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Prosper Jolyot de CRÉBILLON

Atrée et Thyeste (Acte 1)

Tragédie en cinq actes, représentée pour la première fois en 1707

Date de mise en ligne : samedi 7 mai 2005

ACTE 1

Scène 1 : La scène est à Chalcys, capitale de l’île d’Eubée, dans le palais d’Atrée.
Atrée, Eurysthène, Alcimédon, gardes.

Atrée.
Avec l’éclat du jour je vois enfin renaître
l’espoir et la douceur de me venger d’un traître.
Les vents, qu’un dieu contraire enchaînait loin de nous,
semblent avec les flots exciter mon courroux ;
le calme, si longtemps fatal à ma vengeance,
avec mes ennemis n’est plus d’intelligence ;
le soldat ne craint plus qu’un indigne repos
avilisse l’honneur de ses derniers travaux.
Allez, Alcimédon ; que la flotte d’Atrée
se prépare à voguer loin de l’île d’Eubée :
puisque les dieux jaloux ne l’y retiennent plus,
portez à tous ses chefs mes ordres absolus ;
que tout soit prêt.

Scène 2 : Atrée, Eurysthène, gardes.

Atrée, à ses gardes.
Et vous, que l’on cherche Plisthène ;
je l’attends en ces lieux. Toi, demeure, Eurysthène.

Scène 3 : Atrée, Eurysthène.

Atrée.
Enfin ce jour heureux, ce jour tant souhaité
ranime dans mon cœur l’espoir et la fierté.
Athènes, trop longtemps l’asile de Thyeste,
éprouvera bientôt le sort le plus funeste ;
mon fils, prêt à servir un si juste transport,
va porter dans ses murs et la flamme et la mort.

Eurysthène.
Ainsi, loin d’épargner l’infortuné Thyeste,
vous détruisez encor l’asile qui lui reste.
Ah ! Seigneur, si le sang qui vous unit tous deux
n’est plus qu’un titre vain pour ce roi malheureux,
songez que rien ne peut mieux remplir votre envie
que le barbare soin de prolonger sa vie :
accablé des malheurs qu’il éprouve aujourd’hui,
le laisser vivre encor, c’est se venger de lui.

Atrée.
Que je l’épargne, moi ! Lassé de le poursuivre,
pour me venger de lui, que je le laisse vivre !
Ah ! Quels que soient les maux que Thyeste ait soufferts,
il n’aura contre moi d’asile qu’aux enfers :
mon implacable cœur l’y poursuivrait encore,
s’il pouvait s’y venger d’un traître que j’abhorre :
après l’indigne affront que m’a fait son amour
je serai sans honneur tant qu’il verra le jour.
Un ennemi qui peut pardonner une offense,
ou manque de courage, ou manque de puissance.
Rien ne peut arrêter mes transports furieux :
je voudrais me venger, fût-ce même des dieux.
Du plus puissant de tous j’ai reçu la naissance ;
je le sens au plaisir que me fait la vengeance :
enfin mon cœur se plaît dans cette inimitié ;
et s’il a des vertus, ce n’est pas la pitié.
Ne m’oppose donc plus un sang que je déteste ;
ma raison m’abandonne au seul nom de Thyeste :
instruit par ses fureurs à ne rien ménager,
dans les flots de son sang je voudrais le plonger.
Qu’il n’accuse que lui du malheur qui l’accable.
Le sang qui nous unit me rend-il seul coupable ?
D’un criminel amour le perfide enivré
a-t-il eu quelque égard pour un nœud si sacré ?
Mon cœur, qui sans pitié lui déclare la guerre,
ne cherche à le punir qu’au défaut du tonnerre.

Eurysthène.
Depuis vingt ans entiers ce courroux affaibli
semblait pourtant laisser Thyeste dans l’oubli.

Atrée.
Dis plutôt qu’à punir mon âme ingénieuse
méditait dès ce temps une vengeance affreuse :
je n’épargnais l’ingrat que pour mieux l’accabler :
c’est un projet enfin à te faire trembler.
Instruit des noirs transports où mon âme est livrée,
lis mieux dans le secret et dans le cœur d’Atrée.
Je ne veux découvrir l’un et l’autre qu’à toi ;
et je te les cachais, sans soupçonner ta foi.
Écoute. Il te souvient de ce triste hyménée
qui d’Aerope à mon sort unit la destinée :
cet hymen me mettait au comble de mes vœux ;
mais à peine aux autels j’en eus formé les nœuds,
qu’à ces mêmes autels, et par la main d’un frère,
je me vis enlever une épouse si chère.
Tes yeux furent témoins des transports de mon cœur :
à peine mon amour égalait ma fureur ;
jamais amant trahi ne l’a plus signalée.
Mycènes, tu le sais, sans pitié désolée,
par le fer et le feu vit déchirer son sein ;
mon amour outragé me rendit inhumain.
Enfin par ma valeur Aerope recouvrée
après un an revint entre les mains d’Atrée.
Quoique déjà l’hymen, ou plutôt le dépit,
eussent depuis ce temps mis une autre en mon lit,
malgré tous les appas d’une épouse nouvelle,
Aerope à mes regards n’en parut que plus belle.
Mais en vain mon amour brûlait de nouveaux feux.
Elle avait à Thyeste engagé tous ses vœux ;
et liée à l’ingrat d’une secrète chaîne,
Aerope, le dirai-je ? En eut pour fruit Plisthène.

Eurysthène.
Dieux ! Qu’est-ce que j’entends ? Quoi ! Phisthène,
seigneur,
reconnu dans Argos pour votre successeur,
pour votre fils enfin ?

Atrée.
C’est lui-même, Eurysthène ;
c’est ce même guerrier, c’est ce même Plisthène,
que ma cour aujourd’hui croit encor sous ce nom
frère de Ménélas, frère d’Agamemnon.
Tu sais, pour me venger de sa perfide mère,
à quel excès fatal me porta ma colère.
Heureux si le poison qui servit ma fureur
de mon indigne amour eût étouffé l’ardeur !
Celui de l’infidèle éclatait pour Thyeste
au milieu des horreurs du sort le plus funeste.
Je ne puis, sans frémir, y penser aujourd’hui ;
Aerope, en expirant, brûlait encor pour lui.
Voilà ce qu’en un mot surprit ma vigilance
à ceux qui de l’ingrate avoient la confidence.

Il lui montre en ce moment une lettre d’Aerope.

- Lettre d’Aerope.
“D’Atrée en ce moment j’éprouve le courroux,
cher Thyeste, et je meurs sans regretter la vie :
puisque je ne l’aimais que pour vivre avec vous,
je ne murmure point qu’elle me soit ravie.
Plisthène fut le fruit de nos tristes amours :
s’il passe jusqu’à vous, prenez soin de ses jours ;
qu’il fasse quelquefois ressouvenir son père
du malheureux amour qu’avait pour lui sa mère.”
juge de quel succès ses soins furent suivis ;
je retins à la fois son billet et son fils.
Je voulus étouffer ce monstre en sa naissance :
mais mon cœur plus prudent l’adopta par vengeance ;
et, méditant dès lors le plus affreux projet,
je le fis au palais apporter en secret.
Un fils venait de naître à la nouvelle reine ;
pour remplir mes projets, je le nommai Plisthène,
et mis le fils d’Aerope au berceau de ce fils,
dont depuis m’ont privé les destins ennemis.
C’est sous un nom si cher qu’Argos l’a vu paraître :
je fis périr tous ceux qui pouvaient le connaître ;
et, laissant ce secret entre les dieux et moi,
je ne l’ai jusqu’ici confié qu’à ta foi.
Après ce que tu sais, sans que je te l’apprenne,
tu vois à quel dessein j’ai conservé Plisthène ;
et, puisque la pitié n’a point sauvé ses jours,
à quel usage enfin j’en destine le cours.

Eurysthène.
Quoi ! Seigneur, sans frémir du transport qui vous guide,
vous pourriez réserver Plisthène au parricide !

Atrée.
Oui, je veux que ce fruit d’un amour odieux
signale quelque jour ma fureur en ces lieux ;
sous le nom de mon fils, utile à ma colère,
qu’il porte le poignard dans le sein de son père ;
que Thyeste, en mourant, de son malheur instruit,
de ses lâches amours reconnaisse le fruit.
Oui, je veux que, baigné dans le sang de ce traître,
Plisthène verse un jour le sang qui l’a fait naître ;
et que le sien après, par mes mains répandu,
dans sa source à l’instant se trouve confondu.
Contre Thyeste enfin tout paraît légitime ;
je n’arme contre lui que le fruit de son crime :
son forfait mit au jour ce prince malheureux ;
il faut par un forfait les en priver tous deux.
Thyeste est sans soupçons ; et son âme abusée
ne me croit occupé que de l’île d’Eubée :
je ne suis en effet descendu dans ces lieux
que pour mieux dérober mon secret à ses yeux.
Athènes, disposée à servir ma vengeance,
avec moi dès longtemps agit d’intelligence ;
et son roi, craignant tout de ma juste fureur,
de son nom seulement cherche à couvrir l’honneur.
Du jour que mes vaisseaux menaceront Athènes,
de ce jour, tu verras Thyeste dans mes chaînes.
Ma flotte me répond de ce qu’on m’a promis,
je répondrai bientôt et du père et du fils.

Eurysthène.
Eh bien ! Sur votre frère épuisez votre haine ;
mais du moins épargnez les vertus de Plisthène.

Atrée.
Plisthène, né d’un sang au crime accoutumé,
ne démentira point le sang qui l’a formé ;
et, comme il a déja tous les traits de sa mère,
il aurait quelque jour les vices de son père.
Quel peut être le fruit d’un couple incestueux ?
Moi-même j’avais cru Thyeste vertueux ;
il m’a trompé ; son fils me tromperait de même.
D’ailleurs, il lui faudrait laisser mon diadème ;
le titre de mon fils l’assure de ce rang :
en faudra-t-il pour lui priver mon propre sang ;
que dis-je ? Pour venger l’affront le plus funeste,
en dépouiller mes fils pour le fils de Thyeste ?
C’est ma seule fureur qui prolonge ses jours ;
il est temps désormais qu’elle en tranche le cours.
Je veux, par les forfaits où ma haine me livre,
me payer des moments que je l’ai laissé vivre.
Que l’on approuve ou non un dessein si fatal,
il m’est doux de verser tout le sang d’un rival.

Scène 4 : Atrée, Plisthène, Eurysthène, Thessandre, gardes.

Atrée, bas, à Eurysthène.
Mais Plisthène paraît. Songe que ma vengeance
renferme des secrets consacrés au silence.
à Plisthène.
prince, cet heureux jour, mais si lent à mon gré,
presse enfin un départ trop longtemps différé.
Tout semble en ce moment proscrire un infidèle ;
la mer mugit au loin, et le vent vous appelle :
le soldat, dont ce bruit a réveillé l’ardeur,
au seul nom de son chef, se croit déjà vainqueur.
Il n’en attend pas moins de sa valeur suprême
que ce qu’en vit élis, Rhodes, cette île même ;
et moi, que ce héros ne sert point à demi,
j’en attends encor plus que n’en craint l’ennemi.
Je connais de ce chef la valeur et le zèle ;
je sais que je n’ai point de sujet plus fidèle.
Aujourd’hui cependant souffrez, sans murmurer,
que votre père encor cherche à s’en assurer.
L’affront est grand, l’ardeur de s’en venger extrême ;
jurez-moi donc, mon fils, par les dieux, par moi-même,
si le destin pour nous se déclare jamais,
que vous me vengerez au gré de mes souhaits.
Oui, je puis m’en flatter, je connais trop Plisthène ;
plus ardent que moi-même, il servira ma haine :
à peine mon courroux égale son grand cœur :
il vengera son père.

Plisthène.
En doutez-vous, seigneur ?
Eh ! Depuis quand ma foi vous est-elle suspecte ?
Avez-vous des desseins que mon cœur ne respecte ?
Ah ! Si vous en doutiez, de mon sang le plus pur...

Atrée.
Mon fils, sans en douter, je veux en être sûr.
Jurez-moi qu’à mes lois votre main asservie
vengera mes affronts au gré de mon envie.

Plisthène.
Seigneur, je n’ai point cru que, pour servir mon roi,
il fallût exciter ni ma main, ni ma foi.
Faut-il par des serments que mon cœur vous rassure ?
Le soupçonner, seigneur, c’est lui faire une injure.
Vous me verrez toujours contre vos ennemis
remplir tous les devoirs de sujet et de fils.
Oui, j’atteste des dieux la majesté sacrée
que je serai soumis aux volontés d’Atrée ;
que par moi seul enfin son courroux assouvi
fera voir à quel point je lui suis asservi.

Atrée.
Ainsi, prêt à punir l’ennemi qui m’offense,
je puis tout espérer de votre obéissance ;
et le lâche, à mes yeux par vos mains égorgé,
ne triomphera plus de m’avoir outragé.
Allez ; que votre bras, à l’Attique funeste,
s’apprête à m’immoler le perfide Thyeste.

Plisthène.
Moi, seigneur ?

Atrée.
Oui, mon fils. D’où naît ce changement ?
Quel repentir succède à votre empressement ?
Quelle était donc l’ardeur que vous faisiez paraître ?
Tremblez-vous, lorsqu’il faut me délivrer d’un traître ?

Plisthène.
Non ; mais daignez m’armer pour un emploi plus beau :
je serai son vainqueur, et non pas son bourreau.
Songez-vous bien quel nœud vous unit l’un et l’autre ?
En répandant son sang, je répandrais le vôtre.
Ah ! Seigneur, est-ce ainsi que l’on surprend ma foi ?

Atrée.
Les dieux m’en sont garants ; c’en est assez pour moi.

Plisthène.
Juste ciel !

Atrée.
J’entrevois dans votre âme interdite
de secrets sentiments dont la mienne s’irrite.
étouffez des regrets désormais superflus :
partez, obéissez, et ne répliquez plus.
Des bords athéniens j’attends quelque nouvelle.
Vous, cependant, volez où l’honneur vous appelle.
Que ma flotte avec vous se dispose à partir ;
et, quand tout sera prêt, venez m’en avertir :
je veux de ce départ être témoin moi-même.

Scène 5 : Plisthène, Thessandre.

Plisthène.
Qu’ai-je fait, malheureux ? Quelle imprudence extrême !
Je ne sais quel effroi s’empare de mon cœur ;
mais tout mon sang se glace, et je frémis d’horreur.
Dieux, que dans mes serments malgré moi j’intéresse,
perdez le souvenir d’une indigne promesse ;
ou recevez ici le serment que je fais,
en dussé-je périr, de n’obéir jamais.
Mais pourquoi m’alarmer d’un serment si funeste ?
Que peut craindre un grand cœur quand sa vertu lui reste ?
Athènes me répond d’un trépas glorieux,
et j’y cours m’affranchir d’un serment odieux.
Survivre aux maux cruels dont le destin m’accable,
ce serait, plus que lui, m’en rendre un jour coupable.
Haï, persécuté, chargé d’un crime affreux,
dévoré sans espoir d’un amour malheureux,
malgré tant de mépris, que je chéris encore,
la mort est désormais le seul dieu que j’implore ;
trop heureux de pouvoir arracher en un jour
ma gloire à mes serments, mon cœur à son amour !

Thessandre.
Que dites-vous, seigneur ? Quoi ! Pour une inconnue...

Plisthène.
Peux-tu me condamner, Thessandre ? Tu l’as vue :
non, jamais plus de grâce et plus de majesté
n’ont distingué les traits de la divinité.
Sa beauté, tout enfin, jusqu’à son malheur même,
n’offre en elle qu’un front digne du diadème :
de superbes débris, une noble fierté,
tout en elle du sang marque la dignité.
Je te dirai bien plus : cette même inconnue
voit mon âme à regret dans ses fers retenue ;
et qui peut dédaigner mon amour et mon rang
ne peut être formé que d’un illustre sang.
Quoi qu’il en soit, mon cœur, charmé de ce qu’il aime,
n’examine plus rien dans son amour extrême.
Quel cœur n’eût-elle pas attendri, justes dieux !
Dans l’état où le sort vint l’offrir à mes yeux,
déplorable jouet des vents et de l’orage,
qui, même en l’y poussant, l’enviaient au rivage ;
roulant parmi les flots, les morts, et les débris,
des horreurs du trépas les traits déjà flétris,
mourante entre les bras de son malheureux père,
tout prêt lui-même à suivre une fille si chère !...
j’entends du bruit. On vient : peut-être c’est le roi...

Scène 6 : Théodamie, Léonide, Plisthène, Thessandre.

Plisthène, à Thessandre.
Mais non ; c’est l’étrangère. Ah ! Qu’est-ce que je voi,
Thessandre ? Un soin pressant semble occuper son âme.
à Théodamie.
où portez-vous vos pas ? Me cherchez-vous, madame ?
Du trouble où je vous vois ne puis-je être éclairci ?

Théodamie.
C’est vous-même, seigneur, que je cherchais ici.
D’Athènes dès longtemps embrassant la conquête,
on dit qu’à s’éloigner votre flotte s’apprête ;
que, chaque instant d’Atrée excitant le courroux,
pour sortir de Chalcys elle n’attend que vous.
Si ce n’est pas vous faire une injuste prière,
je viens vous demander un vaisseau pour mon père.
Le sien, vous le savez, périt presque à vos yeux,
et nous n’avons d’appui que de vous en ces lieux.
Vous sauvâtes des flots et le père et la fille,
achevez de sauver une triste famille.

Plisthène.
Voyez ce que je puis, voyez ce que je dois.
D’Atrée en ce climat tout respecte les lois :
il n’est que trop jaloux de son pouvoir suprême ;
je ne puis rien ici, si ce n’est par lui-même.
Il reverra bientôt ses vaisseaux avec soin,
et du départ lui-même il doit être témoin :
voyez-le. Il vous souvient comme il vous a reçue,
le jour que ce palais vous offrit à sa vue ;
il plaignit vos malheurs, vous offrit son appui :
son cœur ne sera pas moins sensible aujourd’hui ;
vous n’en éprouverez qu’une bonté facile.
Mais qui peut vous forcer à quitter cet asile ?
Quel déplaisir secret vous chasse de ces lieux ?
Mon amour vous rend-il ce séjour odieux ?
Ces bords sont-ils pour vous une terre étrangère ?
N’y reverra-t-on plus ni vous, ni votre père ?
Quel est son nom, le vôtre ? Où portez-vous vos pas ?
Ne connaîtrai-je enfin de vous que vos appas ?

Théodamie.
Seigneur, trop de bonté pour nous vous intéresse.
Mon nom est peu connu, ma patrie est la Grèce ;
et j’ignore en quel lieu, sortant de ces climats,
mon père infortuné doit adresser ses pas.

Plisthène.
Je ne vous presse point d’éclaircir ce mystère ;
je souscris au secret que vous voulez m’en faire.
Abandonnez ces lieux, ôtez-moi pour jamais
le dangereux espoir de revoir vos attraits.
Fuyez un malheureux ; punissez-le, madame,
d’oser brûler pour vous de la plus vive flamme :
et moi, prêt d’adorer jusqu’à votre rigueur,
j’attendrai que la mort vous chasse de mon cœur :
c’est, dans mon sort cruel, mon unique espérance.
Mon amour, cependant, n’a rien qui vous offense ;
le ciel m’en est témoin : et jamais vos beaux yeux
n’ont peut-être allumé de moins coupables feux.
Ce cœur, à qui le vôtre est toujours si sévère,
n’offrit jamais aux dieux d’hommage plus sincère.
Inutiles respects ! Reproches superflus !
Tout va nous séparer ; je ne vous verrai plus.
Adieu, madame, adieu ; prompt à vous satisfaire,
je reviendrai pour vous m’employer près d’un père :
quel qu’en soit le succès, je vous réponds du moins,
malgré votre rigueur, de mes plus tendres soins.

Scène 7 : Théodamie, Léonide.

Théodamie.
Où sommes-nous, hélas ! Ma chère Léonide ?
Quel astre injurieux en ces climats nous guide ?
Ô vous, qui nous jetez sur ces bords odieux,
cachez-nous au tyran qui règne dans ces lieux,
dieux puissants ! Sauvez-nous d’une main ennemie !
Quel séjour pour Thyeste et pour Théodamie !
Du sort qui nous poursuit vois quelle est la rigueur.
Atrée, après vingt ans, rallumant sa fureur,
sous d’autres intérêts déguisant ce mystère,
arme pour désoler l’asile de son frère.
L’infortuné Thyeste, instruit de ce danger,
à son tour, en secret, arme pour se venger,
flatté du vain espoir de rentrer dans Mycènes,
tandis que l’ennemi voguerait vers Athènes,
ou pendant que Chalcys, par de puissants efforts,
retiendrait le tyran sur ces funestes bords.
Inutiles projets ! Inutile espérance !
L’Euripe a tout détruit ; plus d’espoir de vengeance :
et c’est ce même amant, ce prince généreux,
sans qui nous périssions sur ce rivage affreux,
ce prince, à qui je dois le salut de mon père,
qui, la foudre à la main, va combler sa misère.
Athènes va tomber, si, pour comble de maux,
Thyeste dans ces murs n’accable ce héros.
Trop heureux cependant, si de l’île d’Eubée
il pouvoit s’éloigner sans le secours d’Atrée !
Sauvez-l’en, s’il se peut, grands dieux ! Votre courroux
poursuit-il des mortels si semblables à vous ?
Ciel, puisqu’il faut punir, venge-toi sur son frère :
Atrée est un objet digne de ta colère.
Je tremble à chaque pas que je fais en ces lieux :
Hélas ! Thyeste en vain s’y cache à tous les yeux ;
quoique absent dès longtemps, on peut le reconnaître :
heureux que sa langueur l’empêche d’y paraître !

Léonide.
Espérez du destin un traitement plus doux ;
que craindre d’un tyran, quand son fils est pour vous ?
Attendez tout d’un cœur et généreux et tendre :
la main qui nous sauva peut encor vous défendre.
Tout n’est pas contre vous dans ce fatal séjour,
puisque déja vos yeux y donnent de l’amour.

Théodamie.
Ne comptes-tu pour rien un amour si funeste ?
Le fils d’Atrée aimer la fille de Thyeste !
Hélas ! Si cet amour est un crime pour lui,
comment nommer le feu dont je brûle aujourd’hui ?
Car enfin ne crois pas que j’y sois moins livrée ;
la fille de Thyeste aime le fils d’Atrée.
Contre tant de vertus mon cœur mal affermi
craint plus en lui l’amant qu’il ne craint l’ennemi.
Mais mon père m’attend : allons lui faire entendre,
pour un départ si prompt, le parti qu’il faut prendre :
heureuse cependant si ce funeste jour
ne voit d’autres malheurs que ceux de notre amour.

Voir en ligne : Atrée et Thyeste : Acte 2

P.-S.

Texte établi par Abréactions Associations d’après la tragédie de Prosper Jolyot de CRÉBILLON, Atrée et Thyeste, publiée aux Éditions Didot, à Paris, en 1818.

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