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Psychanalyse et société

Six pratiques sociales. Inventer une clinique

EFEdition, Paris, 2006

Date de mise en ligne : samedi 2 septembre 2006

Serge Bédère, Sylvie Cassin, Martine Fourré, Lis Hauggaard, Jeanne Lafont, Guibert Tulpink, Six pratiques sociales. Inventer une clinique, EFEdition, « Psychanalyse et société », Paris, 2006.
- Prix : 21 €.

La nécessité de ce livre se situe face au problème d’une nouvelle écoute des demandes d’aide, lesquelles se formulent dans le champ social (en dehors du divan) et comme les instances politiques en ont codé l’émergence à travers un lent dé-tricotage des repères démocratiques dont la fonction était de garantir un partage économique dans un échange équitable.

La nécessité de ce livre est clairement de contribuer à réinventer l’acte thérapeutique dans le social en renouvelant l’abord indispensable de la psychanalyse (si elle vaut au delà des disputes sur le véritable héritage de Lacan, et des enjeux de savoir et de pouvoir face aux thérapies systémiques et cognitives).

On pourrait partir de la phrase tronquée de Lacan : on ne s’autorise que de soi-même. Cette phrase renvoie à une fin d’analyse où l’acte serait suspendu à une clarification des rapports au désir. La psychanalyse est dite thérapeutique dès lors que le sujet est averti du fantasme qui cadre sa lecture de la réalité et qui a cristallisé ses identifications au plan existentiel, sexuel et professionnel. Le narcissisme est le nom de l’obstacle empêchant la bonne circulation du désir jusque dans ses conséquences dans le lien social : à savoir, dans des engagements avec les autres resitués dans la perspective dûment corrigée d’un grand Autre qui ne trompe pas. La phrase - il ne faut s’autoriser que de soi même - a été pourtant comprise comme une autorisation... et dans le champ social, il n’y a plus un intervenant qui ne la prenne à son compte cristallisant les collaborations entre des professionnels (éducateurs, assistantes sociales, infirmières, psychologues, ... médecins, professeurs, juges) qui, tous, se croient compétents autant que quiconque de donner un avis, une interprétation, une sanction dans la vie des demandeurs d’aide.

Le problème est que ce n’est pas d’eux-mêmes mais au vu d’une grille d’évaluation inventée par des autorités scientifiques qu’ils s’autorisent. Le mécanisme est celui qui désormais répond partout de la gestion des risques. Alors qu’à première vue, s’autoriser de soi-même c’est s’avancer seul et sans appui, l’époque - et c’est peut être dû à une faute de positionnement de la psychanalyse, la première - donne un poids exagéré à l’acte (d’avis, d’interprétation et de sanction) dès lors qu’il est posé en pure conformité aux standards de l’écoute professionnelle, que ce soit celle du professeur, du psychologue ou du politicien.

Mais se fasciner sur une telle situation aurait conduit à la rédaction d’un livre de dénonciation. L’interlocuteur aurait été pris dans une logique plus ou moins parano, contre l’autre. Or la question de l’acte telle qu’on a voulu l’ouvrir au débat, permet un autre détour. Ils se sont mis dans l’idée de récolter leurs enseignements à partir de leurs pratiques. Et il est ici moins affaire de théorisation que d’investigation des savoir-faire quand il faut réinventer un pas d’écart dans des contextes institutionnels contaminés de façon non démocratique. Une image vient tacher le bel agencement des choses dans le cadre du miroir. Cette image traverse l’espace virtuel et dérange l’efficacité du reflet par une attaque (pensons à de la moisissure) du poli indispensable à la qualité de la réfraction. Cette image, c’est celle de tous ceux qui viennent dans un cri silencieux témoigner de leur expérience d’une exclusion par laquelle ils se sont retrouvés de l’autre côté de la vitre, de la surface du miroir, des limites du cadre qui garantit dans nos sociétés une place à tous dans le respect de ses droits. Le juif, le fou, le drogué, l’adolescent placé peuvent vivre des vies qui ne sont plus celles d’un sujet. Agamben les appelle des denizens.

La portée de ce livre est de se faire témoin des inventions de dispositifs subversifs dans les institutions par lesquels s’enregistre le cri silencieux d’une série toujours plus grande de souffrances atypiques.... Celles-ci frappent des êtres qu’on n’approche plus individuellement parce qu’ils sont juste des occurrences statistiques aux registres des choses dont les politiques s’occupent quand elles s’attaquent au chômage, au suicide, aux effets d’une molécule - versus - un placebo dans des échantillons divisés en double aveugle dans la population psychiatrique.

Si on dénonce, si on réagit, on s’épuise parce que rien n’arrêtera un train fou à anticiper son percutage contre le mur de l’ignorance. Aussi a-t-on voulu travailler pendant deux ans à rapporter les façons de faire avec les professionnels de notre champ d’intervention : l’école spécialisée, l’hôpital psychiatrique, les habitations supervisées destinées aux enfants et adolescents placés par le juge, l’aménagement de lieux tiers pour rétablir les conditions de possibilité d’une rencontre des enfants de divorcés avec leurs parents réengagés dans leurs nouveaux couples, les missions locales pour l’emploi ou les expérimentations d’approches initiatiques dans d’autres cultures que la nôtre.

Pour ce faire, un fil de la logique qui se déroule à la limite du pensable prend appui sur les ressources d’un imaginaire en pleine sollicitation depuis un réel que le symbolique n’apprivoise plus. La dite logique est étayée à un savoir faire, à une manipulation d’objet (par exemple, dans un procès d’écriture) plus qu’à une élaboration théorique même s’il serait possible d’avancer quelques chapitres à la suite de l’enseignement du Lacan des derniers séminaires (avec S. Zizek, entre autre).

L’angoisse est ici un bon guide parce que celle-ci surgit quand l’acte à poser exclut. Il y a au cœur du travail à plusieurs un partage du commun qui vide l’objet. La portée du livre est de se centrer sur les soignants. Les soignés sont vus comme empêtrés dans des réactions thérapeutiques négatives en raison du narcissisme qui frappe tout un chacun sans exception. Commençons donc par nous mêmes !

Créer l’espace commun où les soignants posent leurs actes en sauvegardant les conditions du nouage ad hoc (soit celui qui fait place aussi à la psychanalyse), tel est l’objet même de nos efforts. Le fait de donner des avis, d’interpréter ou de sanctionner est ce qui est le moins propre car la dimension à ouvrir doit favoriser la fin de la désespérance. Ceux qui sont passés de l’autre côté ne feront confiance qu’à ceux qui ont pratiqué dans le social au risque de se faire rejeter des institutions. Failli tomber mais pas tomber . Être écorné d’un fonctionnement dans la toute puissance prend la forme de dispositifs anti-exclusion. Il n’y a pas de travail commun sans des moments où les relations se mettent à dépasser le plan professionnel pour tomber dans un registre plus privé. Il n’y a pas de travail à plusieurs sans des coups échangés. L’enjeu de rester ensemble est bien de vider le narcissisme juste assez pour sortir de la haine et dès lors se garder des exclusions.

En topologie, on pourrait parler de zones catastrophiques là où les excommuniés se rassemblent. Sur la belle nappe dressée à la table où tout le monde est convié, il y a des plis et même des fronces. La belle unité plane se chiffonne... Il n’y a pas d’espace du commun qui n’ait à faire avec les coups pour les exclus et une des faces du transfert est de pouvoir repasser sur ces zones chiffonnées et gagner le temps nécessaire à un possible retour de la paix . Se faisant, on passe à une autre logique, plus féminine, contingente, de l’ordre des possibles. Et celle-ci est contagieuse peut-être pour les soignés en panne narcissique.

Voir en ligne : Efedition

P.-S.

- prix : 21 € (+ 1, 40 € de frais d’envoi).
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