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Prosper Jolyot de CRÉBILLON

Atrée et Thyeste (Acte 4)

Tragédie en cinq actes, représentée pour la première fois en 1707

Date de mise en ligne : samedi 4 juin 2005

ACTE 4
- Scène 1 : Plisthène, Thessandre.

Thessandre.
Où courez-vous, seigneur ? Qu’allez-vous entreprendre ?

Plisthène.
D’un cœur au désespoir tout ce qu’on peut attendre.

Thessandre.
Quelle est donc la fureur dont je vous vois épris ?
Ciel ! Dans quel trouble affreux jetez-vous mes esprits ?
D’où naît ce désespoir que chaque instant irrite ?
Pour qui préparez-vous ces vaisseaux, cette fuite ?
Quel intérêt enfin arme ici votre bras,
et ces amis tout prêts à marcher sur vos pas ?
Parlez, seigneur : le roi, désormais plus sévère...

Plisthène.
Qu’avais-je fait aux dieux pour naître d’un tel père ?
O devoir, dans mon cœur trop long-temps respecté,
laisse un moment l’amour agir en liberté.
Les rigoureuses lois qu’impose la nature
ne sont plus que des droits dont la vertu murmure.
Secrets persécuteurs des cœurs nés vertueux,
remords, qu’exigez-vous d’un amant malheureux ?

Thessandre.
Que dites-vous, seigneur ? Quelle douleur vous presse ?

Plisthène.
Thessandre, il faut périr, ou sauver ma princesse.

Thessandre.
La sauver ! Et de qui ?

Plisthène.
Du roi, dont la fureur
va lui plonger peut-être un poignard dans le cœur.
C’est pour la dérober au coup qui la menace,
que je n’écoute plus qu’une coupable audace.
Non, cruel, ce n’est point pour la voir expirer,
que du plus tendre amour je me sens inspirer.
Croirais-tu que du roi la haine sanguinaire
a voulu me forcer d’assassiner son frère ;
que, pour mieux m’obliger à lui percer le flanc,
de sa fille, au refus, il doit verser le sang ?
Ah ! Je me sens saisir d’une fureur nouvelle :
courons, pour la sauver, où mon honneur m’appelle.
Mais où la rencontrer ? Eh quoi ! Les justes dieux
m’ont-ils déjà puni d’un projet odieux ?
Que fait Thyeste ? Hélas ! Qu’est-elle devenue ?
Qui peut dans ce palais la soustraire à ma vue ?
Je frémis : retournons les chercher en ces lieux,
les en sauver, Thessandre, ou périr à leurs yeux.
Allons, ne laissons point, dans l’ardeur qui m’anime,
un cœur comme le mien réfléchir sur un crime.
étouffons des remords que j’avais dû prévoir,
lorsque je n’attends rien que de mon désespoir.
Suis-moi ; c’est trop tarder ; et d’un péril extrême
on doit moins balancer à sauver ce qu’on aime.
Ce n’est point un forfait ; c’est imiter les dieux
que de remplir son cœur du soin des malheureux.

Scène 2 : Plisthène, Théodamie, Thessandre, Léonide.

Plisthène.
Mais que vois-je, Thessandre ? ô ciel ! Quelle est ma joie !
à Théodamie.
se peut-il qu’en ces lieux Plisthène vous revoie ?
L’unique objet des soins de mon cœur éperdu,
hélas ! Par quel bonheur nous est-il donc rendu ?
Quoi ! C’est vous, ma princesse ! Ah ! Ma fureur calmée
fait place à la douceur dont mon âme est charmée.
Dieux ! Qu’allais-je tenter ? Mais quel est votre effroi ?
Qui fait couler vos pleurs ? Et qu’est-ce que je vois ?

Théodamie.
Seigneur, vous me voyez les yeux baignés de larmes,
et le cœur agité des plus vives alarmes.
Thyeste va bientôt ensanglanter ces lieux,
si vous ne retenez ce prince furieux.
Trop sûr que votre mort, que la sienne est jurée,
il veut la prévenir par la perte d’Atrée.
Il erre en ce palais dans ce cruel dessein,
tout prêt à lui plonger un poignard dans le sein.
Il est perdu, seigneur, ce prince qui vous aime,
si vous ne le sauvez d’Atrée, ou de lui-même.
Il voit de tous côtés qu’on observe ses pas ;
le péril cependant ne l’épouvante pas.
Si la pitié pour nous peut émouvoir votre âme,
si moi-même en secret j’approuvai votre flamme,
s’il est vrai que l’amour ait pu vous attendrir,
au nom de cet amour daignez le secourir.
Je vous dirais qu’un cœur plein de reconnaissance
d’un service si grand sera la récompense,
s’il avait attendu que tant de soins pour nous
vinssent justifier ce qu’il sentait pour vous.

Plisthène.
Dissipez vos frayeurs, et calmez vos alarmes ;
vos yeux, pour m’attendrir, n’ont pas besoin de larmes.
Hélas ! Qui plus que moi doit plaindre vos malheurs ?
Ne craignez rien ; mes soins ont prévenu vos pleurs.
De ces funestes lieux votre fuite assurée
va vous mettre à couvert des cruautés d’Atrée ;
et je vais, s’il le faut, aux dépens de ma foi,
prouver à vos beaux yeux ce qu’ils peuvent sur moi.
Oui, croyez-en ces dieux que mon amour atteste,
croyez-en ces garants du salut de Thyeste :
il m’est plus cher qu’à vous : sans me donner la mort,
le roi ne sera point l’arbitre de son sort.
Votre père vivra ; vous vivrez ; et Plisthène
n’aura point eu pour vous une tendresse vaine.
Je sauverai Thyeste. Eh ! Que n’ai-je point fait ?
Hélas ! Si vous saviez d’un barbare projet
à quel prix j’ai déjà tenté de le défendre...
venez ; pour lui, pour vous, je vais tout entreprendre :
heureux si je pouvais, en vous sauvant tous deux,
près de ne vous voir plus, expirer à vos yeux !

Scène 3 : Thyeste, Plisthène, Théodamie, Thessandre, Léonide.

Plisthène.
Mais Thyeste paraît : quel bonheur est le nôtre !
Quel favorable sort nous rejoint l’un et l’autre !

Thyeste, apercevant Plisthène.
Que vois-je ? Dieux puissants, après un si grand bien,
non, Thyeste de vous ne demande plus rien.
Quoi ! Prince, vous vivez ! Eh ! Comment d’un perfide
avez-vous pu fléchir le courroux parricide ?
Que faisiez-vous, cher prince ? Et dans ces mêmes lieux
qui pouvait si longtemps vous cacher à nos yeux ?
Effrayé des fureurs où mon âme est livrée,
je vous croyais déjà la victime d’Atrée ;
Plisthène dans ces lieux n’était plus attendu.
Je l’avoue, à mon tour je me suis cru perdu :
j’allais tenter...

Plisthène.
Calmez le soin qui vous dévore ;
vous n’êtes point perdu, puisque je vis encore.
Tant que l’astre du jour éclairera mes yeux,
il n’éclairera point votre perte en ces lieux :
malgré tous mes malheurs, je vis pour vous défendre.
De ces bords cependant fuyez, sans plus attendre ;
et, sans vous informer d’un odieux secret,
croyez-en un ami qui vous quitte à regret.
Adieu, seigneur, adieu : mon âme est satisfaite
d’avoir pu vous offrir une sûre retraite.
Thessandre doit guider, au sortir du palais,
des pas que je voudrais n’abandonner jamais.

Thyeste.
Moi fuir, prince ! Qui ? Moi ! Que je vous abandonne !
Ah ! Ce n’est pas ainsi que ma gloire en ordonne.
Instruit par vos bontés pour un sang malheureux,
je n’en trahirai point l’exemple généreux.
Accablé des malheurs où le destin me livre,
je veux mourir en roi, si je ne puis plus vivre.
Laissez-moi près de vous : je ne puis vous quitter.
De noirs pressentiments viennent m’épouvanter ;
je sens à chaque instant que mes craintes redoublent,
que pour vous, en secret, mes entrailles se troublent :
je combats vainement de si vives douleurs ;
un pouvoir inconnu me fait verser des pleurs.
Laissez-moi partager le sort qui vous menace.
Au courroux du tyran la tendresse a fait place ;
les noms de fils pour lui sont des noms superflus ;
et ce n’est pas son sang qu’il respecte le plus.

Plisthène.
Ah ! Qu’il verse le mien : plût au ciel que mon père
dans le sang de son fils eût éteint sa colère !
Fuyez, seigneur, fuyez ; et ne m’exposez pas
à l’horreur de vous voir égorger dans mes bras.
Hélas ! Je ne crains point pour votre seule vie :
ne fuyez pas pour vous, mais pour Théodamie.
C’est vous en dire assez, seigneur, sauvez du moins
l’objet de ma tendresse, et l’objet de mes soins.
Et ne m’exposez pas à l’horreur légitime
d’avoir, sans fruit pour vous, osé tenter un crime.
Fuyez, n’abusez point d’un moment précieux.
Cherchez-vous à périr dans ces funestes lieux ?
Thessandre, conduisez...

Thessandre.
Seigneur, le roi s’avance.

Plisthène.
Il en est temps encore, évitez sa présence.

Scène 4 : Atrée, Thyeste, Plisthène, Théodamie, Eurysthène, Thessandre, Léonide, gardes.

Atrée.
D’où vient, à mon abord, le trouble où je vous vois ?
Ne craignez rien, les dieux ont fléchi votre roi.
Ce n’est plus ce cruel guidé par sa vengeance ;
et le ciel dans son cœur a pris votre défense.
à Thyeste.
ne crains rien pour des jours par ma rage proscrits.
Gardes, éloignez-vous.

Scène 5 : Atrée, Thyeste, Plisthène, Théodamie, Eurysthène, Thessandre, Léonide.

Atrée, à Thyeste.
Rassure tes esprits :
d’une indigne frayeur je vois ton âme atteinte ;
Thyeste, chasse-s-en les horreurs et la crainte.
Ne redoute plus rien de mon inimitié,
toute ma haine cède à ma juste pitié.
Ne crains plus une main à te perdre animée ;
tes malheurs sont si grands qu’elle en est désarmée :
et les dieux, effrayés des forfaits des humains,
jamais plus à propos n’ont trahi leurs desseins.
Quelle était ma fureur ! Et que vais-je t’apprendre !
Ton cœur déjà tremblant va frémir de l’entendre.
Je le répète encor ; tes malheurs sont si grands,
qu’à peine je les crois, moi qui te les apprends.
il lui montre un billet d’Aerope.
ce billet seul contient un secret si funeste...
mais, avant de l’ouvrir, écoute tout le reste.
Tu n’as pas oublié les sujets odieux
d’un courroux excité par tes indignes feux :
souviens-t’en ; c’est à toi d’en garder la mémoire :
pour moi, je les oublie ; ils blessent trop ma gloire.
Cependant contre toi que n’ai-je point tenté !
J’en sens encor frémir mon cœur épouvanté.
En vain sur mes serments ton âme rassurée
comptait sur une paix que je t’avais jurée ;
car, dans l’instant fatal où j’attestais les cieux,
je me jurais ta mort, et j’imposais aux dieux.
Je n’en veux pour témoin que ce même Plisthène,
par de pareils serments qui sut tromper ma haine.
C’était lui qui devait me venger aujourd’hui
d’un crime dont l’affront rejaillissait sur lui ;
et, pour mieux l’engager à t’arracher la vie,
j’en devais, au refus, priver Théodamie.
De ce récit affreux ne prends aucun effroi :
tu dois te rassurer en le tenant de moi.
à Plisthène.
et toi, dont la vertu m’a garanti d’un crime,
ne crains rien d’un courroux peut-être légitime.
Si c’est un crime à toi de ne le point servir,
quelle eût été l’horreur d’avoir pu l’assouvir !
Enfin, c’eût été peu que d’immoler mon frère,
le malheureux aurait assassiné son père.

Thyeste.
Moi, son père !

Atrée.
Ces mots vont t’en instruire. Lis.
il lui donne la lettre d’Aerope.

Thyeste.
Dieux ! Qu’est-ce que je vois ? C’est d’Aerope.
Ah ! Mon fils !
La nature en mon cœur éclaircit ce mystère.
Thyeste t’aimait trop pour n’être point ton père.
Cher Plisthène, mes vœux sont enfin accomplis.

Plisthène.
Ciel ! Qu’est-ce que j’entends ? Moi, seigneur, votre fils !
Tout semblait réserver, dans un jour si funeste,
ma main au parricide, et mon cœur à l’inceste.
Grands dieux, qui m’épargnez tant d’horreurs en ce jour,
dois-je bénir vos soins, ou plaindre mon amour ?
à Atrée.
vous qui, trompé longtemps dans une injuste haine,
du nom de votre fils honorâtes Plisthène ;
quand je ne le suis plus, seigneur, il m’est bien doux
d’être du moins sorti d’un même sang que vous.
Je ne suis consolé de perdre en vous un père
que lorsque je deviens le fils de votre frère.
Mais ce fils, près de vous, privé d’un si haut rang,
l’est toujours par le cœur, s’il ne l’est par le sang.

Atrée.
C’eût été pour Atrée une perte funeste,
s’il eût fallu te rendre à d’autres qu’à Thyeste.
Le destin ne pouvait, qu’en te donnant à lui,
me consoler d’un bien qu’il m’enlève aujourd’hui.
Eurysthène, sensible aux larmes de ta mère,
est celui qui me fit, de son bourreau, ton père.
Instruit de mes fureurs, c’est lui dont la pitié
vient de vous sauver tous de mon inimitié.
à Thyeste.
Thyeste, après ce fils que je viens de te rendre,
tu vois si désormais je cherche à te surprendre.
Reçois-le de ma main pour garant d’une paix
que mes soupçons jaloux ne troubleront jamais :
enfin, pour t’en donner une entière assurance,
c’est par un fils si cher que ton frère commence.
En faveur de ce fils, qui fut longtemps le mien,
de mon sceptre aujourd’hui je détache le tien.
Rentre dans tes états sous de si doux auspices,
qui de notre union ne sont que les prémices.
Je prétends que ce jour, que souillait ma fureur,
achève de bannir les soupçons de ton cœur.
Thyeste, en croiras-tu la coupe de nos pères ?
Est-ce offrir de la paix des garants peu sincères ?
Tu sais qu’aucun de nous, sans un malheur soudain,
sur ce gage sacré n’ose jurer en vain :
c’est sa perte, en un mot : cette coupe fatale
est le serment du Styx pour les fils de Tantale.
Je veux bien aujourd’hui, pour lui prouver ma foi,
en mettre le péril entre Thyeste et moi :
veut-il bien, à son tour, que la coupe sacrée
achève l’union de Thyeste et d’Atrée ?

Thyeste.
Pourriez-vous m’en offrir un gage plus sacré,
que de me rendre un fils ? Mon cœur est rassuré ;
et je ne pense pas que le don de Plisthène
soit un présent, seigneur, que m’ait fait votre haine.
J’accepte cependant ces garants d’une paix
qui fait depuis longtemps mes plus tendres souhaits.
Non que d’aucun détour un frère vous soupçonne ;
à la foi d’un grand roi Thyeste s’abandonne :
s’il en reçoit enfin des gages en ce jour,
c’est pour vous rassurer sur la sienne à son tour.

Atrée.
Pour cet heureux moment qu’en ces lieux tout s’apprête ;
qu’un pompeux sacrifice en précède la fête ;
trop heureux si Thyeste, assuré de la paix,
daigne la regarder comme un de mes bienfaits !
Vous qui de mon courroux avez sauvé Plisthène,
c’est vous, de ce grand jour, que je charge, Eurysthène ;
j’en remets à vos soins la fête et les apprêts.
Courez tout préparer au gré de mes souhaits.
Mon frère n’attend plus que la coupe sacrée :
offrons-lui ce garant de l’amitié d’Atrée.
Puisse le noeud sacré qui doit nous réunir
effacer de son cœur un triste souvenir !
Pourra-t-il oublier... ?

Thyeste.
Tout, jusqu’à sa misère.
Il ne se souvient plus que d’un fils et d’un frère.

Scène 6 : Plisthène, Thessandre.

Plisthène, à Thessandre.
Dès ce moment, au port précipite tes pas ;
que le vaisseau, surtout, ne s’en écarte pas.
De mille affreux soupçons j’ai peine à me défendre.
Cours ; et que nos amis viennent ici m’attendre.

P.-S.

Texte établi par Abréactions Associations d’après la tragédie de Prosper Jolyot de CRÉBILLON, Atrée et Thyeste, publiée aux Éditions Didot, à Paris, en 1818.

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