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Théophile Gautier

Spirite (XIV)

Nouvelle fantastique (1866)

Date de mise en ligne : mercredi 27 septembre 2006

Mots-clés :

Théophile Gautier, Spirite, Nouvelle fantastique, Éd. Charpentier, Paris, 1866.

XIV

Mme d’Ymbercourt s’étonna du peu d’effet que ses coquetteries avec M. d’Aversac avaient produit sur Guy de Malivert ; cet insuccès bouleversait toutes ses idées de stratégie féminine. Elle croyait que rien ne ravivait l’amour comme une pointe de jalousie, mais elle oubliait qu’il fallait, pour la vérité de la maxime, que l’amour existât ; car elle ne pouvait supposer qu’un garçon qui venait assez régulièrement à ses mercredis depuis trois ans, qui lui apportait parfois un bouquet les jours d’Italiens et se tenait sans dormir au fond de sa loge, ne fût pas un peu épris de ses charmes. N’était-elle pas jeune, belle, élégante, riche ? Ne jouait-elle pas du piano comme un premier prix du Conservatoire ? Ne versait-elle pas le thé avec la correction de lady Pénélope elle-même ? N’écrivait-elle pas ses billets du matin d’une écriture anglaise, longue, penchée, anguleuse, tout à fait aristocratique ? Que pouvait-on trouver à reprendre à ses voitures qui venaient de chez Binder, à ses chevaux vendus et garantis par Crémieux ? Ses laquais n’avaient-ils pas belle encolure et ne sentaient-ils pas leurs laquais de bonne maison ? Ses dîners ne méritaient-ils pas l’approbation des gourmets ? — Tout cela lui semblait composer un idéal assez confortable.

Cependant la dame au traîneau entrevue au bois de Boulogne lui trottait par la cervelle, et plusieurs fois elle était allée faire le tour du lac dans l’idée de la rencontrer et de voir si Malivert la suivait. La dame ne reparut pas, et la jalousie de Mme d’Ymbercourt dut s’exercer dans le vide ; personne d’ailleurs ne la connaissait et ne l’avait remarquée. Guy en était-il amoureux, ou avait-il cédé à un simple mouvement de curiosité lorsqu’il avait lancé Grymalkin à la poursuite du steppeur ? C’est ce que Mme d’Ymbercourt ne put démêler. Elle revint donc à l’idée qu’elle avait effarouché Guy en lui donnant à entendre qu’il la compromettait ; cette phrase, qu’elle n’avait dite que pour le forcer à une déclaration formelle, elle regrettait de l’avoir prononcée : car Guy, trop fidèle à la consigne et d’ailleurs occupé de Spirite, s’était abstenu de toute visite. Cette parfaite obéissance piquait la comtesse, qui aurait préféré moins de soumission. Quoique ses soupçons ne s’appuyassent que sur la rapide vision du bois de Boulogne, elle pressentait quelque amour caché derrière ce soin excessif de sa réputation. Pourtant rien n’était changé dans la vie apparente de Guy, et Jack, secrètement interrogé par la femme de chambre de Mme d’Ymbercourt, assura qu’il n’avait pas entendu depuis bien longtemps le moindre frou-frou de soie sur l’escalier dérobé de son maître, qui sortait peu, ne voyait guère que le baron de Féroë, vivait en cénobite et passait une grande partie de ses nuits à écrire.

D’Aversac redoublait d’assiduités et Mme d’Ymbercourt les acceptait avec cette tacite reconnaissance d’une femme un peu délaissée qui a besoin d’être rassurée sur ses charmes par de nouvelles adorations. Elle n’aimait pas M. d’Aversac, mais elle lui savait gré de priser si haut ce que Guy semblait dédaigner ; aussi, le mardi, à une représentation de La Traviata, fit-on la remarque que la place de Malivert était occupée par d’Aversac, ganté et cravaté de blanc, un camélia à la boutonnière, frisé et pommadé comme un homme à bonnes fortunes qui a des cheveux et tout rayonnant de fatuité heureuse. Depuis longtemps il nourrissait cette ambition de plaire à Mme d’Ymbercourt, mais la préférence marquée accordée à Guy de Malivert l’avait rejeté sur le troisième ou quatrième plan, parmi les adorateurs vagues qui tournent de plus ou moins loin autour d’une jolie femme, attendant une occasion, rupture ou dépit, qui ne se présente jamais.

Il était plein de petites attentions : il tendait la lorgnette ou le programme, souriait aux moindres mots, se penchait mystérieusement pour répondre, et quand Mme d’Ymbercourt joignait le bout de ses gants blancs pour approuver quelque point d’orgue de la diva, il applaudissait à tout rompre, levant les mains à la hauteur de sa tête ; bref, il prenait publiquement possession de son emploi de cavalier servant.

Déjà l’on disait dans quelques loges : « Est-ce que le mariage de Malivert et de Mme d’Ymbercourt ne se fera pas ? » Il y eut un mouvement de curiosité lorsque Guy, après le premier acte, parut à l’entrée de l’orchestre et qu’on le vit, en inspectant la salle, regarder distraitement la loge de la comtesse. D’Aversac lui-même, qui l’avait aperçu, éprouva un léger sentiment de malaise ; mais les lorgnettes les plus perspicaces ne purent saisir le moindre signe de contrariété sur le visage de Malivert. Il ne rougit ni ne pâlit ; ses sourcils ne se contractèrent pas ; aucun muscle de sa face ne bougea ; on ne lui vit pas cette mine terrible et farouche des amants jaloux à l’aspect de leur belle courtisée par un autre ; il avait l’air calme, d’une sérénité parfaite ; l’expression de sa physionomie était celle que donne le rayonnement d’une joie secrète, et sur ses lèvres voltigeait comme dit le poète :

Le sourire mystérieux
Des voluptés intérieures.

« Guy serait aimé d’une fée ou d’une princesse qu’il n’aurait pas l’air plus triomphant, dit un vieil habitué du balcon, don Juan émérite. Si Mme d’Ymbercourt y tient, elle peut porter le deuil de ce mariage projeté, car elle ne s’appellera jamais Mme de Malivert. »

Pendant l’entracte, Guy fit une courte visite à la loge de la comtesse pour prendre congé d’elle, car il allait faire un voyage de quelques mois en Grèce. Sa politesse avec d’Aversac fut naturelle, sans contrainte, sans exagération ; il n’eut pas cet air froidement cérémonieux que prennent les gens vexés, et il serra avec une tranquillité parfaite la main de Mme d’Ymbercourt, dont la contenance trahissait le trouble, quelque effort qu’elle fît pour paraître indifférente. La rougeur qui avait coloré ses joues lorsque Guy avait quitté son fauteuil d’orchestre pour venir à la loge avait fait place à une pâleur où la poudre de riz n’avait aucune part. Elle espérait du dépit, de la colère, un mouvement de passion, une marque de jalousie, peut-être même une querelle. Ce sang-froid qui n’était pas joué la démontait et la prenait au dépourvu. Elle croyait que Malivert l’aimait, et elle voyait qu’elle s’était trompée. Cette découverte blessait à la fois son orgueil et son coeur. Guy lui avait inspiré un goût plus vif qu’elle ne l’imaginait elle-même, et elle se sentit malheureuse. La comédie qu’elle jouait, dès qu’elle ne servait plus à rien, l’ennuyait et la fatiguait. Malivert parti, elle s’accouda sur le rebord de sa loge, ne répondant que par monosyllabes aux galanteries que lui adressait d’Aversac, décontenancé de ce silence et de cette froideur. Sans qu’il se l’expliquât, au printemps avait succédé l’hiver. Un givre soudain recouvrait les roses, « Ai-je dit ou fait quelque sottise ? se disait le pauvre garçon naguère si bien accueilli, ou par hasard se moquerait-on de moi ? Guy, tout à l’heure, avait une aisance affectée et la comtesse semblait bien émue. Aimerait-elle toujours Malivert ? » Cependant, comme d’Aversac se savait épié par un certain nombre de lorgnettes, il continua son rôle, se penchant vers la comtesse et lui murmurant à l’oreille d’un air intime et mystérieux des banalités que tout le monde eût pu entendre.

Le vieil habitué, que ce petit drame amusait, en suivait les péripéties du coin de l’oeil. « D’Aversac fait à mauvais jeu bonne mine, il n’est pas assez fort pour cette partie. Cependant c’est un sot, et les sots ont parfois de la chance auprès des femmes. La sottise s’entend volontiers avec la folie, et Laridon succède à César, surtout lorsque César ne veut plus de son empire ; mais quelle peut être la nouvelle maîtresse de Guy ? » Telles étaient les réflexions que faisait ce vétéran de Cythère, aussi fort sur la théorie qu’il l’avait été sur la pratique, et il suivait le regard de Malivert pour voir s’il ne s’attachait pas à quelqu’une des belles personnes qui brillaient dans les loges comme des bijoux dans leur écrin. « Serait-ce cette blonde vaporeuse à la guirlande de feuilles d’argent, à la robe vert d’eau, à la parure d’opale, qui semble s’être fardée avec un rayon de lune, comme une elfe ou une nixe, et qui contemple le lustre d’un air sentimental comme si c’était l’astre des nuits ? ou bien encore cette brune aux cheveux plus sombres que la nuit, au profil coupé dans le marbre, aux yeux de diamant noir, à la bouche de pourpre, si vivace sous sa chaude pâleur, si passionnée sous son calme de statue, et qu’on prendrait pour une fille de la Vénus de Milo si ce chef-d’oeuvre divin daignait avoir des enfants ? Non, ce n’est pas cela — ni la lune, ni le soleil. Cette princesse russe, là-bas, à l’avant-scène, avec son luxe fou, sa beauté exotique et sa grâce extravagante, pourrait avoir des chances. Guy aime assez la bizarrerie, et, à cause de ses voyages, il a des goûts un peu barbares. Non, ce n’est pas celle-là. Il vient de la regarder d’un oeil aussi froid que s’il examinait un coffret de malachite. Pourquoi pas cette Parisienne, dans cette loge découverte, mise avec un goût parfait, si fine, si spirituelle, si jolie, dont chaque mouvement a l’air d’être réglé par une flûte et soulève une écume de dentelles comme si elle dansait sur un panneau d’Herculanum ? Balzac aurait consacré trente pages à la description d’une pareille femme, et ce n’aurait pas été du style mal employé : elle en vaut la peine. Mais Guy n’est pas assez civilisé pour goûter ce charme qui séduisait, plus que la beauté même, l’auteur de la Comédie humaine. Allons, il faut renoncer à pénétrer aujourd’hui ce mystère, se dit le vieux beau en renfermant dans son étui une lorgnette qui ressemblait à une pièce d’artillerie. La dame des pensées de Malivert n’est pas ici décidément. »

À la sortie d’Aversac se tenait debout sous le péristyle avec toute l’élégance que peut se donner un gentleman, empaqueté dans son paletot, près de Mme d’Ymbercourt, qui avait jeté sur sa toilette une pelisse de satin bordée de cygne dont le capuchon, retombant sur ses épaules, lui laissait la tête dégagée. La comtesse était pâle, et ce soir-là vraiment belle. La douleur qu’elle ressentait prêtait à sa physionomie, ordinairement d’une régularité froide, une expression et une vie qui lui avaient manqué jusqu’alors. Du reste, elle semblait avoir complètement oublié son cavalier, qui restait à deux pas d’elle avec une gravité composée, cherchant à dissimuler et à dire beaucoup de choses.

« Qu’a donc ce soir Mme d’Ymbercourt ? disaient les jeunes gens qui stationnaient sous le vestibule pour passer la revue féminine ; on dirait qu’il lui est venu une beauté nouvelle. D’Aversac est un heureux coquin.
- Pas si heureux que cela, dit un jeune homme à figure spirituelle et fine qui ressemblait à un portrait de Van Dyck détaché de son cadre. Ce n’est pas lui qui donne à la tête de la comtesse, inexpressive d’habitude comme un masque de cire moulé sur une Vénus de Canova, cette animation et cet accent. L’étincelle vient d’ailleurs. D’Aversac n’est pas le Prométhée de cette Pandore. Le bois ne saurait faire vivre le marbre.
- C’est égal, reprit un autre, Malivert est bien dégoûté de quitter la comtesse en ce moment. Elle mérite mieux que d’Aversac pour vengeur. Je ne sais si Guy trouvera mieux, et il pourrait bien se repentir de son dédain.
- Il aurait tort, répondit le portrait de Van Dyck ; suivez bien mon raisonnement. Mme d’Ymbercourt est plus belle aujourd’hui que d’ordinaire, parce qu’elle est émue. Or, si Malivert ne la quittait pas, elle n’éprouverait aucune émotion, et ses traits, classiquement corrects, garderaient leur insignifiance ; le phénomène qui vous frappe n’aurait pas lieu. Donc Malivert fera bien de partir pour la Grèce, comme il l’a annoncé hier au club. Dixi. »

Le valet de pied appelant la voiture de Mme la comtesse mit fin à cette conversation, et plus d’un jeune homme éprouva le péché d’envie en voyant d’Aversac monter près de Mme d’Ymbercourt dans le grand coupé, dont la portière fut refermée sur lui par le laquais, remonté sur le siège en un clin d’oeil. La voiture partit grand train. D’Aversac, à moitié recouvert par des flots de satin, si près de cette femme, aspirant le vague parfum qui s’en exhalait, tâcha de profiter de ce court tête-à-tête pour dire à la comtesse quelques mots d’une galanterie un peu plus tendre. Il fallait trouver sur le champ quelque chose de décisif et de passionné, car il n’y a pas loin de la place Ventadour à la rue de la Chaussée-d’Antin ; mais l’improvisation n’était pas le fort du rival de Guy. Mme d’Ymbercourt, il faut le dire, ne l’encourageait guère ; silencieuse, blottie dans l’angle du coupé, elle mordillait le coin de son mouchoir brodé de dentelle.

Pendant que d’Aversac s’efforçait de mener à fin une phrase laborieusement amoureuse, Mme d’Ymbercourt, qui n’en avait pas écouté un mot, tout occupée à suivre sa propre pensée, lui prit brusquement le bras et lui dit d’une voix brève : « Est-ce que vous connaissez la nouvelle maîtresse de M. de Malivert ? »

Cette question inopinée et singulière choqua beaucoup d’Aversac. Elle était d’une convenance douteuse et lui prouvait que la comtesse n’avait pas pensé un instant à lui. Le château de cartes de ses espérances s’écroulait à ce souffle de passion.

« Je ne la connais pas, balbutia d’Aversac, et je la connaîtrais, la discrétion, la délicatesse… m’empêcheraient… Tout galant homme en pareil cas sait son devoir…
- Oui, oui, reprit la comtesse d’un accent saccadé, les hommes se soutiennent tous entre eux, même lorsqu’ils sont rivaux. Je ne saurai rien… » Puis après un court silence, reprenant un peu d’emprise sur elle-même, elle dit : « Pardon, mon cher monsieur d’Aversac, j’ai les nerfs horriblement agacés et je sens que je dis des choses folles ; ne m’en veuillez pas et venez me voir demain ; je serai plus calme. Mais nous voici arrivés, dit-elle en lui tendant la main ; où faut-il qu’on vous mette ? » Et d’un pas rapide elle descendit du coupé et monta le perron sans vouloir souffrir que d’Aversac l’aidât.

On voit qu’il n’est pas toujours aussi agréable que les jeunes gens naïfs se l’imaginent de reconduire une belle dame en voiture des Italiens à la Chaussée-d’Antin. D’Aversac, assez penaud, se fit descendre au club de la rue de Choiseul, où son cocher l’attendait. Il joua et perdit une centaine de louis, ce qui ne contribua pas à le remettre en belle humeur. En rentrant chez lui, il se disait : « Comment ce diable de Malivert s’y prend-il pour se faire ainsi aimer des femmes ? »

Mme d’Ymbercourt, après s’être abandonnée aux soins de sa femme de chambre, qui la défit et l’accommoda pour la nuit, s’enveloppa d’un peignoir de cachemire blanc et s’accouda à son pupitre, la main plongée dans ses cheveux. Elle resta ainsi quelque temps, les yeux fixés sur son papier, roulant sa plume entre ses doigts. Elle voulait écrire à Guy, mais c’était là une lettre difficile à faire. Les pensées, qui lui arrivaient tumultueuses, s’en allaient lorsqu’elle essayait de les enfermer dans une phrase. Elle griffonna cinq ou six brouillons surchargés, raturés, illisibles, malgré sa belle écriture anglaise, sans pouvoir parvenir à se satisfaire. Les uns disaient trop, les autres disaient trop peu. Aucun ne rendait les sentiments de son coeur. Tous furent déchirés et jetés au feu. Elle s’arrêta enfin à cette rédaction :

« Ne vous fâchez pas, mon cher Guy, d’un mouvement de coquetterie bien innocent, je vous le jure, car il n’avait d’autre but que de vous rendre un peu jaloux et de vous ramener à moi. Vous savez bien que je vous aime, quoique vous ne m’aimiez guère. Votre air si froid, si tranquille, m’a glacé le coeur. Oubliez ce que je vous ai dit. C’était une méchante amie qui m’avait fait parler. Ce départ pour la Grèce est-il vrai ? Avez-vous, à ce point, besoin de me fuir, moi qui n’ai d’autre idée que de vous complaire ? Ne vous en allez pas ; je serais trop malheureuse de votre absence. »

La comtesse signa ce billet « Cécile d’Ymbercourt », le cacheta de ses armes et voulut l’envoyer sur-le-champ ; mais comme elle se levait pour appeler quelqu’un, la pendule sonna deux heures : il était trop tard pour dépêcher un homme au fond du faubourg Saint-Germain, où demeurait Guy. « C’est bon, dit-elle, j’enverrai ma lettre de grand matin, et Guy l’aura à son réveil… pourvu qu’il ne soit pas déjà parti. »

Elle se coucha fatiguée, brisée, fermant en vain les yeux, elle pensait à la dame au traîneau et se disait que Malivert l’aimait, et la jalousie lui enfonçait ses fines aiguilles dans le coeur. Enfin elle s’endormit, mais d’un sommeil agité, plein de soubresauts plus pénibles que la veille. Une petite lampe suspendue au plafond, en guise de veilleuse, et enfermée dans un globe de verre bleu dépoli, répandait dans la chambre une lueur azurée assez semblable à celle du clair de lune ; elle éclairait d’un jour doux et mystérieux la tête de la comtesse dont les cheveux dénoués avaient roulé en larges boucles noires sur la blancheur de l’oreiller et qui laissait pendre un de ses bras hors du lit.

Au chevet, peu à peu se condensa une légère vapeur transparente et bleuâtre comme la fumée qui sort d’un brûle-parfum ; cette vapeur prit des contours plus arrêtés et devint bientôt une jeune fille d’une beauté céleste, à qui sa chevelure d’or faisait une auréole lumineuse ; Spirite, car c’était elle, regardait dormir la jeune femme avec cet air de pitié mélancolique que les anges doivent avoir devant la souffrance humaine, et, se penchant vers elle comme l’ombre d’un rêve, elle lui fit tomber sur le front deux ou trois gouttes d’une liqueur sombre que renfermait une petite buire semblable aux urnes lacrymatoires qu’on trouve dans les anciens tombeaux, en murmurant : « Puisque tu n’es plus un danger pour celui que j’aime et que tu ne peux plus séparer son âme de la mienne, j’ai pitié de toi, car tu souffres à cause de lui, et je t’apporte le divin népenthès. Oublie et sois heureuse, ô toi qui as causé ma mort ! »

La vision disparut. Les traits de la belle dormeuse se détendirent comme si à un cauchemar pénible avait succédé un songe agréable ; un léger sourire voltigea sur ses lèvres ; par un mouvement inconscient, elle ramena dans le lit son beau bras nu qui avait pris la froideur du marbre comme il en avait déjà la blancheur, et se pelotonna sous le léger édredon. Son sommeil tranquille et réparateur dura jusqu’au matin, et quand elle s’éveilla, la première chose qu’elle aperçut, ce fut sa lettre posée sur la table de nuit.

« Faut-il la faire porter ? dit Aglaé, qui venait d’entrer dans la chambre pour ouvrir les rideaux et voyait les yeux de sa maîtresse se diriger vers la missive.
- Oh, non ! s’écria vivement Mme d’Ymbercourt ; jette-la au feu. » Puis elle ajouta en elle-même : « Où donc avais-je la tête d’écrire une pareille lettre ? J’étais folle ! »

Voir en ligne : Lire la suite (Spirite XV)

P.-S.

Texte établi par PSYCHANALYSE-PARIS.COM d’après la nouvelle fantastique de Théophile Gautier, Spirite, Éd. Charpentier, Paris, 1866.

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