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Théophile Gautier

Spirite (XI)

Nouvelle fantastique (1866)

Date de mise en ligne : jeudi 7 septembre 2006

Mots-clés :

Théophile Gautier, Spirite, Nouvelle fantastique, Éd. Charpentier, Paris, 1866.

XI

J’entrai, comme novice, au couvent des soeurs de la Miséricorde, malgré les remontrances et les supplications de mes parents, qui attendrirent mais n’ébranlèrent pas mon courage. Si ferme que soit la résolution dont on est armé, c’est un moment terrible que celui de la séparation suprême. Au bout d’un long couloir, une grille marque la limite du monde et du cloître. La famille peut accompagner jusqu’à ce seuil infranchissable pour tout profane la vierge qui se dévoue à Dieu. Après les derniers embrassements, dont des figures mornes et voilées attendent la fin d’un air impassible, le battant s’entrouvre juste assez pour laisser passer la novice que des bras d’ombre semblent entraîner, et il retombe avec un bruit de fer qui se prolonge dans le silence des corridors comme un tonnerre sourd. Le son que rend le couvercle d’un cercueil qui se ferme n’est pas plus lugubre et ne retentit pas plus douloureusement sur le coeur. Je me sentis pâlir, et un froid glacial m’enveloppa. Je venais de faire mon premier pas hors de la vie terrestre, désormais close pour moi. Je pénétrais dans cette région froide où les passions s’éteignent, où les souvenirs s’effacent, où les rumeurs du siècle n’arrivent plus. Là rien n’existe que la pensée de Dieu. Elle suffit à remplir le vide effrayant et le silence qui règne en ces lieux, aussi profond que celui de la tombe. J’en puis parler puisque je suis morte.

Ma piété, quoique tendre et fervente, n’était pas poussée jusqu’à l’exaltation mystique. C’était un motif humain plutôt qu’une vocation impérieuse qui m’avait fait chercher la paix à l’ombre du cloître. J’étais une naufragée de l’âme, brisée sur un écueil inconnu, et mon drame, invisible pour tous, avait eu son dénouement tragique. Au commencement, j’éprouvai donc ce que dans la vie dévote on appelle des aridités, des fatigues, des retours vers le monde, de vagues désespérances, dernières tentations de l’esprit du siècle voulant reprendre sa proie ; mais bientôt ce tumulte s’apaisa. L’habitude des prières et des pratiques religieuses, la régularité des offices et la monotonie d’une règle calculée pour dompter les rébellions de l’âme et du corps tournèrent vers le ciel des pensées qui se souvenaient encore trop de la terre. Votre image vivait toujours dans mon coeur, mais je parvins à ne plus vous aimer qu’en Dieu.

Le couvent des soeurs de la Miséricorde n’est pas un de ces cloîtres romantiques comme les mondains en imagineraient pour abriter un désespoir d’amour. Point d’arcades en ogive, de colonnettes festonnées de lierre, de rayon de lune pénétrant par le trèfle d’une rosace brisée et jetant sa lueur sur l’inscription d’une tombe. Point de chapelle aux vitraux diaprés, aux piliers fuselés, aux clefs de voûtes découpées à jour, excellent motif de décoration ou de diorama. La religiosité qui cherche à soutenir le christianisme par son côté pittoresque et poétique n’y trouverait aucun thème à descriptions dans le genre de Chateaubriand. La bâtisse en est moderne et n’offre pas le moindre recoin obscur pour loger une légende. Rien n’y amuse les yeux ; aucun ornement, aucune fantaisie d’art, ni peinture, ni sculpture ; ce ne sont que lignes sèches et rigides. Une clarté blanche illumine comme un jour d’hiver la pâleur des longs couloirs, aux parois coupées par les portes symétriques des cellules, et glace d’une lumière frisante les planchers luisants. Partout règne une sévérité morne, insouciante du beau et ne songeant point à revêtir l’idée d’une forme. Cette architecture maussade a l’avantage de ne pas distraire des âmes qui doivent être abîmées en Dieu. Aux fenêtres placées haut, des barreaux de fer se croisent serrés, et par leurs noirs quadrilles ne laissent du dehors entrevoir que le ciel bleu ou gris. On est là au milieu d’une forteresse élevée contre les embûches du monde. La solidité de la clôture suffit. La beauté serait superflue.

Elle-même, la chapelle ne se livre qu’à moitié aux dévotions des fidèles extérieurs. Une grande grille montant du sol à la voûte, et garnie d’épais rideaux verts, s’interpose comme la herse d’une place de guerre entre l’église et le choeur réservé aux religieuses. Des stalles de bois aux sobres moulures et lustrées par le frottement, le garnissent de chaque côté. Au fond, vers le milieu, sont placés trois sièges pour la supérieure et ses deux assistantes. C’est là que les soeurs viennent entendre l’office divin, le voile baissé et traînant leur longue robe noire, sur laquelle se dessine une large bande d’étoffe blanche, semblable à la croix d’un drap funèbre dont on aurait retranché les bras. De la tribune à treillis où se tiennent les novices, je les regardais saluer la supérieure et l’autel, s’agenouiller, se prosterner, s’engloutir dans leurs stalles changées en prie-Dieu. À l’élévation, le rideau du milieu s’entrouvre à demi et permet d’entrevoir le prêtre consommant le saint sacrifice à l’autel placé en face du choeur. La ferveur de ces adorations m’édifiait et me confirmait dans ma résolution de rompre avec le monde, vers lequel je pouvais encore revenir. Dans cette atmosphère d’extase et d’encens, aux tremblantes lueurs de cierges jetant un rayon pâle sur ces fronts prosternés, mon âme se sentait pousser des ailes et tendait de plus en plus à s’élever vers les régions éthérées. Le plafond de la chapelle s’emplissait d’azur et d’or, et dans une trouée du ciel, il me semblait voir du bord d’un nuage lumineux les anges se pencher vers moi avec un sourire et me faire signe de venir à eux, et je n’apercevais plus la teinte fausse du badigeon, le goût médiocre du lustre et la pauvreté des peintures encadrées de bois noir.

Le temps de prononcer mes voeux approchait ; on m’entourait de ces encouragements flatteurs, de ces prévenances délicates, de ces caresses mystiques, de ces espoirs de félicité parfaite qu’on prodigue dans les couvents aux jeunes novices près de consommer le sacrifice et de se vouer pour toujours au Seigneur. Je n’avais pas besoin de ce soutien, et je pouvais marcher à l’autel d’un pas ferme. Hormis la tendresse de mes parents, forcée, je le croyais du moins, de renoncer à vous, je ne regrettais rien au monde, et ma résolution de n’y pas rentrer était immuable.

Mes épreuves terminées, le jour solennel arriva. Le couvent, d’ordinaire si paisible, était animé d’une sorte d’agitation contenue par la sévère discipline monastique. Les religieuses allaient et venaient dans les couloirs, oubliant parfois ce pas de fantôme que recommande la règle, car c’est un grand événement qu’une prise d’habit. Une nouvelle brebis va se joindre au troupeau et tout le bercail s’émeut. La toilette mondaine dont la novice se revêt pour la dernière fois est un sujet de curiosité, de joie et d’étonnement. On admire avec une sorte de crainte ce satin, ces dentelles, ces perles, ces joyaux destinés à représenter les pompes de Satan. Ainsi parée, je fus conduite au choeur. La supérieure et ses assistantes étaient à leurs places, et dans leurs stalles les religieuses inclinées priaient. Je prononçai les paroles sacramentelles qui me séparaient à jamais des vivants, et, comme le rituel de la cérémonie l’exige, je repoussai du pied le riche carreau de velours sur lequel, à de certains moments, j’avais dû m’agenouiller ; j’arrachai mon collier et mes bracelets, et je me défis de mes parures en signe de renoncement à la vanité et au luxe. J’abjurai la coquetterie de la femme, et cela ne me fut pas difficile, puisque je n’avais pas le droit de vous plaire et d’être belle pour vous.

Puis vint la scène la plus redoutée et la plus lugubre de ce drame religieux : le moment où l’on coupe les cheveux à la nouvelle soeur, vanité désormais inutile. Cela rappelle la toilette du condamné. Seulement la victime est innocente ou tout au moins purifiée par le repentir. Quoique j’eusse bien sincèrement et du fond du coeur fait le sacrifice de toute attache humaine, une blancheur de mort couvrit mon visage lorsque l’acier des ciseaux grinça dans ma longue chevelure blonde étalée que soutenait une religieuse. Les boucles d’or tombaient à flocons épais sur les dalles de la sacristie où l’on m’avait emmenée, et je les regardais d’un oeil fixe pleuvoir autour de moi. J’étais atterrée et pénétrée d’une secrète horreur. Le froid du métal, en m’effleurant la nuque, me faisait tressaillir nerveusement comme au contact d’une hache. Mes dents claquaient, et la prière que j’essayais de dire ne pouvait parvenir à mes lèvres. Des sueurs glaciales comme celles de l’agonie baignaient mes tempes. Ma vue se troublait, et la lampe suspendue devant l’autel de la Vierge me semblait s’éteindre dans un brouillard. Mes genoux se dérobèrent sous moi, et je n’eus que le temps de dire, en étendant les bras comme pour me raccrocher au vide : « Je me meurs. »

On me fit respirer des sels, et quand je revins à moi, étonnée des clartés du jour comme une ombre sortant du tombeau, je me trouvai entre les bras des soeurs qui me soutenaient avec un empressement placide et comme accoutumées à de pareilles défaillances.
- « Cela ne sera rien, me dit d’un air compatissant la plus jeune des soeurs. Le plus difficile est fait ; recommandez-vous à la sainte Vierge et tout ira bien ; la même chose m’est arrivée quand j’ai prononcé mes voeux. C’est un dernier effort du Malin. »

Deux soeurs me revêtirent de la robe noire de l’ordre et me passèrent l’étole blanche, et, me ramenant au choeur, jetèrent sur ma tête rasée le voile, linceul symbolique qui me faisait morte au monde et ne me laissait plus visible qu’à Dieu. Une légende pieuse que j’avais entendu raconter, affirmait que si l’on demandait au ciel une grâce sous les plis du voile funèbre, elle vous était accordée. Quand le voile m’enveloppa, j’implorai de la bonté divine la faveur de vous révéler mon amour après ma mort, si un tel voeu n’avait rien de coupable. Il me sembla, à je ne sais quelle joie intérieure et subite, que ma prière était exaucée, et j’en éprouvai un grand soulagement, car c’était là ma peine secrète, la pointe qui me piquait au coeur et me faisait nuit et jour souffrir comme une pointe de haire cachée sous les vêtements. J’avais bien renoncé à vous dans ce monde, mais mon âme ne pouvait consentir à garder éternellement son secret.

Vous raconterai-je mon existence au couvent ? Là, les jours suivent les jours, inflexiblement pareils. Chaque heure a sa prière, sa dévotion, sa tâche à remplir ; la vie marche d’un pas égal à l’éternité, heureuse d’approcher du but. Et cependant, ce calme apparent recouvre parfois bien des langueurs, des tristesses et des agitations. La pensée, quoique matée par la prière et la méditation, s’égare en rêverie. La nostalgie du monde vous prend. Vous regrettez la liberté, la famille, la nature ; vous songez au vaste horizon inondé de lumière, aux prairies étoilées de fleurs, aux collines avec leurs ondulations boisées, aux fumées bleuâtres qui montent le soir des campagnes, à la route où roulent les voitures, au fleuve que sillonnent les barques, à la vie, au mouvement, au bruit joyeux, à la variété sans cesse renaissante des objets. On voudrait aller, courir, voler ; on envie à l’oiseau ses ailes ; on s’agite dans son tombeau, on franchit en idée les hautes murailles du couvent, et la pensée revient aux endroits aimés, aux scènes d’enfance et de jeunesse, qui revivent avec une magique vivacité de détail. Vous arrangez d’inutiles plans de bonheur, oubliant que le verrou de l’irrévocable est désormais tiré sur vous. Les âmes les plus religieuses sont exposées à ces tentations, à ces souvenirs, à ces mirages que la volonté repousse ; que la prière essaie de dissiper, mais qui n’en renaissent pas moins dans le silence et la solitude de la cellule, entre ces quatre murs blancs qui n’ont pour toute décoration qu’un crucifix de bois noir. Votre pensée, éloignée d’abord par la ferveur des premiers moments, me revenait plus fréquente et plus attendrie. Le regret d’une félicité perdue m’oppressait douloureusement le coeur, et souvent des larmes silencieuses coulaient le long de mes joues pâles sans que j’en eusse conscience. La nuit, parfois, je pleurais en rêvant, et le matin je trouvais mon rude traversin tout mouillé de cette rosée amère. Dans des songes plus heureux, je me voyais sur le perron d’une villa, montant avec vous, au retour d’une promenade, un escalier blanc tacheté de découpures bleuâtres par l’ombre de grands arbres voisins. J’étais votre femme et vous me jetiez des regards caressants et protecteurs. Tout obstacle entre nous avait disparu. Mon âme ne consentait pas à ces riants mensonges dont elle se défendait comme d’un péché. Je m’en confessais, j’en faisais pénitence. Je veillais dans la prière et je luttais contre le sommeil pour me soustraire à ces illusions coupables, mais elles revenaient toujours.

Ce combat minait mes forces, qui ne tardèrent pas à s’altérer. Sans être maladive, j’étais délicate. La rude vie claustrale, avec ses jeûnes, ses abstinences, ses macérations, la fatigue des offices nocturnes, le froid sépulcral de l’église, les rigueurs d’un long hiver dont me préservait mal un mince froc d’étamine, et, plus que tout cela, les combats de l’âme, les alternatives d’exaltation et d’abattement, de doute et de ferveur, la crainte de ne pouvoir livrer au divin Époux qu’un coeur distrait par un attachement humain et d’encourir les vengeances célestes, car Dieu est jaloux et ne peut souffrir de partage ; peut-être aussi la jalousie que m’inspirait Mme d’Ymbercourt, toutes ces causes agissaient sur mon organisation d’une façon désastreuse. Mon teint avait pris le ton mat de la cire de cierge ; mes yeux agrandis par la maigreur brillaient fiévreusement dans leur orbite meurtrie ; les veines de mes tempes se dessinaient en réseaux d’un azur plus foncé, et mes lèvres avaient perdu leurs fraîches couleurs roses. Les violettes de la mort prochaine commençaient à y fleurir. Mes mains étaient devenues fluettes, transparentes et pâles comme des mains d’ombre. La mort n’est pas considérée au couvent comme dans le monde ; on la voit arriver avec joie : c’est la délivrance de l’âme, la porte ouverte du ciel, la fin des épreuves et le commencement de la béatitude. Dieu retire à lui plutôt que les autres ses préférées, celles qu’il aime, et il abrège leur passage dans cette vallée de misères et de larmes. Des prières pleines d’espérance dans leur psalmodie funèbre entourent le grabat de la moribonde que les sacrements purifient de toute souillure terrestre et sur qui rayonne déjà la lueur de l’autre vie. Elle est pour ses soeurs un objet d’envie et non d’épouvante.

Je voyais s’approcher le terme fatal sans frayeur ; j’espérais que Dieu me pardonnerait un amour unique, si chaste, si pur, si involontaire, et que je m’étais efforcée d’oublier dès qu’il avait paru coupable à mes yeux, et voudrait bien me recevoir en sa grâce. Je fus bientôt si faible qu’il m’arrivait de m’évanouir dans mes prosternations et de rester étendue comme morte sous mon voile, la face contre le plancher ; on respectait mon immobilité, qu’on prenait pour de l’extase ; puis, voyant que je ne me relevais pas, deux religieuses se penchaient vers moi, me redressaient comme un corps inerte, et, les mains sous mes aisselles, me reconduisaient ou plutôt me rapportaient à ma cellule, que bientôt je ne dus plus quitter. Je restais de longues heures toute habillée sur mon lit, égrenant mon rosaire entre mes doigts amaigris, perdue dans quelque vague méditation et me demandant si mon voeu serait accompli après ma mort. Mes forces décroissaient visiblement, et ces remèdes qu’on apportait à mon mal pouvaient diminuer ma souffrance, mais non me guérir. Je ne le souhaitais pas d’ailleurs, car j’avais par delà cette vie un espoir longtemps caressé, et dont la réalisation possible m’inspirait une sorte de curiosité d’outre-tombe. Mon passage de ce monde dans l’autre se fit de la manière la plus douce. Tous les liens de l’esprit et de la matière étaient brisés, excepté un fil plus ténu mille fois que ces fils de la Vierge qui flottent dans les airs par les beaux jours d’automne, et qui seul retenait mon âme, prête à ouvrir ses ailes au souffle de l’infini. Des alternatives de lumière et d’ombre, pareilles à ces lueurs intermittentes que jette une veilleuse avant d’expirer, palpitaient devant mes yeux déjà troubles. Les prières que les soeurs agenouillées murmuraient auprès de moi et auxquelles je m’efforçais de me joindre mentalement ne m’arrivaient que comme des bourdonnements confus, des rumeurs vagues et lointaines. Mes sens amortis ne percevaient plus rien de la terre, et ma pensée, abandonnant mon cerveau, voltigeait incertaine, dans un rêve bizarre, entre le monde matériel et le monde immatériel, n’appartenant plus à l’un et n’étant pas encore à l’autre, pendant que machinalement mes doigts pâles comme de l’ivoire froissaient et ramenaient les plis du drap. Enfin mon agonie commença et on m’entendit à terre, un sac de cendre sous la tête, pour mourir dans l’humble attitude qui convient à une pauvre servante de Dieu rendant sa poussière à la poussière. L’air me manquait de plus en plus ; j’étouffais ; un sentiment d’angoisse extraordinaire me serrait la poitrine : l’instinct de la nature luttait encore contre la destruction : mais bientôt cette lutte inutile cessa, et dans un faible soupir mon âme s’exhala de mes lèvres.

Voir en ligne : Lire la suite (Spirite XII)

P.-S.

Texte établi par PSYCHANALYSE-PARIS.COM d’après la nouvelle fantastique de Théophile Gautier, Spirite, Éd. Charpentier, Paris, 1866.

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