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Psychanalyse et Mythologie (I)

Persée et la Méduse

Texte de l’intervention au Cercle psychanalytique de Paris (26 octobre 2006)

Date de mise en ligne : samedi 11 novembre 2006

Auteur : Guy MASSAT

Guy Massat, « Persée et la Méduse », première séance du séminaire « Psychanalyse et Mythologie » au Cercle psychanalytique de Paris, le jeudi 26 octobre 2006.

Persée et la Méduse
Le regard triomphe de l’œil

Dans la mélancolie, nous dit Freud, « ce qui règne dans le surmoi est une pure pulsion de mort… Un surmoi surfort fait rage contre le moi avec une violence sans ménagement comme s’il s’était emparé de tout le sadisme disponible… Ce qui règne dès lors dans le surmoi est une culture pure de la pulsion de mort... si le moi ne se défend pas contre son tyran c’est la mort » (Freud, « Le moi et le ça »). Ce surmoi est figuré dans l’histoire de Persée par la Méduse, culture pure de la pulsion de mort. L’œil de la Méduse a le pouvoir de pétrifier quiconque le croise. Il est la négation du devenir, la négation du ça, la négation de l’inconscient. C’est un œil catégorique. « Catégorie » en grec signifie procéder à une accusation : — Tu es A et pas non-A ! Tu es statique et non pas dynamique, tu n’as pas plus le droit de parler qu’un cadavre, tranche la catégorie foudroyante. Nous voilà transformés en objet. Combien de fois n’avons-nous pas été métamorphosés en statue mélancolique et muette par les yeux de quelque Méduse, les yeux de quelque grand Autre ? Heureusement, comme nous le verrons dans cette histoire, le regard, qui relève du ça, triomphe de l’œil, sphère matérielle statique et mortifère.

En ce temps là, Acrisios était le roi d’Argos, la plus ancienne ville de Grèce. Acrisios avait une fille d’une grande beauté qu’on avait nommée Danaé. Mais Acrisios se désolait de ne pas avoir de fils, alors que son grand-père Egyptus, le héros éponyme de l’Egypte, en avait eu cinquante. C’est pourquoi un jour il se décida à consulter l’Oracle de Delphes.

L’oracle est une clé faite de paroles pour ouvrir les mystères du système inconscient, lequel se trouve au-delà de notre cervelle. Mais encore faut-il que nous nous sachions interpréter les oracles avec notre « calotte acoustique » comme dit Freud.

L’oracle annonça à Acrisios qu’il n’aurait jamais de fils et que s’il avait un petit fils, celui-ci le tuerait.

C’est donc avec une profonde mélancolie qu’Acrisios rentra à Argos. Le roi se mit à songer au destin de ses ancêtres. La fatalité de la violence poursuivait sa famille. Certes, son grand-père Egyptos avait eu cinquante fils, d’épouses différentes bien sûr, mais il entretenait vis à vis de son frère Danaos qui avait lui-même cinquante filles une haine mortelle. Danaos, en effet, s’était emparé de territoires africains qui appartenaient à Egyptos. Et un jour, pour soi-disant faire la paix, Danaos proposa que ses cinquante filles épousassent les cinquante fils d’Egyptus. Ce fut un grand mariage. Sauf que durant la nuit de noces les cinquante filles de Danaos égorgèrent leurs cinquante maris.

Comme son malheureux grand-père Egyptus, Acrisios avait un frère, un jumeau, nommé Proitos. On raconte que les deux enfants se battaient déjà dans le ventre de leur mère, revivant la haine mutuelle de leurs aïeuls. Cependant, à la différence de leur grand-père et de leur grand oncle, les jumeaux étaient parvenus à s’entendre.

Ils avaient convenu que l’un régnerait sur Argos, et l’autre sur Tirynthe, cité elle-même très antique puisqu’on raconte que ce sont les cyclopes qui, en des temps préhistoriques, y ont bâti des forteresses imprenables.

Donc, contrairement à leurs ancêtres, les deux frères vivaient dans le calme, sinon en paix.

On peut se demander cependant si l’oracle de Delphes, en annonçant qu’Acrisios serait tué par son petit-fils, n’avait pas converti la haine des frères en haine du grand-père par une de ces torsions pulsionnelles dont les pulsions inconscientes ont le secret.

Comme hypnotisé par la lettre de l’oracle et n’entendant rien au langage plastique de l’inconscient, Acrisios fit construire dans les jardins de son palais une prison souterraine toute en bronze où il enferma sa fille Danaé afin que nul ne soit en mesure de lui faire le fils qui pourrait le tuer.

Prisonnière à la fleur de l’âge, la belle Danaé n’avait-elle déjà plus d’avenir, sinon de sombrer, tout comme son père, dans le trou noir de la mélancolie ?

Mais Zeus, dont le regard est capable de traverser toutes les murailles, fussent-elles en bronze et dissimulées sous la terre, promenait un matin ses yeux sur le monde quand il fut éblouit par la fraîche beauté de Danaé.

Comment séduire une jeune fille mélancolique enfermée loin du jour sinon par quelque évocation des miroitements du soleil ?

Par une nuit particulièrement étoilée Zeus se métamorphosa en une pluie d’or capable de traverser les moindres interstices des plafonds de la prison souterraine. Comme une douche bienfaisante cette pluie d’or tomba sur Danaé. À l’émerveillement des servantes de l’or apparaissait partout. Il leur tombait dans les poches sans qu’elles ne fassent rien. Dehors même, certaines feuilles d’automne se transformaient en métal précieux. On vit des poules pondre des œufs d’or et même des ânes produire de l’or quand ils soulevaient rythmiquement leur queue.

Puis, Zeus prit figure humaine et sur un lit d’or épousa Danaé.

Bientôt la princesse attendit un enfant. Ce fut un garçon à la chevelure aussi blonde que l’or et qu’elle appela Persée. Zeus n’avait-il pas percé les murs de sa prison ? Cet enfant la remplissait de joie. Désormais Danaé pouvait dire : « ma mélancolie est devenue ma joie ».

Cependant un soir où le roi Acrisios se promenait dans ses jardins il entendit venant de la prison souterraine les rires d’un enfant. Stupéfait, il fit remonter la princesse, toutes les servantes et… l’enfant. C’était la première fois que Persée voyait le jour. — Le roi interrogea chacun :
- De qui est cet enfant ? demandait-il en proie à un mélange de terreur et de fureur, je vous ferai tous torturer jusqu’à ce que je le sache !
- Cet enfant est de moi avoua Danaé.
- Mais qui est donc le père ?
- C’est Zeus en personne, répondit Danaé.
- Comment est-il venu ? s’écria Acrisios.
- Sous la forme d’une pluie d’or, regardez, sire, il y en a partout, se justifia la jeune princesse espérant que la vue de l’or adoucirait la colère du père.

Mais l’or n’apaisa pas Acrisios. Car la richesse n’est rien quand on craint pour sa vie.

Le roi organisa une grande cérémonie purificatoire au cours de laquelle il fit sacrifier toutes les servantes et leur famille. Mais, craignant tout de même la colère de Zeus s’il supprimait l’enfant, il ordonna qu’on construise un coffre de bois où il fit enfermer Danaé et son fils. Puis, comme s’il s’agissait d’un cercueil, il demanda qu’on le jette à la mer.

Si la terre n’avait pu protéger Acrisios d’un petit-fils parricide, avec l’océan peut-être aurait-il plus de chance. Et le roi retourna à sa mélancolie.

Le coffre maudit vogua sur les flots jusqu’aux abords de l’île de Sériphos, célèbre pour ses mines d’or, où il se prit dans des filets de pêcheurs.

Le roi de cette île se nommait Polydectes, c’était un vieil homme fourbe et cruel. Il avait un frère beaucoup plus jeune que lui, Dictys, dont le nom signifie « filet » et dont le caractère, et la conduite étaient aux antipodes de ceux de son frère. C’est à Dictys que les pêcheurs amenèrent leur étrange trouvaille. Dictys ouvrit le coffre et découvrit l’enfant et la beauté radieuse de sa mère. — Persée voyait le jour pour la deuxième fois. — Dictys accueillit Danaé en sa maison. Il écouta l’histoire de cette princesse et la traita avec le respect dû à son rang. Il prit soin de Persée comme s’il s’agissait de son propre fils.

Si Danaé et Persée eurent tant de chance c’est que Zeus avait chargé Athéna et Hermès de veiller sur eux.

Le temps passa. Un jour — quelques années plus tard — le Tyran Polydectes rendit visite à son frère Dictys. Traversant les jardins, il aperçut Danaé. Devant tant de grâce et de beauté il fut submergé de désir — « Cette femme sera mienne » se dit-il. Mais, il ne put exprimer ses intentions car Dictys et Persée entouraient jalousement la princesse. Tout en la dévorant des yeux Polydictes ne cessait de complimenter Danaé. Rapidement il se rendit compte que ce n’était pas tant son frère qui présentait l’obstacle le plus difficile à ses désirs, c’était prioritairement Persée. C’était lui qu’il fallait écarter. Persée, en effet, était devenu un jeune homme plein de force et ne dissimulait guère son agacement devant les regards enflammés que le roi Polydectes lançait à sa mère. Il se montrait constamment sur le point de se fâcher et Dictys avait peine à le contenir.

Le vieux tyran eut alors l’idée d’organiser un banquet où tous les jeunes gens de son royaume étaient invités. Au cours du banquet il prétendit qu’il s’était épris de la princesse Hippodamie (laquelle deviendra, plus tard, dans une autre histoire, la mère d’Atrée et de Thyeste, les funestes frères ennemis).

Polydectes expliqua qu’il avait besoin pour réussir son projet amoureux des plus beaux présents. Il comptait sur les jeunes gens pour lui donner des idées. Comme Hippodamie était une jeune femme connue pour sa passion des chevaux, chaque courtisan affirma pouvoir offrir le meilleur cheval. Seul Persée ne disait rien. Polydectes s’adressa alors au jeune homme :
- « Et toi que pourrais-tu offrir ? »

Persée répondit :
- « Puisque je vous vois disposé à laisser ma mère tranquille, et que vos sentiments ont changé en faveur d’Hippodamie, je suis prêt à vous offrir le cadeau le plus extraordinaire… fusse la tête de Méduse dont les yeux arrêtent tout changement ».

Polydectes sauta sur l’occasion :
- « Rien ne me ferait plus plaisir, dit-il, que tu m’apportes comme présent la tête de Méduse, nul doute que ma belle Hippodamie en sera favorablement impressionnée ! »

Méduse est une des trois Gorgones. La seule qui soit mortelle. Mais où se trouvent-les Gorgones ? Elles sont aux portes de la nuit, dans un au-delà glacé et cruel. Certes, chacun possède ses propres portes de la nuit, mais nul ne sait où elles se situent car elles se déplacent sans cesse. Quel chemin prendre ? La proposition de Persée prenait des allures de projet irréalisable. Où trouver les Gorgones ?

Persée eut alors l’idée d’aller interroger les Grées. Les Grées, sont aussi anciennes que les Gorgones, mais elles habitent notre monde. Les Grées sont « les vieilles femmes ». On peut les rencontrer facilement. Tout le monde pense en avoir vu. Mais les Grées sont des vieilles femmes très spéciales car elles n’ont jamais été jeunes : elles sont nées vieilles avec l’apparence qu’elles ont quand on les voit : toujours vieilles. — On a parfois cette impression quand on est enfant ; on n’imagine pas que les vieilles personnes aient pu être jeunes.

Comme les Gorgones, les Grées sont trois sœurs, Enyo, Péphrédo, et Dino. Leur peau fanée est toute ridée. Mais le plus frappant c’est qu’elles n’ont qu’un œil et qu’une dent pour elles trois. Elles sont cependant moins désavantagées qu’on ne pourrait le croire car elles peuvent se passer à tour de rôle cet œil et cette dent sans interruption, de sorte que leur œil, pareil à une lanterne tournante, est toujours aux aguets, et que leur dent unique, grâce à sa mobilité, est capable, telle une scie, de déchiqueter n’importe quoi.

Les Grées ne sont pas aimables. Elles n’aiment pas répondre aux questions. Alors, quand Persée s’approcha des Grées, elles se dirent simplement :
- « Ce jeune homme se présente comme un excellent repas ! »

Elles commencèrent, comme dans un jeu d’équipe, à se passer l’une à l’autre leur dent unique en cherchant le moment opportun pour la planter dans cette nouvelle proie.

Mais entre le moment où l’une des Grée passe sa dent à l’autre et où l’autre la reçoit, il se marque un court intervalle de temps. Cet espace de temps fut plus que suffisant pour que, d’un geste preste, Persée se saisisse de la dent. Les Grées effrayées se passèrent précipitamment leur œil pour photographier l’escamoteur de dent. Mais le regard de Persée était si prompt qu’il saisit l’instant du passage de l’œil de l’une à l’autre pour, de sa main agile, s’en emparer comme il l’avait fait de la dent.

Aveugles et sans dent les trois immortelles implorèrent Persée de leur restituer ce qu’il avait pris. En échange, promirent-elles, elles répondraient à toutes ses questions.
- Je cherche l’endroit où se trouvent les Gorgones, dit Persée.
- Bien que les Gorgones soient nos sœurs, nous ne savons pas où elles sont, gémirent les Grées. Nous sommes fâchées depuis longtemps. Mais nous pouvons t’indiquer où se trouvent les Nymphes qui, elles, pourront satisfaire ta demande.

Persée rendit la dent et l’œil et se rendit chez les Nymphes.

Contrairement aux Grées les Nymphes sont des jeunes filles gracieuses et accueillantes. Ce ne sont pas des obsédées sexuelles, des nymphomanes, comme le prétendent certains. En anatomie nymphe a d’abord désigné le clitoris puis les petites lèvres. Nympheum c’était « la fontaine consacrées aux muses ». Le mot nénuphar, symbole de beauté et de fertilité en provient. Certes, on peut devenir nympholepton, « possédé par les nymphes », c’est-à-dire rendu fou. Mais le plus souvent les Nymphes se montrent telles qu’elles sont des jeunes filles charmantes.

Sans hésitation les nymphes expliquèrent où se cachent les Gorgones et comment Persée pouvait s’y rendre. Mais elles lui conseillèrent vivement de faire appel à Athéna et à Hermès. Eux seuls, qui sont ses parrains, pourraient l’aider dans cette tâche consistant à s’aventurer là où l’homme, comme disent les gens du conscient, ne doit jamais aller voir.

Par ailleurs, Athéna savait que la Méduse était enceinte et ne voyait pas d’un bon œil que cette Gorgone ait une descendance. En effet, Méduse s’était éprise de Poséidon à la chevelure bleue. L’Océan Poséidon, parce qu’il se meut sans cesse, est le seul être capable d’avoir des relations sexuelles avec les Gorgones et d’éviter leurs yeux dont la rencontre risquerait de transformer toutes les eaux du monde en minéral.

Par l’intermédiaire des Nymphes, Athéna offrit donc à Persée une gibecière spéciale, la kybissis dans laquelle il pourrait enfermer la tête de Méduse. Puis elle promit au héros qu’il pourrait faire appel à son bouclier si besoin était. Hermès prêta à Persée la harpè, cette faucille aux dents d’acier qui coupe tout, quelle que soit la dureté qu’elle rencontre. On pourrait penser qu’une faucille est une arme un peu simple, un modeste instrument de paysan. Ce serait ignorer qu’une faucille est en réalité une branche de spirale qui, mise en mouvement, a le pouvoir tourbillonnant d’un cyclone.

Hermès lui prêta aussi ses sandales ailées qui permettent de voler à la vitesse des aigles de Zeus, et il lui confia encore le casque d’Hadès qui rend invisible dès qu’on le porte. Hadès est le souverain des morts et ce casque représente la situation des morts : l’invisibilité. Néanmoins, comme il est fait de peaux de chien, il dégage une sale odeur d’animal crevé.
- « Va, Persée, lui dirent les Nymphes, va, ou arrive là où tu ne peux pas », selon l’expression consacrée. »

Grâce aux sandales d’Hermès, Persée vola jusqu’à cet au-delà cruel et glacé des portes de la nuit. Il aperçut une grotte dont l’ouverture étrange évoquait l’origine du monde. C’était là.

Mais qui est véritablement Méduse ?

Il y a trois Gorgones, trois comme les boucles d’un nœud topologique, ou les trois hypostases du temps, car les choses du passé peuvent nous pétrifier, tout comme celles du présent ou celles de l’avenir. Elles s’appellent Sthéono (la force), Euryalé (l’opulente) et Méduse (la reine). On les dit les filles incestueuses de monstres marins appartenant à la première génération mythologique, Phorcys et Ceto qui étaient frère et sœur.

D’autres sources en font les filles du terrible Typhon qui faillit vaincre Zeus en lui arrachant ses nerfs et ses tendons.

En tout cas Sthéno (la force du passé) et Euryalé (l’opulence de l’avenir) sont immortelles, seule Méduse, la reine (le présent) est mortelle.

D’autres récits attribuent à Méduse une origine très différente. En des temps indéterminables, elle aurait été une jeune mortelle d’une grande beauté, mais d’une beauté terrifiante, comme celle des fleurs carnivores. On l’avait nommée Gorgo, nom qui signifie terrible en grec archaïque. C’est ce nom Gorgo qui a donné l’appellation de Gorgone : la terrifiante. Si convaincue de ses charmes, Gorgo prétendait qu’elle était plus belle qu’Athéna, notamment à cause de sa longue chevelure.

Que signifie « être plus belle qu’Athéna, et à cause d’une chevelure » ? Les dieux de la mythologie ne sont que des figures du devenir qui n’a ni commencement ni fin. En revanche, chez les mortels, la jeunesse n’est pas éternelle. Dire qu’on est plus belle qu’Athéna, c’est soutenir le contraire. C’est refouler le devenir et prétendre que la beauté statique de l’être serait supérieure à celle du devenir. Certes, une longue chevelure est promesse de filiation et les hommes aiment se reproduire comme ils sont fiers de leur généalogie. Mais alors que dans la perspective du devenir les êtres éphémères nous remplissent de joie, dans le statisme de l’être tout finit dans la mélancolie. Comme disait Schopenhauer, on ne fait pas autre chose que « balancer comme un pendule de la souffrance à l’ennui et de l’ennui à la souffrance ». Inverser les valeurs de l’être et du devenir est une erreur funeste, un cauchemar d’imbécile. Punir Gorgo qui incarne cette arrogance, c’est corriger l’humanité du fantasme de l’être. C’est une protection pour les humains.

Afin d’illustrer pour tous cette vérité, Athéna transforma les cheveux de Gorgo en autant d’horribles et longs serpents évoquant les tentacules des méduses de mer qui sont capables de durcir les muscles jusqu’à ce qu’ils soient pareils à des pierres. Athéna changea le corps de Gorgo en une sorte de globe d’airain visqueux, à la fois mou et dur, d’où sortaient des mains de bronze et sur son dos elle fit surgir des ailes de cuivre. Le bronze qui constitue les mains des Gorgones est mélangé à de l’arsenic comme on faisait à l’âge du bronze pour le rendre plus dur. Les mains de bronze expriment la pesante conscience de durer en son être.

Avec leurs ailes de cuivre rouge, les Gorgones peuvent voler à la manière des mouches. Elles peuvent se poser indifféremment au plafond ou à la verticale de n’importe quelle paroi. De leur bouche sortent d’horribles défenses de sanglier qui leur permettent de dévorer n’importe quoi comme le font les cochons sauvages. Mais le plus terrible restent leurs yeux, miroirs sidérants comme la conscience. Ils peuvent réfléchir mais ne peuvent pas voir. Ces yeux cacodyles, c’est-à-dire bouillant et fixant les atomes, peuvent pétrifier n’importe quoi, démontrant par là que la conscience d’être est une maladie narcissique.

Pourquoi les yeux des Gorgones nous pétrifient-ils ? Parce nous aussi portons au fond des yeux ce même désir pathologique d’une immortalité qui ne serait pas celle du devenir. Dans cette perspective nous pouvons interpréter « la sphère de Parménide » qui inaugure la philosophie de l’être comme un globe oculaire de Gorgone : « Ce qui est est, ce qui n’est pas n’est pas ». Telle est la négation du devenir contre quoi la sagesse de Zeus comme celle d’Athéna nous préviennent.

Aristote, en inventant le principe d’identité, qui pétrifie les choses est-il un autre descendant des Gorgones ? Kant avec ses impératifs catégoriques en est-il un arrière petit neveu, et les mauvais photographes qui transforment les êtres mouvants en images immobiles sont-ils les derniers descendants de la Méduse ?

Si vous vous essayez à faire un oeil pétrifiant, il vous semblera que vos yeux se mettent à la verticale, telles des fusées. Mais les yeux des Gorgones se mettent vraiment à la verticale comme des boules qui deviendraient des colonnes étroites, comme des zéros qui se transformeraient en un, cet un qui nécessairement pour être un nie l’autre, les autres, le devenir et la vie. L’Un, nul ne sait s’il s’agit d’un corps compact ou d’une fente. C’est l’œil tranché et tranchant de la mère phallique où se confondent toutes les dimensions de la conscience.

Pour entrer dans la grotte des Gorgones Persée se rendit invisible. Au détour d’une anfractuosité il aperçut bientôt les trois horribles sœurs qui dormaient en ronflant. Mais l’odeur de cadavre qu’exhale la coiffe du dieu des morts fit renifler la Méduse. Elle entrouvrit un oeil. Y a-t-il quelqu’un ? se demanda-t-elle. Elle ne voyait rien. Cependant l’œil à demi fermé du monstre suffit à Persée pour comprendre que même invisible il ne pourrait y faire face sans être pétrifié. Il risquait de finir en invisibilité solide. Son projet de meurtre lui parut soudainement impossible. Il pensa renoncer. Allait-il repartir comme il était venu ? C’est à ce moment qu’intervînt l’ingéniosité d’Athéna. Pour protéger Persée elle plaça l’envers de son bouclier face à la Gorgone.

Le bouclier d’Athéna est fait d’une peau magique, la peau de la chèvre Amalthée, celle avait nourri et élevé Zeus, en Crète, lorsqu’il était enfant. On appelle le bouclier d’Athéna « l’Égide » mot qui signifie « peau de chèvre » et qui a pour sens figuré « ce qui défend et protège ». Ce bouclier est doublée de bronze et porte des incrustations d’or, d’argent, d’ivoire, et d’un émail blanc appelé le titanos, de sorte qu’inversée l’égide se présente comme miroir concave. Persée s’approcha donc de la Méduse à reculons seulement en regardant dans ce rétroviseur improvisé par la déesse. L’image spéculairement retournée que donne tout miroir permet d’abolir le pouvoir des monstres qui nous dévisagent. La Méduse ne voyait plus que ce point lumineux qu’était le bouclier d’Athéna dans lequel ses yeux se réduisaient à des taches. Méduse regardait s’avancer vers elle un miroir où elle ne trouvait que sa propre réflexion. La vision se scinde entre l’image et le regard qui triomphe de l’œil. Les miroirs réfléchissent mais ne peuvent pas voir. Persée avançait donc à reculons, ajustant ses pas et ses gestes aux formes inversées que lui renvoyait le bouclier d’Athéna. Et, à l’instant opportun, d’un seul coup, il trancha la tête de Méduse et l’enferma dans sa Kybissis.

Persée s’écria :
- « Méduse, je n’étais pas où tu me regardais ». — C’est mon propre regard qui a triomphé de ton œil car la mobilité du regard est plus forte que n’importe quel œil. Les yeux ne sont que des objets statiques. Le mouvement et la vitesse n’appartiennent qu’au regard.

Un poème zen dit : « je regarde la montagne et la montagne me regarde ». Qui est alors la Méduse de l’autre ? Qui vampire qui ? Les objets nous regardent, non seulement ils nous intéressent mais ils ont en quelque sorte des yeux qui nous fascinent et nous bloquent. Il n’y a que le regard pour transcender toute chose.

Les deux autres Gorgones, Euryalé et Sthéno, s’éveillèrent au moment même où Persée tranchait la tête de Méduse. Elles poussèrent des hurlements stridents et s’agitèrent en tous sens. Persée, toujours invisible mais repérable à sa puanteur, put prendre la fuite grâce à la puissance de ses sandales. Les deux Gorgones le poursuivirent mais bientôt elles perdirent la trace de son odeur dans l’espace.

Dans l’antre de Méduse et de son cou coupé surgirent comme d’un vagin, les deux êtres conçus de son accouplement avec Poséidon : Pégase, un cheval ailé, et Chrysaor un guerrier brandissant une épée d’or. Pégase deviendra le cheval de Bellérophon qui, grâce à lui, pourra tuer la Chimère ; ensuite, rempli d’orgueil, Bellérophon tentera de monter jusqu’à la demeure de Zeus. Mais le souverain suprême des dieux et des hommes le précipitera sur la terre où l’orgueilleux se brisera en fragments indistincts.

Quant à Chrysaor il s’unit à une fille d’Océan pour engendrer Géryon, un géant composé de trois corps qu’Hercule supprimera à coup de massue.

Où allait Persée sur ses sandales volantes ? On raconte qu’il croisa Atlas, ce géant fils d’Ouranos et frère de Chronos qui portait le ciel sur ses épaules. Le Titan fit un geste pour éloigner Persée comme on chasse un moustique. Persée sortit alors de sa kibisis la tête de Méduse et les yeux de Gorgone transformèrent Atlas en montages éponymes.

Mais où allait Persée ? Où le menait son chemin, sinon vers l’amour ? Car c’est seulement après avoir rompu avec les yeux maudits de quelque Gorgone que l’on est apte à rencontrer l’amour.

Persée allait maintenant rencontrer sa future épouse, la belle Andromède.

Le souverain d’Aithiopia, le pays des bienheureux (parce qu’ils vivent au plus près du soleil, selon les Grecs ) s’appelait Céphée. Il était le père de la splendide Andromède. Mais la reine Cassiopée, l’épouse de Céphée, prétendait être plus belle que les Néréides, les merveilleuses divinités de la mer. Un jour même elle fit annoncer dans tout le royaume qu’elle était plus belle qu’Héra, l’épouse de Zeus.

C’en était trop, Héra en colère, et pour les raisons que nous avons déjà expliquées (Gorgo se disant plus belle qu’Athéna) chargea Poséidon de confondre l’outrecuidance de cette mortelle. Le dieu de la mer, qui est, de plus, le père des Néréides, fit alors annoncer dans toutes les villes d’Aithiopia qu’un monstre marin détruirait le pays à moins que Céphée ne lui offre sa fille comme épouse, comme proie, ou les deux à la fois.

Le peuple terrifié demanda au roi Céphée de consentir à ce sacrifice pour protéger son peuple.

Andromède fut donc attachée par des rivets de fer, nue, jambes et bras écartés, à un rocher au bas d’une falaise pour que le monstre puisse venir la chercher quand bon lui semblerait.

C’est à ce moment que la vue perçante de Persée l’aperçut. Andromède était aussi splendide que Méduse était terrifiante. Persée comprit immédiatement que c’était la femme de sa vie. Il alla trouver Céphée pour se faire expliquer la situation. Persée annonça alors au roi qu’il pouvait tuer le monstre, sauver son royaume, et délivrer sa fille s’il acceptait de la lui donner en mariage. Le roi et la reine acceptèrent cette proposition inespérée.

Fort de son expérience du miroir Persée échafauda rapidement une stratégie pour délivrer la belle Andromède.

Porté par ses sandales magiques il attendit le monstre dans les airs, entre le soleil et la mer, de telle façon que seule son ombre et celle de sa harpè se projettent à travers les eaux. Le monstre arriva, et confondant la réalité avec ses ombres, il se précipita rageusement sur le leurre. C’est à ce moment que Persée du haut du ciel, tel un oiseau de proie, fonça sur lui et le tua.

Il délivra aussitôt Andromède de ses liens, l’installa sur la plage d’une petite crique, et là, à l’abri de tous les regards, Andromède se donna à lui.

Mais tout ne concourrait pas à l’union de leur passion. En effet, comme Persée avait déposé près de lui le sac contenant la tête de Méduse, durant ses ébats amoureux ses pieds renversèrent la kybissis. Du coup, les yeux de la Gorgone apparurent au jour. Heureusement ils n’étaient pas du côté des amants. Heureusement car même quand on est mort les yeux regardent encore. Preuve en est que sous les yeux de Méduse les algues si souples du bord de mer se trouvèrent soudainement solidifiées, pétrifiées, rendues aussi solides que des coraux sanglants. On raconte même que c’est là l’origine des coraux de la mer rouge et même de ceux d’Australie.

Persée réussit pourtant à corriger sa maladresse en renfonçant dans la kybissis la tête de Méduse sans la regarder. Puis, reprenant Andromène dans ses bras, et grâce aux sandales d’Hermès, il se rendit rapidement à Sériphos, l’île aux mines d’or.

Là, sa mère, la belle princesse Danaé, et Dictys l’attendaient réfugiés dans un temple de Zeus pour échapper aux harcèlements du vieux tyran Polydectès. Les retrouvailles furent pleines de joies. Non seulement Persée avait accompli sa mission mais il revenait avec une magnifique fiancée. Danaé et Andromède s’entendirent parfaitement.

Persée chargea Dictys de faire savoir au roi qu’il était de retour et qu’il avait un cadeau pour lui. Il le lui apporterait si le tyran voulait bien organiser un banquet, comme la première fois, où seraient réunis tous ses courtisans, jeunes et vieux.

Polydectes ne crut pas un instant que Persée ait réussi à couper la tête de Méduse. Au contraire il était persuadé que Persée venait lui annoncer son échec, lui offrir une compensation et demander son pardon. Cet échec permettrait au roi de contraindre Persée à ne plus s’opposer au mariage avec sa mère.

Polydectes organisa donc dans la plus belle salle de son palais une grande fête. Tous ses partisans s’y réunirent pour manger et boire en attendant de se moquer du cadeau de Persée. Bientôt notre héros arriva. Il se tint debout dans l’embrasure de la porte.

- « Alors que m’apportes-tu ? ricana Polydectès, une tête de veau aux yeux exorbités ? Mais, cela ne fait rien je te pardonne car cette tâche était impossible.
- Je vous apporte ce que vous m’aviez demandé » rétorqua Persée.

Tous les convives se tournèrent vers lui. Persée ouvrit alors sa kybissis et brandit à bout de bras la tête de Méduse. En un instant le roi et tous ses partisans, et jusqu’au serviteurs, furent figés sur place dans la position qu’ils occupaient. Certains en train de boire, d’autres de manger, d’autres de se passer les plats. Le roi fut pétrifié, debout, glacé de terreur, dans un sourire grimaçant. Tous les protagonistes étaient devenus semblables aux personnages du musée Grévin ou de quelque salon de sculptures hyperréalistes.

Alors, après cet événement, le bon Dictys, à la demande générale, prit le pouvoir de Sériphos. Dans une prestigieuse cérémonie il épousa Danaé en même temps que Persée épousait Andromède.

Puis Persée alla retrouver les Nymphes pour leur rendre les instruments magiques qui lui avaient permis la victoire, afin qu’elles les remettent à leur propriétaires : la harpè, les sandales magiques, le casque d’Hadès, la kybissis.

Persée fit don de la tête de Méduse à Athéna qui la plaça sur son bouclier où désormais elle pétrifie les ennemis du devenir, la suprême sagesse.

Persée songea ensuite à son grand-père, le roi d’Argos. Par sa mère il connaissait son histoire. Acrisios avait mal agi à cause de l’oracle qui prédisait que son petit fils le tuerait. Mais Persée n’avait nullement l’intention de tuer son grand père. Il pensa qu’il était en mesure de le lui expliquer pour le rassurer et rétablir une bonne entente. C’était aussi ce que souhaitait Danaé. Le devenir permet le pardon que la conscience vengeresse refuse.

Persée prit donc le chemin d’Argos, mais cette fois en voyageant comme tout le monde, et avec toute sa famille.

En apprenant que son petit-fils Persée se rendait à Argos le grand-père Acrisios eut si peur qu’il prit un nom d’emprunt, se déguisa, et alla se cacher dans une autre ville. Quand Persée arriva nul ne put lui dire ce qu’était devenu son grand-père.

Or dans la ville où s’était réfugié Acrisios c’était la saison où l’on organisait un concours de lancement de disque. Persée voulut y participer. Il se rendit dans la ville et s’inscrivit au concours. Quand ce fut son tour il envoya son disque si loin qu’il dépassa le stade et atteignit les tribunes. Le disque ne tomba pas sur n’importe quoi, mais très précisément sur le pied d’Acrisios, qui assistait aux jeux. Le pied fut sectionné mieux que n’aurait pu le faire un coup de hache. Acrisios mourut sur le coup. Les amis qui l’accompagnaient firent savoir qu’il ne s’agissait pas d’une victime ordinaire mais bien du roi d’Argos.

Voilà que le trône d’Argos devenait libre et revenait de droit à Persée. Mais Persée désolé de cet accident refusa de monter sur le trône dans de si funestes conditions. Il eut alors l’idée d’aller voir Proitos, le frère jumeau d’Ascrisios. Il lui raconta ses exploits et son désir de mettre fin à la fatalité des violences familiales. Convaincu par son neveu, Proitos accepta la royauté d’Argos, mais à la condition légitime que Persée le remplace sur le trône de Tirynthe. Cette permutation de pouvoir marqua la réconciliation générale.

À Argos cependant, du temps d’Acrisios, le gouvernement avait refusé, refoulé le culte de Dionysos. Dionysos figure le ça. Le dieu deux fois né, c’est ce que signifié son nom, avait alors frappé les femmes de folie. La folie c’est le retour du refoulé. Les femmes erraient nues dans la campagne et certaines dévoraient leurs propres enfants. Persée sera le premier à rétablir la paix en défendant le culte de Dionysos, c’est-à-dire la dimension du ça.

Persée vécut de longues années avec Andromède. Ils eurent sept enfants : Alcée, Sthénelor, Héléos, Mestor, Electryon et Persès qui devint le fondateur légendaire de l’empire des Perses à qui il donna son nom. Pour septième enfant, Persée et Andromède eurent une fille qu’ils appelèrent Gorgophoné « la tueuse de Gorgone ».

Quand Persée mourut, Zeus l’immortalisa en une constellation. Quand Andromède mourut c’est Athéna qui l’immortalisa en constellation. Ces constellations ne sont pas des mondes virtuels. Les étoiles scintillantes qui les composent affirment pour ceux qui savent les entendre, que l’histoire de Persée et sa victoire sur la Gorgone est une dimension éternelle que l’on retrouve, d’une manière ou d’une autre, dans l’histoire de tout être vivant.

L’histoire de Persée montre que dans le système inconscient — pas dans le conscient bien sûr — il nous faut rechercher et décapiter nos propres Gorgone et tuer notre grand-père. Dans l’inconscient le père est grand, c’est un « Grand Père », un « grand Autre » qu’il nous faut rayer pour devenir sujet.

Le Maître Zen Lin-tsi ne disait-il pas dans ses entretiens (« Les entretiens de Lin-tsi », Demiéville) :
- « Si vous rencontrez le Bouddha, tuez-le ! Si vous rencontrez les patriarches, tuez-les ! Si vous rencontrez vos parents tuez-les ! »

La Méduse c’est, comme son nom l’indique, ce qui est capable de pétrifier les corps, mais aussi les esprits et même l’infini. Le matérialisme pétrifie les corps en substance ; Platon et ses descendants ont pétrifié les esprits ; les religions ont pétrifié l’infini. Il y a des Méduses pour les sensations, les sentiments, l’intellect, la mémoire, l’économie, les idées. Heureusement il y a toujours, venu de l’inconscient, quelque héros qui, comme Persée, tranche la tête, dans tel ou tel domaine, de ces maudites Gorgones.

Telle est le bon message de la Mythologie.

La physique quantique a désubstantialisé l’univers physique. Nietzsche a dépétrifié la philosophie. L’athéologie nous a fait trouver un infini plus vaste que celui de Dieu. Enfin, Freud et Lacan ont dépétrifié le langage.

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