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Paul HERVIEU

Argile de femme

Éditions Alphonse Lemerre, Paris, 1894

Date de mise en ligne : samedi 29 octobre 2005

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À Charles Le Bargy

Dès que Villevray a eu hérité de son père, il a donné sa démission d’inspecteur des Finances. Lorsqu’il a eu hérité de sa mère, il s’est marié avec la jolie Germaine de Courbières, dans un dépit de celle-ci qui avait été à moins de deux doigts d’épouser Saint-Arc.

Quand Villevray a été installé en ménage, la première année, il a donné à Germaine un petit garçon ; la deuxième année, il y a ajouté une petite fille. La troisième année, ce fut une fausse couche. Et, maintenant, il ne saurait plus être, entre eux, question de quoi que ce soit qui pourrait renouveler rien de tout cela.

Une des pensées que Villevray exprime le plus fréquemment, s’il se sent en compagnie d’un véritable ami, est ainsi conçue :
- « Ah ! mon cher, tu feras bien de ne jamais te marier ! »

Sur ces mots, on le dévisage, malgré soi, d’une façon qui doit lui dire, - trop lui dire : « Voyons, conte-moi ça ? Je ne crains pas les détails ; conte-moi bien comment toute l’affaire t’est arrivée ? » Et l’on remarque comme une énergie dévoyée, dans la réplétion de sa figure poupine, où l’animosité du regard a quelque chose de vaguement sevré.

« Oh ! réplique-t-il avec vivacité, la pauvre petite, je ne lui reproche rien, ce n’est pas sa faute ; sûrement, c’est elle la plus à plaindre. Et Dieu sait si elle fait preuve de courage, de patience, de bonne humeur !... Mais, tout de même, ce n’est pas de chance pour moi !...
- Quoi donc ?
- Éh bien ! mon cher, voici plus de deux ans que ma femme passe un total d’environ onze mois et demi sur douze étendue tout du long d’une chaise longue. Elle n’est pas plus tôt rétablie que, crac !... »

Et là-dessus, Villevray vous initie à la mystérieuse infirmité de Mme Villevray, avec les complaisances de langage qu’un vraiment bon garçon a toujours pour les sujets qui l’intéressent exclusivement ; mais aussi avec les réticences d’un galant homme parlant d’une maladie de femme, que sa femme a. On ne parvient jamais à tout à fait entendre ce que c’est. Villevray a des chuchotements de seuil de temple. On se représente confusément ; on devine ténébreusement. On courbe le front, incapable de rien répondre ; on baisse les paupières dans le respect d’un tabernacle, quand la voix de Villevray s’atténue, s’arrête à certains points, oscille et se détourne de ce qu’il allait lui falloir dire pour que sa phrase eût un sens.

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Dans le petit salon où vit presque uniformément Germaine, tout est de style Louis XVI, aussi bien que sa charmante tête de vingt-cinq ans. Elle a un peu en désordre la masse blonde de ses cheveux, et le sourire pâle et figé d’une princesse de Lamballe qui, dans l’instant, viendrait d’être décapitée, sans avoir détesté de l’être. Autour de son long siège de plumes et de soie, sont des meubles dorés, une atmosphère douce, où les médaillons en porcelaine de Sèvres s’enchâssent dans le bois de rose.

Ses parents, ses amies, les amis de son mari et les siens lui font une société permanente, une compagnie de tous les jours. Parmi cet entourage composé de jeunesse aimable et de sympathie frivole, Germaine écoute et cause, avec cette nuance, dans sa pâleur tendre, de paraître toujours avoir l’âme ailleurs. Elle est d’un autre temps que la visite qui lui arrive, d’une autre race, et surtout d’un autre lieu, inconnu, que, certes, je soupçonne, et dont je communiquerai peut-être l’intuition au lecteur, sans que personne puisse rien préciser ni affirmer.

Et pourtant, lorsque tous ses visiteurs se taisent et se confondent ensemble, à sentir leur vie si différente de sa perpétuelle convalescence, c’est elle qui fournit l’aliment à la conversation, montrant par là un peu de ce qui est emmagasiné dans son coeur. Elle lance en l’air quelque idée d’existence satisfaite, de bonheur sans envie, comme une miette à des oiseaux ; et tout ce monde léger qui l’environne se manifeste aussitôt, semble sortir d’un feuillage alentour, se précipite en piaillant sur le mot jeté, puis se renvole dans le silence. Et Germaine les a considérés être ainsi, avec une mine de s’en amuser, de se savoir, quant à elle, bien maîtresse de son sort et de se tenir sur l’autre côté de la grille de cette volière.

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Tantôt il y a six semaines, tantôt deux mois, deux mois et demi, que la jeune femme est condamnée au repos absolu, quand vient la permission de marcher un peu, d’aller et venir, de sortir enfin. D’abord sa mère la promène en voiture. Ensuite, c’est elle-même qui promène ainsi sa petite fille et son petit garçon.

Vers le quatrième ou le cinquième jour, se portant de mieux en mieux, elle se risque, seule, avec la résolution d’une femme qui n’a pu, depuis si longtemps, faire aucune de ses courses, parmi lesquelles il faut vraisemblablement qu’il s’en trouve dont elle ne puisse charger personne de s’acquitter pour elle.

Et au lendemain de cette imprudence, tandis que Villevray recommence à se désespérer, Germaine est réduite à reprendre sa continuelle attitude sédentaire, où elle s’allonge avec son blanc et grand sourire de princesse héroïque, qui, pour bien des nouvelles semaines encore, ira s’amincissant et se rétrécissant sur ses lèvres songeuses.

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« Ah çà ! s’exclame en jurant Villevray, est-ce qu’on ne se décidera pas bientôt à fermer ces abominables magasins de nouveautés, où ces sacrées femmes ont la rage d’aller faire le pied de grue ? »

À l’interrogatoire très net que lui a infligé une fois le médecin de la maison, il a riposté avec non moins de netteté qu’il savait trop le genre d’égards qu’il devait spécialement à la santé de sa femme, pour y avoir jamais manqué. Et, à la suite de cette ânerie, il n’a plus voulu consulter que des sommités médicales.

Germaine a été envoyée à Luxeuil, à Plombières, à Salies de Béarn. Au retour de chacune de ces cures, elle a débarqué chez elle si vaillante, si alerte, que sur le teint fleuri et illuminé de sa femme Villevray croyait déjà voir se préparer un anniversaire de ses anciennes fêtes maritales.

Et chaque fois, après quelques jours, la rechute est survenue, à la veille des célébrations projetées, après quelque sortie sur l’opportunité et la nature de laquelle Mme Villevray s’explique peu, comme par une crainte d’être grondée pour n’avoir pas été tout à fait raisonnable, ni assez soigneuse d’elle-même, ni seulement mesurée.

« Il y a certainement quelque chose à Paris qui ne lui va pas », observe son mari dans une lamentation ingénue.

Il se garderait d’attrister par des récriminations, hélas ! vaines, le calme sourire dont elle l’implore, et le regard qui lui brille, tout ravivé par un dernier reflet de l’ange de fatalité qui vient encore de passer sur elle.

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C’est ainsi que, reconnaissante à la vie des courtes heures de relevailles qu’elle en reçoit, patiente, résignée dans ses limbes, Germaine, avec les souplesses alanguies de son corps de sphinx, pose une perpétuelle énigme à ceux mêmes qui croient pourtant la comprendre, - et surtout à ceux-là.

Et tout désireux que l’on puisse être de voir se rétablir cette étrange et gracieuse créature, - qui, si elle a causé jamais un mal, ne l’a réellement causé qu’à elle-même, - on n’ose cependant en former simplement et bonnement le voeu. Il émane de sa personne une secrète inspiration de sentir que la guérison, pour elle, devrait peut-être mieux s’appeler trahison ; et que la maladie, en la quittant, serait une sorte d’infidèle.

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