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Théophile Gautier

Spirite (VII)

Nouvelle fantastique (1866)

Date de mise en ligne : mercredi 26 juillet 2006

Mots-clés :

Théophile Gautier, Spirite, Nouvelle fantastique, Éd. Charpentier, Paris, 1866.

VII

Guy n’en était plus à s’étonner des choses étranges, et il ne trouvait pas absolument extraordinaire qu’un traîneau passât à travers une voiture. Cette aisance à franchir les obstacles contre lesquels se seraient brisés des véhicules terrestres démontrait bien un attelage fantastique sorti des écuries du brouillard, et qui ne pouvait conduire que Spirite. - Décidément Spirite était jalouse, ou du moins, comme toutes ses actions le prouvaient, désirait écarter Malivert de Mme d’Ymbercourt, et le moyen était bon sans doute, car, en tournant le rond-point de l’Étoile, Guy vit la comtesse dans sa calèche, qui semblait écouter d’un air fort indulgent les propos sans doute aimables que lui tenait M. d’Aversac, galamment penché sur le garrot de son cheval mis au pas.

« Ceci est la revanche du traîneau, se dit Malivert, mais je ne suis pas homme à me piquer au jeu. D’Aversac est un faux garçon d’esprit, comme Mme d’Ymbercourt est une fausse belle femme. Ils se conviennent parfaitement : je les juge d’une façon tout à fait désintéressée depuis que les affaires de ce monde ne me concernent plus. Ils feraient “des époux assortis dans les liens du mariage”, comme dit je ne sais plus quelle chanson. »

Tel fut le résultat du manège de Mme d’Ymbercourt, qui, apercevant Guy, s’était penchée un peu plus peut-être qu’il ne convenait sur le bord de la calèche pour répondre aux gracieusetés de M. d’Aversac. La pauvre comtesse pensait ramener son tiède adorateur par une excitation d’amour-propre. Elle n’avait fait qu’entrevoir la tournure de Spirite, mais elle avait deviné en elle une rivale redoutable. L’empressement de Guy, d’ordinaire si calme, à poursuivre ce traîneau mystérieux, et cette femme que jamais personne n’avait rencontrée au Bois, l’avait blessée au vif ; car elle ne s’était pas payée de l’excuse donnée avec tant de précipitation, et ne croyait pas que Grymalkin se fût emporté. D’Aversac, qui se rengorgeait d’aise, n’ayant pas l’habitude d’être si bien traité, attribuait modestement à son propre mérite ce qu’il eût été plus sage d’expliquer par un dépit féminin. Dans sa magnanimité, il plaignit même ce pauvre Malivert, trop sûr de l’affection de Mme d’Ymbercourt. On peut aisément supposer tous les projets que la fatuité du sire, aidée d’une apparence, se plut à bâtir vite sur ce petit événement.

Ce jour-là, Guy dînait en ville, dans une maison où il était difficile de manquer à une invitation faite longtemps d’avance. Heureusement les convives étaient nombreux, et sa préoccupation ne fut pas remarquée. Le repas terminé, il échangea quelques paroles avec la maîtresse du logis, et, sa présence suffisamment constatée, il opéra une savante retraite vers le second salon, où il donna des poignées de main à des hommes considérables de sa connaissance, qui s’étaient repliés là pour causer plus à l’aise de choses importantes ou secrètes ; après quoi il disparut et passa au cercle, où il pensait rencontrer le baron de Féroë. Il le trouva, en effet, assis devant une petite table à tapis vert, qui jouait à l’écarté avec le rayonnant d’Aversac, à qui nous devons cette justice de dire qu’il essaya de cacher sa joie intime pour ne pas humilier Malivert. Contrairement au proverbe : « Heureux au jeu, malheureux en amour », d’Aversac gagnait, ce qui eût dû, pour peu qu’il eût été superstitieux, lui inspirer quelques doutes sur la légitimité de ses espérances. La partie achevée, comme le baron perdait, il put se lever, se prétendre fatigué et refuser galamment la revanche que lui offrait son adversaire. Le baron de Féroë et Guy de Malivert sortirent ensemble et firent quelques tours sur le boulevard dont le club est voisin.

« Que penseront les habitués de ce salon qu’on appelle le Bois, dit Guy au baron, de cette femme, de ce traîneau, de ce cheval, de ce cocher, si merveilleusement remarquables et que personne ne connaît ?
- La vision n’a été manifeste que pour vous, la comtesse, sur laquelle l’esprit voulait agir, et moi qui, en ma qualité d’initié, vois ce qui est insaisissable pour le reste des hommes. Soyez sûr que si Mme d’Ymbercourt parle de la belle princesse russe et du magnifique steppeur, on ne saura pas ce qu’elle veut dire.
- Croyez-vous, dit Malivert au baron, que je revoie bientôt Spirite.
- Attendez-vous à une visite prochaine, répondit M. de Féroë ; mes correspondances d’outre-monde m’avertissent qu’on s’occupe beaucoup de vous là-bas.
- Sera-ce cette nuit ou demain, chez moi ou dans un milieu imprévu, comme cela est arrivé aujourd’hui ? s’écria Malivert avec l’impatience d’un amoureux avide de passion et d’un néophyte curieux de mystère.
- Cela, je ne saurais vous le dire précisément, répliqua le baron suédois ; les esprits, pour qui le temps n’existe pas ou n’existe plus, n’ont pas d’heure, puisqu’ils plongent dans l’éternité. Pour Spirite, vous voir ce soir ou dans mille ans serait la même chose ; mais les esprits qui daignent entrer en communication avec nous autres, pauvres mortels, tiennent compte de la brièveté de notre vie, de l’imperfection et de la fragilité de nos organes ; ils savent qu’entre une apparition et l’autre, mesurée au cadran éternel, la périssable enveloppe de l’homme aurait le temps cent fois de tomber en poussière, et il est probable que Spirite ne vous fera pas languir. Elle est descendue dans notre sphère et paraît décidée à ne remonter dans la sienne que son projet accompli.
- Mais quel est ce dessein ? dit Malivert. Vous à qui rien n’est fermé dans ce monde surnaturel, vous devez connaître le motif qui entraîne ce pur esprit vers un être soumis encore aux conditions de la vie.
- Là-dessus, mon cher Guy, répondit le baron de Féroë, mes lèvres sont scellées ; il ne faut pas répéter le secret des esprits. J’ai été averti de vous mettre en garde contre toute séduction terrestre et de vous empêcher de fermer des liens qui enchaîneraient peut-être votre âme dans un lieu où elle aurait un éternel regret de n’être plus libre. Ma mission ne va pas au delà. »

En causant ainsi, Malivert et le baron, suivis de leurs voitures qui marchaient au pas sur la chaussée, arrivèrent à la Madeleine, dont la colonnade grecque, argentée par les pâles rayons d’une lune d’hiver, prenait, au bout de la large rue Royale, un air de Parthénon que le jour lui enlève. Arrivés là, les deux amis se séparèrent et remontèrent dans leurs coupés.

Rentré chez lui, Malivert se jeta dans son fauteuil, et, le coude appuyé sur la table, se mit à rêver. L’apparition de Spirite dans la glace lui avait inspiré ce désir immatériel, cette volition ailée que fait naître la vue d’un ange ; mais sa présence au bord du lac sous une forme plus réellement féminine lui mettait au coeur toute la flamme de l’amour humain. Il se sentait baigné par des effluves ardentes et possédé par cet amour absolu que ne rassasie pas l’éternelle possession. Comme il songeait, le poing allongé sur la table couverte de papiers, il vit sur le fond sombre du tapis turc se dessiner une main étroite de forme allongée et d’une perfection que l’art n’a pas égalée et que la nature essayerait en vain d’atteindre : une main diaphane, aux doigts effilés, aux ongles luisants comme de l’onyx, dont le dos laissait transparaître quelques veines d’azur semblables à ces reflets bleuâtres irisant la pâte laiteuse de l’opale, et qu’éclairait une lumière qui n’était pas celle de la lampe. Pour la fraîcheur rosée du ton et l’idéale délicatesse de la forme, ce ne pouvait être que la main de Spirite. Le poignet mince, fin, dégagé, plein de race, se perdait dans une vapeur de vagues dentelles. Comme pour bien indiquer que la main n’était là qu’un signe, le bras et le corps étaient absents. Pendant que Guy la regardait avec des yeux qui ne s’étonnaient plus de l’extraordinaire, les doigts de la main s’allongèrent sur une des feuilles de papier à lettres qui jonchaient confusément la table et simulèrent les mouvements que nécessite l’écriture. Ils semblaient tracer des lignes, et quand ils eurent parcouru toute la page avec cette rapidité des acteurs écrivant une lettre dans quelque scène de comédie, Guy se saisit de la feuille, croyant y trouver des phrases écrites, des signes inconnus ou connus. Le papier était tout blanc. Guy regardait la feuille d’un air assez décontenancé ; il l’approchait de la lampe, la scrutait dans tous les sens et sous toutes les incidences de lumière sans y découvrir la moindre trace de caractères formés. Cependant la main continuait sur une autre feuille le même travail imaginaire, et ne donnant en apparence aucun résultat.

« Que signifie ce jeu ? se demanda Malivert. Spirite écrirait-elle avec de l’encre sympathique qu’il faut approcher du feu pour faire sortir les lettres tracées ? Mais les doigts mystérieux ne tiennent ni plume, ni ombre de plume. Qu’est-ce que cela veut dire ? Dois-je servir moi-même de secrétaire à l’esprit, être mon propre médium, pour me servir du terme consacré ? Les esprits, dit-on, qui peuvent produire des illusions et des apparences, créer dans le cerveau de ceux qu’ils obsèdent des spectacles effrayants ou splendides, sont incapables d’agir sur la réalité matérielle et de déplacer un fétu. »

Il se souvint de l’impulsion qui lui avait fait écrire le billet à Mme d’Ymbercourt, et il pensa que, par un influx nerveux, Spirite parviendrait peut-être à lui dicter intérieurement ce qu’elle voulait lui dire. Il n’y avait qu’à laisser aller sa main et faire taire autant que possible ses propres idées pour ne pas les mêler à celles de l’esprit. Se recueillant et s’isolant du monde extérieur, Guy imposa silence au tumulte de sa cervelle surexcitée, haussa un peu la mèche de sa lampe qui baissait, prit une plume chargée d’encre, posa la main sur un papier, et, le coeur palpitant d’une espérance craintive, attendit.

Au bout de quelques minutes Guy éprouva un effet singulier, il lui sembla que le sentiment de sa personnalité le quittait, que ses souvenirs individuels s’effaçaient comme ceux d’un rêve confus, et que ses idées s’en allaient hors de vue, comme ces oiseaux qui se perdent dans le ciel. Quoique son corps fût toujours près de la table, gardant la même attitude, Guy intérieurement était absent, évanoui, disparu. Une autre âme, ou du moins une autre pensée se substituait à la sienne et commandait à ces serviteurs qui, pour agir, attendent l’ordre du maître inconnu. Les nerfs de ses doigts tressaillirent et commencèrent à exécuter des mouvements dont il n’avait pas la conscience, et le bec de la plume se mit à courir sur le papier, traçant des signes rapides avec l’écriture de Guy légèrement modifiée par une impulsion étrangère. Voici ce que Spirite dictait à son médium. On a retrouvé parmi les papiers de Malivert cette confession de l’extramonde, et il nous a été permis de la transcrire.

Dictée de Spirite

Il faut d’abord que vous connaissiez l’être indéfinissable pour vous qui s’est glissé dans votre existence. Quelle que soit votre pénétration, vous ne pourriez parvenir à démêler sa vraie nature, et, comme dans une tragédie mal faite où le héros décline ses noms, qualités et références, je suis forcée de m’expliquer moi-même ; mais j’ai cette excuse que nul autre ne pourrait le faire à ma place. Votre coeur intrépide, qui n’a pas hésité sur mon appel à s’engager dans les mystérieuses terreurs de l’inconnu, n’a pas besoin d’être rassuré. Le danger, d’ailleurs, s’il existait, ne vous empêcherait pas de poursuivre l’aventure. Ce monde invisible, dont le réel est le voile, a ses pièges et ses abîmes, mais vous n’y tomberez pas. Des esprits de mensonge et de perversité le parcourent ; il y a des anges noirs comme il y a des anges blancs, des puissances rebelles et des puissances soumises, des forces bienfaisantes et des forces nuisibles. Le bas de l’échelle mystique, dont le sommet plonge dans l’éternelle lumière, est assiégé par les ténèbres. J’espère qu’avec mon aide vous gravirez les échelons lumineux. Je ne suis ni un ange, ni un démon, ni un de ces esprits intermédiaires qui portent à travers les immensités la volonté divine, comme le fluide nerveux communique aux membres du corps la volonté humaine ; je suis simplement une âme attendant encore son jugement, mais à qui la bonté céleste permet de pressentir une sentence favorable. J’ai donc habité votre terre, et je pourrais dire, comme l’épitaphe mélancolique du berger dans le tableau du Poussin : Et in Arcadia ego. Sur cette citation latine, n’allez pas me prendre pour l’âme d’une femme de lettres. Dans le milieu où je suis, on a l’intuition de tout, et les divers langages qu’a parlés le genre humain avant et après la dispersion de Babel nous sont également familiers. Les mots ne sont que l’ombre de l’idée, et nous avons l’idée même à l’état essentiel. S’il y avait un âge là où le temps n’existe plus, je serais bien jeune dans ma nouvelle patrie : peu de jours se sont passés depuis que, déliée par la mort, j’ai quitté l’atmosphère que vous respirez et où me ramène un sentiment que n’a point effacé la transition d’un monde à l’autre. Ma vie terrestre, ou, pour mieux dire, ma dernière apparition sur votre planète, a été bien courte ; mais elle a suffi pour me donner le temps d’éprouver ce qu’une âme tendre peut sentir de plus douloureux. Lorsque le baron de Féroë cherchait la nature de l’esprit dont les vagues manifestations vous troublaient, et qu’il vous demandait si jamais quelque femme, quelque jeune fille était morte d’amour pour vous, il était plus près de la vérité qu’il ne le croyait, et quoique vos souvenirs ne pussent rien vous rappeler, puisque le fait vous était inconnu, cette assertion a remué profondément votre âme, et votre trouble se cachait mal sous une dénégation sceptiquement enjouée.

Sans que vous l’ayez aperçue, mon existence a passé près de la vôtre. Vos yeux étaient portés ailleurs, et je restai pour vous dans l’ombre.

La première fois que je vous vis, c’était au parloir du couvent des Oiseaux, où vous alliez visiter votre soeur qui était là en pension, ainsi que moi, mais dans une classe plus élevée, car je n’avais encore que treize ou quatorze ans tout au plus, et je ne paraissais pas mon âge, tant j’étais frêle, mignonne et blonde. Vous ne fîtes aucune attention à cette petite fille, à cette enfant qui, tout en croquant le chocolat praliné de chez Marquis que lui avait apporté sa mère, vous lançait de côté un regard furtif. Vous pouviez alors avoir vingt ou vingt-deux ans, et dans ma naïveté enfantine, je vous trouvais très beau. L’air de bonté et d’affection avec lequel vous parliez à votre soeur me touchait et me séduisait, et je souhaitais d’avoir un frère qui vous ressemblât. Mon imagination de fillette n’allait pas plus loin. Comme les études de Mlle de Malivert étaient terminées, on la retira du couvent et vous ne revîntes plus ; mais votre image ne s’effaça pas de mon souvenir. Elle se conserva sur le vélin blanc de mon âme comme ces traits légers tracés au crayon par une main habile et qu’on retrouve longtemps après, presque invisibles mais persistants, seuls vestiges parfois d’un être disparu. L’idée qu’un si grand personnage pût m’avoir remarquée, moi qui étais encore dans la classe des petites et que les pensionnaires plus avancées traitaient avec une sorte de dédain, eût été par trop ambitieuse, et elle ne me vint même pas, du moins à cette époque ; mais je pensais bien souvent à vous, et dans ces chastes romans que rêvent les imaginations les plus innocentes, c’est vous qui remplissiez toujours le rôle du Prince Charmant, vous qui me délivriez de périls fantastiques, vous qui m’enleviez à travers les souterrains, vous qui mettiez en fuite les corsaires et les brigands et me rameniez au roi mon père ; car, pour un tel héros, il fallait bien au moins une infante, une princesse, et j’en prenais modestement la qualité. D’autres fois le roman se changeait en pastorale : vous étiez berger, j’étais bergère, et nos troupeaux se confondaient sur un pré du vert le plus tendre. Sans vous en douter, vous aviez pris une place considérable dans ma vie, et vous y dominiez en souverain. Je reportais à vous mes petits succès d’écolière, et je travaillais de toutes mes forces pour mériter votre approbation. Je me disais : « Il ne sait pas que j’ai gagné un prix ; mais s’il le savait, il serait content », et, naturellement paresseuse, je me remettais à l’oeuvre avec une nouvelle énergie. - N’est-ce pas une chose singulière que cette âme d’enfant qui se donne en secret et se reconnaît vassale d’un seigneur de son choix qui n’a pu même soupçonner cet hommage lige ? N’est-il pas plus étrange encore que cette impression première ne se soit jamais effacée ? car elle a duré toute une vie, hélas ! bien courte, et se continue au delà. À votre aspect, quelque chose avait frémi en moi d’indéfinissable et de mystérieux, dont je n’ai compris le sens que lorsque mes yeux, en se fermant, se sont ouverts pour toujours. Mon état d’être impalpable, de pur esprit, me permet maintenant de vous raconter ces choses que cacherait peut-être une fille de la terre ; mais l’immaculée blancheur d’une âme ne saurait rougir : la pudeur céleste avoue l’amour.

Deux ans se passèrent ainsi. D’enfant j’étais devenue jeune fille, et mes rêves commençaient à devenir un peu moins puérils, tout en gardant leur innocence ; il ne s’y mêlait plus autant de rose et de bleu, ils ne finissaient pas toujours dans des lumières d’apothéoses. J’allais souvent au fond du jardin m’asseoir sur un banc, loin de mes compagnes occupées à des jeux ou à des conversations chuchotées, et je murmurais comme une sorte de litanie les syllabes de votre nom ; mais quelquefois j’avais cette hardiesse de penser que ce nom pourrait peut-être devenir le mien à la suite de hasards ou d’aventures embrouillées comme une comédie de cape et d’épée dont j’arrangeais l’intrigue à plaisir.

J’étais d’une famille qui pouvait marcher de pair avec la vôtre, et mes parents jouissaient d’une fortune et d’un rang à ôter à ce lointain projet d’union, que je formais bien timidement dans le coin le plus secret de mon coeur, toute apparence de chimère ou de folle visée. Rien n’était plus naturel que de vous rencontrer un jour dans un monde où nous avions accès tous deux. Mais vous plairais-je ? Me trouveriez-vous jolie ? C’est une demande à laquelle mon étroit miroir de pensionnaire ne répondait pas non, ce dont vous pouvez juger aujourd’hui par le reflet que j’ai envoyé à votre glace de Venise et mon apparition au bois de Boulogne. Si, par hasard, vous ne faisiez pas plus attention à la jeune fille qu’à l’enfant du couvent des Oiseaux ! Cette pensée me remplissait d’un découragement profond, mais la jeunesse ne désespère jamais longtemps, et bientôt je revenais à des imaginations plus riantes. Il me semblait impossible qu’en me voyant vous ne reconnussiez pas votre bien, votre conquête, l’âme scellée à votre sceau, celle qui s’était vouée à votre adoration dès l’enfance, en un mot la femme créée exprès pour vous. Je ne me disais pas cela d’une façon aussi claire ; je n’avais pas sur les mouvements de mon coeur les lumières que j’ai acquises, maintenant que je puis voir les deux côtés de la vie ; mais c’était un instinct profond, une foi aveugle, un sentiment irrésistible. Malgré ma virginale ignorance et une candeur que personne ne poussa peut-être plus loin, j’avais dans l’âme une passion qui devait me dévorer et qui se révèle aujourd’hui pour la première fois. Au couvent je n’avais pas fait d’amie et je vivais seule avec votre pensée. Jalouse de mon secret, je redoutais les épanchements et les confidences, et toute liaison qui m’eût distraite de mon idée unique n’eût pu me convenir. On m’appelait « la sérieuse », et les maîtresses me proposaient pour exemple.

J’attendais l’époque fixée pour ma sortie du couvent avec moins d’impatience qu’on ne le supposerait ; c’était un répit entre la pensée et l’action.

Tant que j’étais renfermée entre ces hautes murailles, j’avais le droit de me bercer indolemment dans mon rêve sans me rien reprocher ; mais une fois envolée de la cage, il fallait diriger mon vol, tendre à mon but, monter vers mon étoile, et les usages, les moeurs, les convenances, les pudeurs infinies, les voiles multipliés dont la civilisation l’entoure, interdisent à une jeune fille toute initiative de coeur. Aucune démarche pour se révéler à son idéal ne lui est permise. Une juste fierté s’oppose à ce qu’elle offre ce qui doit être sans prix. Il faut que ses yeux restent baissés, ses lèvres muettes, son sein immobile ; que nulle rougeur, que nulle pâleur ne la trahisse quand elle se trouve en face de l’objet secrètement aimé, qui souvent s’éloigne, croyant au dédain ou à l’indifférence. Que d’âmes faites l’une pour l’autre, faute d’un mot, d’un regard, d’un sourire, ont pris des chemins divergents qui les séparaient de plus en plus et rendaient leur réunion à jamais impossible ! Que d’existences déplorablement manquées ont dû leur malheur à une semblable cause inaperçue de tous et parfois ignorée des victimes mêmes ! J’avais souvent fait ces réflexions, et elles se représentaient plus fortes à mon esprit au moment où j’allais quitter le couvent pour entrer dans le monde. Cependant je maintenais ma résolution. Le jour de ma sortie arriva. Ma mère vint me chercher, et je fis mes adieux à mes compagnes avec une médiocre effusion de sensibilité. Je ne laissais dans ces murs, où s’étaient écoulées plusieurs années de ma vie, aucune amitié, aucun souvenir. Votre pensée seule formait tout mon trésor.

Voir en ligne : Lire la suite (Spirite VIII)

P.-S.

Texte établi par PSYCHANALYSE-PARIS.COM d’après la nouvelle fantastique de Théophile Gautier, Spirite, Éd. Charpentier, Paris, 1866.

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