elle a ri le jour de sa première communion ! Elle a dû aussi cacher un péché à son confesseur. Elle n’était donc pas en état de grâce ? Que peut-il en résulter ? Qu’est-ce qu’un sacrilège ? Comment racheter un sacrilège ? Serait-elle pardonnée si pendant un an elle ne mangeait que du maigre ? »

Une autre dont l’observation est due à Baillarger se tourmentait dès l’enfance avec une facilité incroyable pour ses confessions et ses communions surtout. Elle croyait toujours oublier quelque péché, et craignait que quelque parcelle de l’hostie ne vînt à tomber quand elle la recevait à la sainte table. Peu à peu, elle subit de très nombreuses aberrations mentales et devint une pathophobe des plus complètes.

Le jeune Z… dès l’âge de treize ans, trois semaines après sa confirmation, était pris de scrupules de conscience ; ce trouble se dissipa. Plus tard, à vingt ans, devenu masturbateur effréné, il s’interroge sur la question de savoir s’il doit se crever un oeil pour être agréable à Dieu, et alors il commence à se questionner sur les attributs de Dieu, sur l’impossibilité de sa part d’accepter des sacrifices, sur l’inutilité des mutilations, sur le danger des voeux précipités, sur l’obligation de tenir ses serments, sur les devoirs de l’homme envers Dieu.

Selon la remarque de Baillarger, certains de ces malades éprouvent le besoin d’une affirmation étrangère ; et il leur faut quelques paroles rassurantes pour dissiper momentanément la crise. Une jeune dame avait été poursuivie entre quatorze et dix-huit ans par la crainte d’avoir une mauvaise pensée : elle s’imposait aussitôt l’obligation de la rétracter. Lorsque cette prétendue mauvaise pensée survenait alors qu’elle était en présence de sa mère, il fallait que cette dernière répétât plusieurs fois, oui, oui, oui, sinon la malade devenait anxieuse et passait des heures à faire des rétractations.

Un malade âgé de soixante ans, observé par Baillarger, commença à éprouver, vers sa quinzième année, une aberration qui n’a jamais cessé depuis plus de quarante-cinq ans. Quand il allait au théâtre, il en revenait tourmenté du désir de connaître tout ce qui se rattachait aux actrices qu’il avait vues. II aurait voulu savoir le lieu de leur naissance, la position de leur famille, leur âge, leurs habitudes, leur genre de vie, etc. Ce désir était si vif, si persistant, qu’il constituait dès lors une véritable idée fixe. Peu à peu, il survint un état d’angoisse et de souffrance, et le malade dut renoncer à aller au théâtre ; mais bientôt l’idée fixe, au lieu de s’appliquer aux actrices seulement, survenait à l’occasion de la rencontre de toute femme que M. X… jugeait jolie. Il put toutefois dissimuler son état, suivit la carrière qu’il avait embrassée et finit par se marier, mais l’idée fixe persista. Lorsque, bien malgré lui, il apercevait une femme qu’il jugeait jolie, il était pendant plusieurs heures en proie à une grande anxiété. « Quand j’allais à l’église, disait-il, on aurait pu croire à beaucoup plus de recueillement que je n’en avais réellement. Je tenais les yeux constamment baissés, mais j’étais alors dominé par la crainte qu’entretenait ma situation maladive. » Depuis quelques années M. X… s’est retiré des affaires, et sa maladie a fait de très grands progrès. Quand il sort, il a besoin d’être accompagné par une personne qui n’a d’autre mission que de le rassurer sur toutes les femmes qu’on rencontre. Pour chacune d’elles, M. X… fait la même question ; et demande si elle est ou non jolie ? On répond uniformément et dans tous les cas que la femme qu’on vient de rencontrer n’est pas jolie, et M. X… se contente de cette réponse. Cependant toutes les précautions prises n’empêchent pas que des crises assez fréquentes n’aient lieu, et ces crises se prolongent, chaque fois, plusieurs heures.

M. X… en est venu à ne plus sortir que la nuit. Lorsqu’il doit voyager en chemin de fer, il choisit les trains de nuit, pour être moins exposé à rencontrer des femmes. Il a des crises, non plus comme autrefois, parce qu’il ne peut avoir des détails sur la vie et les habitudes de telle ou telle femme, mais ces crises surviennent quand il ne peut savoir si telle femme qu’il a rencontrée est on non jolie. Le fait suivant a été rapporté par la femme du malade : M. X… avait fait quinze lieues en chemin de fer. Avant de partir, il avait à peine entrevu la dame qui distribuait les billets, et il n’avait pas fait sa question habituelle. Une fois arrivé, il s’aperçoit de son oubli, et il demande si la buraliste était ou non jolie. C’était au milieu de la nuit ; la personne chargée de répondre était très fatiguée, et elle oublia son rôle habituel. Au lieu de dire que la dame qui avait donné les billets n’était pas jolie, elle répondit qu’elle ne l’avait pas regardée et qu’elle n’en savait rien. Alors commença une crise si intense qu’il fallut consentir à faire partir quelqu’un avec la mission spéciale de déclarer au retour que la buraliste était laide !

Au demeurant, le malade est intelligent, raisonnable sur tous les autres points, et il a très bien administré sa fortune. Son existence a toujours été des plus malheureuses, et sa famille vit dans le tourment et l’affliction.

La maladie du doute est une affection paroxystique, rémittente, surtout à ses débuts. Elle peut même disparaître complètement, ou ne revenir qu’après un intervalle de plusieurs années, soit sous la première forme, soit sous une forme différente. Lorsque la maladie est progressive, elle s’aggrave insensiblement jusqu’à l’anxiété mélancolique et jusqu’au suicide. Deux points sont à noter dans l’évolution de cette singulière névrose, comme au surplus dans toutes les névroses analogues dont nous aurons à parler par la suite : 1° les malades conservent toujours une entière conscience de leur état ; 2° ils n’arrivent jamais à cette phase ultime des maladies mentales, qui est caractérisée par la disparition progressive des facultés et qu’on appelle démence.

P.-S.

Texte établi par PSYCHANALYSE-PARIS.COM d’après l’ouvrage de Alexandre Cullerre, Les frontières de la folie, Chapitre II, §. II : « La folie du doute », Éd. J.-B. Baillière et fils, Paris, 1888, pp. 64-73

Notes

[1 Esquirol. Traité des maladies mentales, Paris. — Morel. Du délire émotif. (Archives générales de médecine, 1861). Parchappe. Annales médico-psych. 1850-51. — Discussions sur la monomanie raisonnante. Société médico-psychologique, 1866.

[2Archiv für Psychiatrie, 1868-1869.

[3Obs. citée d’après Legrand du Saulle. La folie du doute. Paris, 1875.

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