Psychanalyse-Paris.com Abréactions Associations : 8, rue de Florence - 75008 Paris | Tél. : 01 45 08 41 10
Accueil > Bibliothèques > Livres > Les frontières de la folie > Orgueilleux, dissipateurs

Alexandre Cullerre

Orgueilleux, dissipateurs

Les frontières de la folie (Ch. IV, §. III)

Date de mise en ligne : samedi 6 octobre 2007

Mots-clés :

Alexandre Cullerre, Les frontières de la folie, Chapitre IV, §. III : « Orgueilleux, dissipateurs », Éd. J.-B. Baillière et fils, Paris, 1888, pp. 144-151.

CHAPITRE IV
EXCENTRIQUES

—  — —
III
ORGUEILLEUX, DISSIPATEURS

L’excès d’orgueil est un symptôme commun à plusieurs maladies mentales bien caractérisées ; mais il porte alors une empreinte spéciale qui suffit à déceler son origine maladive à l’observateur le moins exercé. Les princes, les rois, les dieux qui peuplent les maisons d’aliénés ne trompent personne, l’emphase absurde de leurs prétentions les trahit à chaque minute.

Un peu plus de vraisemblance et de modération dans l’orgueil, et aussitôt la certitude diminue, le jugement devient plus difficile et l’œil d’un clinicien, familier avec les aberrations psychiques, devient nécessaire pour en discerner la véritable nature. Il faut prendre l’individu tout entier, explorer son physique, mesurer son intelligence, scruter son moral dans ses recoins les plus secrets, avant de se prononcer avec quelque certitude. Parmi les cinquante faux dauphins qui ont élevé des prétentions à l’héritage de Louis XVI, qui fera la part des imbéciles convaincus, des roués de haut vol, des fous mégalomanes et des simples déséquilibrés !

Chez ces derniers, l’orgueil ne va jamais seul ; il s’accompagne toujours, comme les autres dominantes du caractère de ces individus, de tout un cortège de perversions affectives et d’infirmités morales. Presque toujours il présage pour l’avenir la folie confirmée, et très-souvent il n’est que le symptôme principal d’un accès maniaque assez léger pour passer à peu près inaperçu jusqu’à ce que son caractère d’intermittence vienne en révéler la véritable nature.

Ces dégénérés, plus ou moins intelligents, mais en général indélicats, fourbes immoraux, aiment à se parer des plumes du paon, à se prêter des talents imaginaires, à afficher de hautes prétentions dans la littérature, les arts, les sciences ; à se faire passer pour des gens du grand monde, à se vanter d’être dans l’intimité des grands personnages, et d’avoir des relations familières avec les ministres, les ambassadeurs et les têtes couronnées.

Ils aiment le luxe et la représentation ; se livrent à des dépenses exagérées, se ruinent et ne reculent pas devant l’escroquerie pour se procurer l’argent dont ils ont un incessant besoin.

Ils ont un dédain superbe pour leurs égaux ou les membres de leur famille. La femme méprise son mari, néglige son ménage, délaisse ses enfants, écrase tout le monde de la supériorité de son intelligence ; mécontente de tout, elle exhale ses plaintes à tout venant, annonce des projets d’une nouvelle vie, et son désir de déserter le toit conjugal. Le mari néglige ses affaires, n’a aucune conscience de ses responsabilités de chef de famille, compromet les intérêts communs, s’abandonne à la débauche, et, par son obstination de fer, entraîne tous les siens à la ruine.

M. N… [1], d’une stature moyenne, a le front assez bas, les traits contractés, l’oeil clignotant, la peau très-brune, les cheveux et les sourcils noirs et épais. La démarche est inégale, tantôt lente et tantôt précipitée. Du reste, quoique jeune et bien portant, il marche peu, court toujours en voiture, et par le temps le plus beau garde celle qu’il a quand même il doit rester plusieurs heures dans la même maison.

Il a de précieux éléments de bonheur, une femme bonne et charmante qui a pour lui l’affection la plus tendre et la plus dévouée et de gracieux enfants qui devraient faire sa joie. Pourtant il vit peu dans son intérieur ; il est rare qu’il y déjeune et qu’il y dîne. Ce bonheur si doux pour la famille de se trouver réunie au moment des repas, même chez les gens les plus occupés, N… veut l’ignorer, et il en prive les siens. Quand il fait des invitations, c’est toujours chez le restaurateur. Tout le temps qu’il passe sous son toit, il le consacre au sommeil ou au bain. Il va du lit dans la baignoire et de la baignoire aux courses d’affaires pour ne rentrer qu’à une heure fort avancée de la nuit.

N… a 40 000 francs de rente, et jamais il ne procure à sa femme et à ses enfants aucune des délicatesses de la vie aisée, aucune des distractions que le bon père de famille est si heureux de partager. Il court pour les entreprises dans lesquelles il a mis de l’argent pour la pêche de la baleine, pour l’exploitation de telle ou telle mine, pour la société des engrais, pour le dessèchement d’un marais, pour la canalisation d’un fleuve. Il prête de l’argent à une foule d’intrigants dans les mains desquels « ses capitaux vont, dit-il, se doubler et se tripler. » Il prend chaque jour dans plusieurs bureaux de journaux un grand nombre d’exemplaires qu’il expédie, tantôt dans un département, tantôt dans un autre. Il n’est ni fabricant, ni commerçant et pourtant il se fait ouvrir un crédit considérable chez plusieurs banquiers et s’occupe continuellement de faire des déplacements inutiles de fonds. Si l’activité qu’il a toujours montrée dans les affaires venait à se ralentir, s’il faisait moins d’invitations, moins de dépenses, son crédit en souffrirait. Aussi, pour éviter cette fâcheuse atteinte, se donne-t-il un mouvement et un mal sans fin. II va, vient, retourne et ne se repose jamais pour qu’on voie en lui l’homme le plus occupé du monde.

Toutefois, il vient un temps où, sans avoir joui ni fait jouir sa famille de sa fortune, mais à force de placements imprudents et de spéculations folles, la gêne se fait sentir. Alors plus elle devient pressante, et plus N… augmente et le mouvement qu’il se donne et celui de ses fonds. Il cherche des occasions de dépense pour soutenir et entretenir son crédit. Il est déjà fort endetté près de ses amis : Il en a entraîné quelques-uns dans ses mauvaises spéculations, et il a d’abord fait des sacrifices ignorés pour leur dissimuler les pertes qu’ils ont faites. Puis, la gêne augmentant, il a changé la destination de leurs fonds ; il n’en a pas fait l’emploi convenu. Telles sont la marche et la filière nécessaire où s’engagent les spéculateurs dont l’orgueil et l’ambition dépassent l’intelligence. On commence par être imprudent et l’on finit par être fripon. N… n’avait plus rien qu’il mettait encore de l’argent dans des entreprises que tout le monde lut disait être mauvaises.

Il a pris tant de peine et a fait tant d’efforts pour laisser ignorer sa situation, que la veille du jour où il part pour ne plus revenir, son crédit est encore debout. S’il a émigré, c’est moins par crainte de ses banquiers que par peur de ses amis, dont il a mal employé les capitaux, et jusqu’au dernier jour il a fait grande dépense, non par amour du plaisir, mais pour continuer de paraître riche.

Maintenant il vit à l’étranger, il donne des leçons de langue. La douce compagne qui eût été pour lui de si bon conseil et qui n’a jamais été consultée, qui a vu s’effectuer sa ruine et qui en a tant souffert, est allée partager son exil avec la soumission et avec la douceur qui ne l’ont jamais quittée, qui ne la quitteront jamais. Des années se sont écoulées, et ses enfants, ces jeunes filles qui étaient appelées à jouir d’une grande fortune, sont demoiselles de comptoir dans un magasin. Croyez-vous que leur père ait recueilli quelque enseignement de pareille épreuve, qu’il se soit mûri et réformé à cette terrible école, que ce maître si déchu ait enfin abdiqué son pouvoir et qu’il demande et suive les conseils de sa femme ? Non, non, non, cette folie est incurable N… est toujours le maître.

Suivant la remarque de Trélat à qui est due cette observation, la folie de cet individu est un orgueil excessif qu’on trouve jusque dans les plus petits détails de sa vie. Il commandait toujours à la fois à son tailleur dix pantalons d’hiver, vingt pantalons d’été, autant de gilets. Il avait une trentaine de paires de lunettes et, par une bizarrerie singulière, en se couchant il posait sous son lit celles qu’il avait sur le nez, là ou la plupart des personnes placent leurs pantoufles.

Lorsque la déséquilibration mentale évolue vers la folie confirmée, l’orgueil qui en est un des aspects prend des proportions monumentales sans cependant verser dans l’absurde. L’observation suivante est un beau spécimen de ce genre.

M. X… [2] qui se donne la particule et s’intitule ingénieur-architecte, est un conducteur de travaux. Il avait quitté son pays natal depuis l’enfance, lorsqu’à l’âge de soixante-douze ans il y revint avec l’intention de s’y établir définitivement. Malgré son grand âge, il est seul ; ayant abandonné femme et enfants depuis de longues années pour mener une existence nomade, vivant d’on ne sait quelles ressources. Mais les projets qu’il rêve d’accomplir lui tiennent lieu de tout. Il ira au bord de la mer, dans une ville voisine, y fondera un splendide casino et fera enfin sa fortune. En attendant, il se promène en touriste, et recueille ses impressions sous forme de poésies fugitives : le matin, le jour, la mer, À Marie ; il les dédie à des personnes titrées qu’il ne connaît pas, mais qu’il a rencontrées à la promenade, et signe : « le grain de sable qui semble l’auteur de ces rêveuses poésies. » Il les fait imprimer en caractères luxueux, et les émaille de singularités typographiques, mots nombreux en italiques, d’autres en capitales, quelques autres en caractères gras de grandes dimensions.

Des semaines se passent, il fait des dettes de toutes parts, et lorsque les fournisseurs lui présentent leurs mémoires il les reçoit de haut, ou leur offre en paiement le produit éventuel de la vente de ses poésies. Bientôt les difficultés s’accumulent et l’exaspèrent, il s’excite, devient insolent et agressif. De nombreuses plaintes pour escroqueries pleuvent sur lui : on l’arrête.

Son exaltation avait pris à ce moment de telles proportions qu’on ne put s’y méprendre et qu’après examen on l’envoya à l’asile d’aliénés. Aussitôt indignation, protestations, réclamations adressées à toutes les autorités ; plaintes, accusations, réquisitoires contre sa séquestration, contre les gardiens, contre le médecin, accumulation prodigieuse d’écrits où il est impossible de découvrir autre chose qu’une activité psychique très exagérée. Les autorités, émues, se déplacent, le procureur de la République le visite plusieurs fois, le Préfet lui-même vient recueillir en personne les plaintes de cette nouvelle victime d’une loi scélérate… Mais ces magistrats connaissent la folie raisonnante.

Son indignation n’est pas telle cependant qu’elle accapare toutes ses facultés. Entre deux philippiques, il écrit des églogues.

« J’aime à me promener dans ce riant parterre !
Un cordon d’oeillets blancs embaume l’atmosphère.
La pensée et la rose y mêlent leurs couleurs… »

Il adresse des lettres touchantes à ses enfants, rédige pour eux des instructions morales, un historique de sa famille qui est d’origine ducale, dont les armes sont d’azur à la croix d’argent. Il leur dicte ses dernières volontés, et leur remémore solennellement, avec des expressions attendries, les dernières leçons de sa mère qui est morte il y a soixante ans. « Souvenez-vous que j’ai 73 ans ! et rappelez-vous de ma fête autrefois ! Lorsque ma pauvre maman vivait ! Elle vous voit ! ! » La pauvre maman, c’est sa maîtresse à qui il avait confié l’éducation de ses enfants.

Apprenant la mort de Victor Hugo, il s’empresse de lui composer une épitaphe :

« Repose en paix ici, regretté grand poète ! » etc. En tête on lit : Épitaphe pour Victor Hugo qui a bien voulu un jour me présenter à son entourage comme son frère !

S’il s’élève dans les hautes sphères de la poésie et de la morale, il n’en redescend pas moins sur la terre avec une extrême facilité ; et entre deux alexandrins, écrit à la Belle-Jardinière pour se commander des vêtements, à un épicier pour avoir un pâté de foies gras et du fromage, à un pâtissier pour avoir des gâteaux.

Il adresse à l’un de ses fils, qu’il n’a pas vu depuis de longues années, des instructions impératives pour le faire sortir de l’asile, et ne recevant pas assez rapidement à son gré la réponse, il écrit à un autre en disant du précédent : Je vois bien clairement que ton frère m’est absolument étranger, ce que je soupçonnais depuis longtemps.

Au bout de quelques semaines, le calme revient, et nous perdons ce malade de vue.

Un de ses enfants écrit : « Les détails que vous me donnez sur l’état mental de mon père ne me surprennent point, car je m’attendais depuis longtemps à cette fin, tout en l’appréhendant. Mon père a toujours eu les idées très exaltées. Séparé d’une femme qui le rendait ou plutôt pouvait le rendre parfaitement heureux, ayant arraché à cette pauvre femme ses enfants pour les faire élever par un être dégradé, il y a eu dans toute son existence quelque chose d’exalté où toujours l’orgueil a dominé. Je retrouve aujourd’hui, dans le fait que nous déplorons, la triste conclusion d’une vie si agitée, si bouleversée, quand elle eût pu être si calme et si heureuse. Il y a un fond de vérité dans ses prétentions à la richesse. Il a été à même de toucher un héritage important, mais comme il fallait avec sa signature celle de notre mère, il préféra ruiner ses enfants. »

Cet homme a franchi, à l’âge de 72 ans, les limites de la folie, et son état mental à ce moment peut être classé dans les variétés de la manie. Mais pendant une longue existence il n’a présenté que de nombreux travers moraux et intellectuels parmi lesquels l’orgueil a dominé d’une façon bien remarquable. Ses visées vers la noblesse, les titres d’ingénieur et d’architecte qu’il s’attribue d’une façon absolument gratuite, ses prétentions à la poésie qui lui ont valu d’être traité en frère par Victor Hugo, quelles tuméfactions de cette personnalité maladive !

La manie des titres nobiliaires est surtout fréquente chez les femmes, plus sensibles aux distinctions et à tout ce qui tend à créer des catégories dans la hiérarchie sociale. Que de rouées, qui finissent d’ailleurs par tomber sous la main de la justice, surprennent la bonne foi des gens naïfs et commettent des escroqueries en s’affublant d’un titre d’emprunt !

On trouve un exemple de ce genre dans la Baronne dont Trélat raconte l’histoire. Cette femme, habituée de la Salpêtrière où elle avait, à chacun de ses séjours, laissé d’effrayants souvenirs, était mariée à l’homonyme d’un général du premier empire. Elle se faisait adroitement passer pour la veuve de ce général et en profitait pour faire des dupes de toute espèce. « Je ne connais pas, dit Trélat, en parlant d’elle, d’exemple d’une vie plus malfaisante, plus nuisible à la société. Madame B… passait tout son temps de raison à organiser les vols les plus habiles, à instituer des lieux de débauche de grand genre. Elle n’admettait que des jeunes personnes belles, instruites, musiciennes, parlant plusieurs langues, et elle y prostitua ses propres filles. Le père et le grand-père de cette femme avaient été aliénés et ses deux filles étaient des hystériques d’une dépravation morale extraordinaire. »

P.-S.

Texte établi par PSYCHANALYSE-PARIS.COM d’après l’ouvrage de Alexandre Cullerre, Les frontières de la folie, Chapitre IV, §. III : « Orgueilleux, dissipateurs », Éd. J.-B. Baillière et fils, Paris, 1888, pp. 144-151.

Notes

[1Trélat, la Folie lucide.

[2Observation personnelle.

Partenaires référencement
Psychanalyste Paris | Psychanalyste Paris 10 | Psychanalyste Argenteuil 95
Annuaire Psychanalyste Paris | Psychanalystes Paris
Avocats en propriété intellectuelle | Avocats paris - Droits d'auteur, droit des marques, droit à l'image et vie privée
Avocats paris - Droit d'auteur, droit des marques et de la création d'entreprise