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Alexandre Cullerre

Les frontières de la folie

Les frontières de la folie (Ch. I, §. II)

Date de mise en ligne : vendredi 21 mars 2008

Mots-clés :

Alexandre Cullerre, Les frontières de la folie, Chapitre I, §. II : « Les frontières de la folie », Éd. J.-B. Baillière et fils, Paris, 1888, pp. 23-33.

CHAPITRE PREMIER
LA FOLIE, L’HÉRÉDITÉ, LES DÉGÉNÉRESCENCES INTELLECTUELLES ET MORALES

—  — —
II
LES FRONTIÈRES DE LA FOLIE

Maintenant que nous connaissons les origines et la nature de la folie, il conviendrait de délimiter, de circonscrire son domaine, et d’élever une barrière définitive entre elle et la raison. Ce désir est assurément légitime, mais il est en dehors des choses réalisables : il faudrait, avant de songer à lui donner satisfaction, trouver une démarcation sûre entre la santé et la maladie, ce à quoi se sont évertués en vain les médecins de tous les siècles. Après tant de stériles débats, la science moderne en est arrivée à reconnaître partout la continuité des phénomènes, leur gradation insensible et leur harmonie.

« La santé et la maladie, dit Claude Bernard, ne sont pas deux modes différant essentiellement, comme ont pu le croire les anciens médecins et comme le croient encore quelques praticiens : Il ne faut pas en faire des principes distincts, des entités qui se disputent l’organisme vivant et qui en font le théâtre de leur lutte. Ce sont-là des vieilleries médicales. Dans la réalité, il n’y a entre ces deux manières d’être que des différences de degré : l’exagération, la disproportion, la désharmonie des phénomènes normaux constituent l’état maladif. [1] »

Ainsi, ce qu’on est convenu d’appeler la santé est une chose toute relative. Il n’en existe aucune formule absolue, qu’on la considère au point de vue mental aussi bien qu’au point de vue physique, et un type normal de l’esprit humain ne saurait être qu’une abstraction idéale. Comme le fait observer Griesinger [2], le dilemme : « Cet homme est fou ou il ne l’est pas », n’a pas le sens commun. De même qu’en pathologie ordinaire il existe tout un ordre de faits contraires à un juste équilibre de toutes les fonctions organiques, et qui pourtant ne caractérisent aucune maladie déterminée ; de même en psychopathologie, il y a un nombre considérable d’état mentaux constituant une zone intermédiaire entre l’exacte pondération de toutes les facultés et les maladies mentales véritables.

Que de gens existent dont les allures excentriques, le caractère irritable, les sentiments mobiles, les idées bizarres, les actes insolites, motivent les jugements les plus contradictoires de la part de ceux qui les approchent ! Que d’individus anormalement déprimés, portés à la mélancolie ou atteints d’un état habituel de surexcitation ! Que de pessimistes, d’enthousiastes, d’originaux, d’inventeurs, de mystiques, de dissipateurs, de débauchés, de criminels même dont on ne saurait dire qu’ils doivent être mis au rang des fous, bien qu’on ait la certitude que leur place n’est pas parmi les raisonnables ? Que dire encore de ces phrénalgiques qui, sensés et corrects extérieurement, sont dans leur for intérieur le jouet de tics intellectuels irrésistibles, d’idées fixes, de scrupules ridicules, de craintes absurdes et d’obsessions impulsives, causes des plus terribles tortures morales ?

Ces divers états anormaux de l’intelligence ne constituent pas assurément la folie confirmée, mais ils y tendent de plusieurs manières, soit qu’ils s’exagèrent jusqu’au délire proprement dit, soit ce qui est fréquent, qu’ils servent de porte-greffe à de véritables accès d’aliénation mentale. Mais même dans ce cas, la folie conserve dans ses manifestations quelque chose d’équivoque, de flou, d’incertain, qui pendant longtemps a été une source sérieuse de difficultés pour le diagnostic.

Dès le début des études sur la folie, les médecins furent frappés de l’existence de ces troubles des fonctions psychiques qui fuient et se dérobent aussitôt qu’on veut les circonscrire et les faire entrer dans les classifications.

Pinel raconte qu’il ne fut pas peu surpris, en entrant à Bicêtre, d’y voir plusieurs malades qui n’offraient aucune lésion de l’entendement, mais simplement des perversions affectives et des impulsions dangereuses.

Prichard, quelques années, plus tard, attirait l’attention sur des faits où le trouble mental portait principalement sur le caractère, les affections, les habitudes, en respectant, au moins en apparence, les facultés intellectuelles.

Esquirol [3] fait remarquer à son tour qu’il y a des individus qui ne déraisonnent point, dont les idées conservent leurs liaisons naturelles, dont les raisonnements sont logiques, dont les discours sont suivis, souvent vifs et spirituels. Par contre, leurs actions sont contraires à leurs affections, à leurs intérêts, aux usages sociaux ; mais quelque désordonnées qu’elles soient, ils ont toujours des motifs plus ou moins plausibles de se justifier, en sorte que l’on peut dire d’eux que ce sont des fous raisonnables.

En parlant des mêmes sujets, Trélat soutient aussi qu’ils sont fous, mais qu’ils ne le paraissent pas parce qu’ils s’expriment avec lucidité. Ils sont fous dans leurs actes plutôt que dans leurs paroles : leur folie est lucide.

Ces cas étaient impossibles à classer dans les formes connues de folie. Il fallut les placer dans une catégorie à part, leur assigner un rang et un nom. Un point frappait tous les observateurs : la conservation de la faculté de raisonner, l’intégrité apparente des fonctions purement intellectuelles. De là cette dénomination malheureuse, équivoque et paradoxale de Folie raisonnante sous laquelle on groupa tous ces faits.

Mais en les comparant entre eux, on ne manqua pas de s’apercevoir qu’ils formaient un ensemble assez disparate. Bon gré mal gré, de nouvelles divisions s’imposèrent. Pour les cas où prédominait le désordre des actes, on créa les noms de manie et monomanie raisonnante, de folie des actes, de folie lucide. Ceux que caractérisait le désordre des penchants et de la sensibilité affective, furent désignés sous le nom de manie de caractère, de folie morale. Les sujets chez qui la sensibilité aussi bien que l’intelligence semblait intacte, mais qu’obsédaient des idées fixes et des impulsions, et qui assistaient impuissants, quoique conscients, à cet automatisme déréglé de leurs fonctions psychiques formèrent le groupe de la folie avec conscience.

Mais tous ces efforts tentés dans une voie purement psychologique ne faisaient pas faire un pas à la question et ne jetaient aucun jour sur la nature des phénomènes observés. Personne ne se montrait satisfait des idées de ses prédécesseurs, de leurs groupements. Au fur et à mesure que les observations se multipliaient et que les travaux s’accumulaient, on sentait que, loin de s’avancer vers une solution scientifique, le problème s’obscurcissait, devenait plus embrouillé et plus inextricable.

Il fallut les travaux de Moreau, et surtout de Morel, pour montrer que ce qui était si obscur à la lumière de la psychologie, devenait facilement intelligible, envisagé à un point de vue essentiellement biologique.

Le premier, étudiant les familles où se rencontre l’aliénation mentale, remarqua qu’à côté des fous véritables se rencontrent des gens qui se distinguent toute leur vie par la bizarrerie de leur caractère, une mobilité et une versatilité singulière dans les idées, des penchants en dehors de l’ordinaire, des actes extravagants et parfois dangereux. Folie et excentricité devinrent alors pour lui des états connexes relevant de la pathologie, et dont le développement devait être attribué à une cause unique, l’hérédité morbide.

Le second poussa plus loin la solution du problème en montrant clairement que, lorsque l’hérédité psychopathique s’aggrave dans une famille, on voit les troubles intellectuels prendre de plus en plus un caractère irrémédiable et universel, et les descendants n’être plus des fous ordinaires, mais des individus à intelligence déséquilibrée, pervertie ou affaiblie, nés avec des tares intellectuelles et morales destinées à se développer d’une manière fatale.

Grâce à ces savants, la folie raisonnante que la science avait eu tant de peine à édifier finit par s’écrouler de toutes parts. Après eux, Falret, Legrand du Saulle et Magnan n’ont pas de peine à démontrer que les caractères assignés à cette prétendue maladie mentale n’ont rien de spécial et que les fous raisonnants tantôt peuvent entrer dans les diverses catégories que comporte la classification des maladies mentales, tantôt demeurent sur la limite de la raison et de la folie, entre les bizarreries natives de caractère encore compatibles avec l’état physiologique, et les troubles plus prononcés de l’intelligence et du moral qui appartiennent manifestement à la pathologie. Pour eux, comme pour Morel, les irrégularités mentales de ces individus prennent leur source dans l’hérédité ; elles sont liées à l’imperfection congénitale de leur constitution psychique ; ne se rencontrent que chez ceux qui sont fortement prédisposés et qui, dès leur entrée dans la vie, manifestent dans leurs idées, leurs sentiments et leurs instincts, des particularités bizarres qui les distinguent des autres enfants [4].

Le principe héréditaire psychopathique subit, en effet, suivant les circonstances, des évolutions très diverses, qu’il est bon d’indiquer, au moins d’une façon sommaire. Son origine est à peu près la même dans tous les cas ; on la trouve dans cette affection nerveuse, vague, mal caractérisée, à manifestations protéiformes, qui semble une sorte d’état intermédiaire entre la santé et la maladie et se trouve en quelque sorte au carrefour de toutes les maladies chroniques ; qui a été décrit par Lorry, Pomme, Cerise, Sandras, Bouchut [5], sous des noms divers et qui a reçu définitivement le nom de neurasthénie depuis les travaux de Beard, Ball, Benedickt, Cordes, Erb, et tant d’autres. C’est une sorte d’épuisement nerveux chronique qui s’accompagne d’un notable changement de caractère, de désordres intellectuels plus ou moins graves, mais susceptibles de conduire à la folie confirmée.

Cet état névropathique est, d’après Moreau (de Tours), Morel et Legrand du Saulle [6], comme le germe de troubles mentaux plus graves que l’hérédité fera évoluer s’il est fécondé par de nouveaux éléments morbides.

La folie une fois apparue, elle pourra se transmettre pendant plusieurs générations soit sous des formes variées, soit sous des formes similaires. On voit quelquefois la manie se développer chez divers membres d’une même famille à peu près au même âge et sous l’influence des mêmes causes déterminantes. L’hérédité de la mélancolie est beaucoup plus fréquente ; on sait avec quelle désespérante fixité se transmet la tendance au suicide dans certaines familles ; on en pourrait dire autant de l’hypocondrie. Dans les cas les plus heureux, et pour peu que les circonstances de la génération soient favorables, le germe tend à à s’affaiblir et à disparaître.

Mais il est loin d’en être toujours ainsi, et quand l’hérédité psychopathique suit une marche progressive, aux formes pures de l’aliénation mentale viennent se joindre ou succéder les tendances innées aux anomalies intellectuelles et morales, aux aliénations inférieures, à l’imbécillité, à l’idiotie, et aux lésions congénitales du système nerveux.

Ainsi on trouvera à la fois dans une même génération des névropathes, des aliénés, des hystériques, des épileptiques, des imbéciles, des idiots, des gens bizarres, exaltés, passionnés, doués d’instincts mauvais.

Dans d’autres cas, la folie, au lieu de commencer la série des états de dégénérescence, en est une des formes terminales. Elle n’est alors que la conclusion d’une longue suite d’anomalies psychiques, de singularités, de bizarreries, qui sont d’abord assez légères pour passer inaperçues mais qui s’accentuent peu à peu jusqu’à revêtir les formes même de l’aliénation mentale. Ainsi se comportent les dégénérescences mystérieuses qui ont pour agent principal le milieu social, l’influence dissolvante de la richesse et du pouvoir, et l’excès de développement intellectuel des ascendants.

Ou bien encore, suivant Morel, on observera, dans une première génération, la prédominance du tempérament nerveux, la tendance aux congestions cérébrales avec ses conséquences naturelles : irritabilité, violence, emportement de caractère. Dans une seconde génération, on trouvera une recrudescence de ces dispositions maladives, les affections organiques du cerveau, les névroses capitales, hystéries épilepsie, hypocondrie. Dans une troisième génération, si rien n’arrête l’expansion du germe pathologique, on reconnaîtra des dispositions innées à la folie, aux actes excentriques, désordonnés, dangereux ; enfin dans une dernière génération, les insuffisances mentales, la surdi-mutité, et l’absence complète d’intelligence.

En résumé, quelle que soit la manière dont évolue le germe psychopathique, on voit qu’il existe autour de la folie proprement dite, la suivant, la précédant, ou se manifestant en même temps qu’elle dans les familles, une foule d’états psychiques qui constituent des infirmités beaucoup plus que des maladies. Le cerveau des individus qui en sont affligés n’est pas seulement dérangé d’une façon accidentelle : il est congénitalement mal constitué ; ses diverses parties se sont développées d’une façon inégale, et à un défaut d’harmonie dans les proportions de l’organe correspond un défaut d’équilibre dans son fonctionnement. Ainsi trouve sa pleine et entière application la théorie de la dégénérescence dont nous avons tracé précédemment les grandes lignes. Nous sommes donc fondés à dire que, victimes d’un vice congénital, les demi-fous et les excentriques sont des dégénérés héréditaires.

Ajoutons, pour être complet, qu’on a récemment reconnu que, chez quelques victimes d’anomalies cérébrales, la dégénérescence n’était ni toujours héréditaire, ni toujours congénitale, mais quelquefois acquise.

Il faut admettre, en premier lieu, que les conditions fâcheuses dans lesquelles peut se trouver le père au moment de la conception, et la mère pendant toute la grossesse, exercent une notable influence sur le développement futur du foetus. Les enfants conçus dans l’ivresse naissent avec de fâcheuses dispositions morbides ; il en est de même de ceux qui subissent des traumatismes dans le sein maternel. II semble en outre que tout ce qui trouble la santé de la mère ou impressionne trop fortement son système nerveux soit de nature à retentir sur le foetus et à entraver son développement.

En second lieu, un enfant né dans de bonnes conditions et resté normal jusqu’à l’adolescence, peut, sous l’influence d’une maladie grave comme la fièvre typhoïde, ou à la suite d’une chute sur la tête, ou de tout autre cause accidentelle, subir un trouble de nutrition du cerveau qui le fera descendre au rang des dégénérés [7].

Toutefois ces faits sont rares, et c’est le cas ou jamais de rappeler le proverbe : l’exception confirme la règle.

P.-S.

Texte établi par PSYCHANALYSE-PARIS.COM d’après l’ouvrage de Alexandre Cullerre, Les frontières de la folie, Chapitre I, §. II : « Les frontières de la folie », Éd. J.-B. Baillière et fils, Paris, 1888, pp. 23-33.

Notes

[1Cl. Bernard, Leçons sur la chaleur animale, Paris, 1876.

[2Griesiner, Des maladies mentales. Traduction Doumic. Paris, 1868.

[3 Esquirol, Des maladies mentales. Paris, 1838.

[4Annales médico psych. 1860-67. Comptes rendus de Société médico-psychologique.

[5Bouchut, Du nervosisme et des maladies nerveuses, 2e édition. Paris, 1877.

[6 Legrand du Saulle. Leçons sur la folie héréditaire. Paris, 1873.

[7Christian, Cotard et Bouchereau. Société médico-psychologique, 1885.

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