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Benjamin Ball

De la mégalomanie ou délire ambitieux

Du délire des persécutions ou maladie de Lasègue (7ème et dernière leçon)

Date de mise en ligne : samedi 23 octobre 2004

Mots-clés : , ,

Messieurs,

Parmi les manifestations psychologiques de la folie, l’une des plus fréquentes est l’exaltation de la personnalité, l’exagération du moi. Cette perturbation mentale, nos la rencontrons dans presque toues les formes de l’aliénation mentale, mais surtout, comme vous le savez, dans la forme expansive de la paralysie générale, où le délire des grandeurs, le sentiment de satisfaction, les idées de richesse, de puissance, de force et de santé physique constituent le fond même du délire, sous une forme inhérente et contradictoire, il est vrai, mais dans laquelle nous trouvons le caractère vraiment pathognomonique de la maladie.

Mais en dehors de la folie paralytique et des idées ambitieuses qui peuvent se manifester accidentellement, pour ainsi dire, dans le cours d’un grand nombre de maladies mentales de forme et d’origine diverses, il existe un trouble spécial de l’intelligence où les idées d’orgueil prennent une telle prépondérance qu’elles constituent le fond même de la maladie, sans se compliquer, même au degré le plus effacé, de ces troubles de la motilité, qui caractérisent la paralysie générale.

C’est la mégalomanie des Allemands, la folie des grandeurs de M. Broc, la folie avec prépondérance des idées de grandeur de Foville. Il s’agit là véritablement d’un délire partiel.

Vous connaissez, messieurs, mes opinions à cet égard ; vous savez qu’avec la très grande majorité des aliénistes modernes, j’écarte la pensée de l’existence indépendante de certains troubles intellectuels. La monomanie d’Esquirol a fait son temps, et il n’y a pas lieu de la ressusciter.

Mais il s’agit dans l’espèce d’un délire systématisé primitif, comme diraient les Italiens, d’une idée prépondérante qui règle à son gré l’ensemble du délire, et qui mérite à ce titre une place à part.

Je pourrais, messieurs, vous présenter à cet égard une description classique ; mais j’aime mieux me tenir sur le terrain essentiellement clinique, et consacrer cette conférence à l’histoire de deux malades, choisis parmi les plus intéressants, et vous montrer, chemin faisant, sous quels rapports ils se rapprochent et sous quels rapports ils s’éloignent du type convenu, du cadre didactique.

Le premier des deux malades, dont l’histoire va nous occuper aujourd’hui, mérite à juste titre cet honneur, car c’est assurément l’un des sujets les plus remarquables qu’il m’ait jamais été donné de rencontrer, non seulement par la saveur originale de ses idées, mais encore et surtout par l’ampleur de son intelligence.

C’est à un événement des plus vulgaires que je dois l’avantage d’avoir été mis en rapport avec lui.

Dans l’hôtel où il occupait une chambre, quelques jeunes gens paraissent s’être amusés à le persécuter en se livrant à des plaisanteries d’assez mauvais goût à ses dépens. Une nuit, ils l’ont brusquement réveillé en faisant mine d’enfoncer sa porte, et le malade, surpris brusquement au milieu de son sommeil, s’est cru attaqué par des brigands et leur a brusquement jeté le contenu d’un vase plein d’acide sulfurique, dont il se servait pour exercer son métier de graveur. Traduit pour ce fait devant les tribunaux, il a été l’objet d’une expertise médico-légale, dans laquelle il m’a été facile de reconnaître chez lui un délire des plus exubérants et des plus singuliers. Tel est l’enchaînement de circonstances qui l’a conduit à la clinique de Sainte-Anne.

Je vais maintenant vous raconter son histoire, telle du moins qu’elle ressort de ses propres récits ; mais, pour restituer aux faits leur véritable couleur, je dois vous prévenir que chaque incident de sa vie, amène sur ses lèvres une explosion naïve d’orgueil. Il s’accorde les éloges les plus extraordinaires avec la plus grande bonhomie et la plus parfaite simplicité.

Il est né d’une famille princière. Ses ancêtres étaient princes régents du Tyrol. Je ne trouve point dans mes souvenirs historiques la filiation de cette dynastie, qui n’est probablement qu’une chimère de plus parmi toutes celles que nourrit l’esprit de notre malade.

Depuis longtemps, ses ancêtres ont perdu cette haute position par suite de leurs idées libérales. Son grand-père, qui habitait l’Alsace, était un simple particulier remarquable seulement par sa haute longévité (il est mort à quatre-vingt-quinze ans) et par sa fécondité patriarcale ; il a eu dix-huit enfants.

Son père, homme extrêmement intelligent au dire de notre sujet, s’est occupé surtout de métallurgie ; il a fait de nombreuses découvertes qui ont eu le plus grand retentissement en Europe ; il a trouvé entre autres choses l’analyse spectrale, dont les savants allemands contemporains se sont plus tard indûment emparés, dit-il.

De tous les membres de la famille, c’est le seul dont le sujet parle avec une estime voisine de l’admiration ; il n’a pour tous les autres que des paroles sévères, comme vous le verrez bientôt.

Cet homme est mort de bonne heure à la suite d’un accident ; il a laissé sept enfants. Son fils, dont nous allons vous retracer l’histoire, a quitté l’Alsace vers l’âge de trois ans, pour faire son éducation en Allemagne. Il n’a été qu’à l’école primaire, qu’il a quittée à quatorze ans ; mais, suivant ses propres expressions, “il y a brillé comme une étoile”.

À peine sorti de l’école, son génie s’est montré au grand jour ; il a cultivé, sans autre secours que ses propres talents, les arts, les sciences et leurs applications. Un jour, il entre dans un musée artistique, il y voit une statue de Niobé ; il lui vient immédiatement l’idée d’en faire un modèle en plâtre ; il y réussit à tel point, que l’un des professeurs attaché à l’établissement s’écrie publiquement devant ses auditeurs : “Ce jeune homme a fait en une heure ce que je serais incapable de faire en un mois.”

Messieurs, vous le savez, les professeurs n’ont point l’habitude de s’adresser de mauvais complimenta devant leurs élèves. Je suis donc tenté de croire que nous assistons ici à l’amplification naïve de quelques paroles d’encouragement adressées à ce jeune homme par un maître bienveillant ; mais, vous le comprenez, il nous est impossible de contrôler ici l’authenticité des faits.

La critique reprend ses droits à l’égard des découvertes mathématiques de notre sujet, parmi lesquelles il faut ranger la quadrature du cercle. Il a publié, il y a plus de trente ans, ses recherches à cet égard et il expose encore aujourd’hui son système avec beaucoup de verve et d’originalité.

Rentré en France il y a plus de quarante ans, après avoir voyagé dans diverses parties de l’Europe, il a continué le cours de ses exploits. Il est, nous dit-il, le père de la géologie moderne ; il nous expose à cet égard un système qui semble offrir de nombreuses analogies avec celui d’Élie de Beaumont ; mais lorsqu’on cite devant lui le nom de ce savant célèbre, il le traite comme un vulgaire intrigant, qui se serait approprié les travaux d’autrui.

Il est l’auteur d’un grand nombre d’inventions mécaniques des plus extraordinaires ; il a trouvé le moyen de diriger les ballons. Il aurait récemment découvert un nouveau principe qui doit révolutionner l’art de la navigation. Il a construit un bateau dans lequel il supprime tous les organes extérieurs ; le mouvement de propulsion est donné par un jet d’eau qui s’échappe à l’arrière, absolument comme chez les poulpes, que nous voyons dans nos aquariums. Après d’inutiles négociations avec le ministère de la marine, qui n’a point sa apprécier le mérite de son invention, il l’a vendue pour trois millions au gouvernement anglais, qui a versé cinq cent mille francs d’arrhes ; malheureusement cette somme lui a été dérobée par l’intermédiaire auquel il s’était adressé.

Il a fondé une société d’inventeurs, dans laquelle il jouait le rôle prépondérant. Il était chargé d’examiner toutes les inventions nouvelles, et de dresser un rapport sur le mérite qu’elles présentaient.

Il a trouvé au milieu de ses occupations sans nombre le temps d’approfondir la science des langues ; il a analysé les radicaux de quarante-deux idiomes différents, et ses recherches l’ont conduit à la découverte de la langue universelle. La seule chose qui lui manque à cet égard est la connaissance de la langue française, qu’il parle incorrectement et qu’il écrit sans orthographe. Il est le premier à reconnaître et à déplorer cette lacune.

Mais c’est surtout en archéologie qu’il s’est distingué ; il a trouvé la clef de tous les hiéroglyphes, et spécialement des hiéroglyphes égyptiens. Il nous apprend que l’égyptologie a été fondée par trois hommes, Champollion, de Rougé et lui. Il rend pleinement justice à ses illustres prédécesseurs, mais il s’attribue le mérite d’avoir complété leur œuvre.

Il a passé son temps dans les musées, au Louvre et ailleurs ; il a fait des conférences publiques auxquelles assistaient une foule d’auditeurs enthousiastes, venus de toutes les parties du monde. Il compte des admirateurs passionnés parmi les grands de la terre.

Tous ses travaux, toutes ses recherches ont été publiés dans des brochures qu’il faisait imprimer à ses frais et qu’il distribuait gratuitement avec un désintéressement digne d’un véritable savant.

Et cependant cet homme illustre, ce savant applaudi, ce grand artiste, se trouve aujourd’hui sans le sou. Lorsqu’on lui demande comment il se fait que tant de travaux et tant de recherches ne l’aient point enrichi, il répond avec beaucoup d’à-propos : “Croyez-vous qu’il soit possible de faire des inventions sur commande ? On les fait parce qu’on ne peut s’en empêcher.” Parole essentiellement vraie et profonde, et qui exprime bien la spontanéité de travail de tous les grands esprits.

Il fallait cependant vivre. Il s’est toujours tiré d’affaire par ses travaux pour les graveurs, pour les orfèvres et pour d’autres commerçants. Il donnait des “consultations” aux inventeurs ; enfin la moyenne de ses bénéfices variait de trois cents à huit cents francs par semaine. Il aurait pu facilement, sur ce chiffre, réaliser des économies, mais il a été volé par les uns et par les autres ; il a secouru des gens qui n’en valaient pas la peine : en un mot, il s’est laissé dépouiller. L’âge est venu, l’imagination s’est refroidie et ses moyens pécuniaires ont baissé. Cependant, il lui reste une vraie fortune en espérance. Il a chez lui un ouvrage orné de quatre-vingts planches gravées par lui, et dont chacune est un chef-d’œuvre. S’il pouvait le publier, il aurait de quoi vivre tranquille jusqu’à là fin de ses jours ; il s’agit seulement de trouver un éditeur.

Les informations que nous avons prises, nous portent à croire qu’il s’agit ici d’un rêve comme tous ceux qui sont familiers au malade. Il ne paraît jamais avoir été célèbre comme artiste, et nous croyons qu’il a toujours vécu difficilement. Mais ce qui est absolument incontestable, c’est son entier désintéressement. Il méprise la gloire comme il méprise l’argent ; il ne vit absolument que pour ses idées.

Je vous ai tracé le tableau parfaitement véridique d’un beau caractère ; notre homme est un savant désintéressé, vivant absolument dans le monde des conceptions scientifiques, insensible aux appâts vulgaires de l’ambition et de l’argent, et doué d’un caractère très bienveillant. Et cependant cet homme excellent est un profond égoïste, comme je vais vous le démontrer maintenant.

Il ne veut point avoir de relations avec sa famille, parce que ces gens, dit-il, font des enfants comme des rats et qu’il ne veut point les avoir à sa charge ; il s’est brouillé depuis de longues années avec une sœur qui vivait à Paris.

Il méprise tous ses parents qu’il appelle des crétins ; son père est le seul membre de sa famille dont il parle avec respect. Il mène une vie solitaire, et ne veut point avoir d’amis, parce que, dit-il, ce sont des gens faibles et dont il ne faut point s’embarrasser.

Un détail assez curieux de sa vie et qui achève de la peindre, c’est qu’il n’a jamais tiré à la conscription. Il ne faut point en conclure qu’il a voulu se soustraire à un devoir patriotique ; mais sa jeunesse s’est passée à l’étranger, et lorsqu’il est rentré en France, personne n’a jamais songé à l’inquiéter. Si donc il n’a jamais paru sous les drapeaux, c’est, comme il le dit très naïvement, parce qu’il n’y a jamais pensé.

Voici donc un vrai savant, un homme qui vit dans un monde idéal, qui n’est préoccupé que de l’étude et du développement de ses idées, qui méprise les honneurs et la fortune, qui n’a point, qui ne veut point avoir de famille ni d’amis, et qui, d’ailleurs, est pénétré de cet orgueil gigantesque et naïf qu’on retrouve si souvent chez les savants même les plus modestes. Que lui a-t-il manqué pour être un véritable homme de génie ? Peut-être une éducation plus complète ; peut-être une précision plus grande dans les conceptions intellectuelles ; peut-être un degré de plus dans l’énergie cérébrale.

Quant à son délire, il est dominé tout entier par la conviction de sa suprématie intellectuelle. Cette idée, il l’exprime à chaque instant avec un orgueil naïf, qui éclate dans chacune de ses paroles ; mais ce qui caractérise surtout son état mental, c’est la tendance à croire qu’il a inventé tout ce dont sa mémoire lui retrace le souvenir. Il a évidemment beaucoup lu, et remaniant à sa façon les notions diverses que lui apportaient ses lectures, il s’attribuait les conceptions générales d’Élie de Beaumont, les vues de Champollion, les travaux de nos philologues modernes. Il lui manquait ce phénomène d’arrêt, qui nous empêche à chaque instant de rouler sur la pente de l’absurde et de nous attribuer les idées qui, depuis longtemps, sont devenues l’héritage commun du monde scientifique.

Remarquons d’ailleurs que sa naïveté parfaite et son entière bonne foi l’empêchent d’imiter l’exemple de tant d’illustrations modernes, qui présentent très habilement, sous un déguisement nouveau, les découvertes d’autrui.

Sur ce délire primitif et systématisé dès l’origine sont venues se greffer quelques idées vagues de persécution ; mais c’est là un trouble intellectuel fort accessoire et qui ne mérite pas une attention spéciale. Remarquons seulement que, fidèle à ses tendances d’exagération, il veut intenter un procès à tous les gens compromis dans son affaire, et réclamer soixante mille francs de dommages intérêts à son propriétaire pour le tort qu’elle lui a causé. Ce n’est donc pas un homme absolument inoffensif. Ce n’est pourtant pas un vrai persécuté. Il n’a pas d’hallucinations de l’ouïe.

Je vais maintenant vous montrer un ambitieux vulgaire, qui, s’il vit aussi dans le monde des chimères, a rêvé les honneurs terrestres et les satisfactions de la fortune.

Un homme de trente-huit ans d’un assez beau développement physique est arrêté et conduit à Mazas sous l’inculpation d’escroquerie. Il est examiné, sous le rapport mental, par M. Motet à la suite d’une lettre adressée par sa sœur au procureur de la République. Cette personne fait savoir que son frère nourrit depuis longtemps certaines idées ambitieuses. À la suite d’un rapport rédigé par M. Motet, le sujet, que nous appellerons Louis, fut transféré à l’infirmerie spéciale du Dépôt, le 7 mai 1884. Il fut examiné par Legrand du Saulle qui rédigea le certificat suivant :

“Délire partiel, révélations célestes, désirs de rétablir le pouvoir temporel du pape, hallucinations anciennes de l’ouïe, lucidité manifeste en dehors de son délire très limité. Inculpation d’escroquerie ; ordonnance de non-lieu.”

Transféré de la préfecture à la Clinique des maladies mentales, cet homme nous a révélé une histoire des plus intéressantes et des plus significatives au point de vue psychologique. Nous la réduisons à ses traits les plus essentiels.

Il avait huit ans, dit-il, lorsque, réuni à ses condisciples qui faisaient leur première communion, il fut vivement frappé par la présence de l’évêque qui présidait la cérémonie et qui, s’adressant aux enfants, leur parla avec bienveillance en demandant à chacun d’eux quelle profession il comptait embrasser dans la vie. L’un disait : Je serai cultivateur ; l’autre disait : Je serai militaire, et chacun exprimait naïvement ses idées et ses espérances. Quand ce fut le tour de Louis, il s’écria avec assurance : Moi je veux être pape. - Fort bien, mon ami, lui dit le bon évêque ; vous avez choisi là une belle profession. Cette parole lancée à l’improviste, sous l’empire d’une sorte d’inspiration, devait décider de l’avenir du jeune homme ; elle était peut-être la première manifestation du délire qui, depuis trente ans, règne sans partage sur son esprit.

Quoi qu’il en soit, dès ce moment cette idée règne sans partage dans ce jeune cerveau. Les railleries de ses camarades ne font que le confirmer dans cette idée. Il entre au séminaire pour devenir prêtre (il avait un oncle supérieur d’un couvent), mais il s’aperçoit bientôt que toute allusion aux idées qui le préoccupent est très sévèrement reçue par ses maîtres. Dès lors il se concentre en lui-même sans perdre son objectif de vue.

Bientôt il se dit que la hiérarchie catholique, si puissamment organisée, ne laisse aucune liberté à ses membres, et qu’il lui sera bien plus facile d’aspirer à la papauté comme simple laïque, que de lutter contre l’opposition systématique de ses supérieurs. Il quitte donc le séminaire, il renonce au sacerdoce, sans renoncer à ses idées, et comme il faut vivre en attendant, il se fait agent d’affaires. Pendant ce temps, il roule dans sa tête des projets grandioses ; et, se croyant absolument sûr d’atteindre son but, il se promet de rétablir le pouvoir temporel et de ramener l’harmonie dans l’église pour la réconcilier avec le pouvoir civil.

À la mort de Pie IX, il écrit au conclave pour poser sa candidature ; il est profondément affligé de l’élection de Léon XIII ; il écrit au nouveau pape pour le prier d’abdiquer en sa faveur ; il est très vivement froissé de ne recevoir aucune réponse à cette communication. Il n’en continue pas moins à nourrir des espérances ambitieuses.

Enfin, des événements auxquels nous venons de faire allusion le font tomber sous le coup de la justice et l’amènent, en fin de compte, à la Clinique des maladies mentales où nous l’avons gardé pendant près de cinq mois.

Pendant toute la durée de son séjour, il est resté fidèle à son délire, sans jamais en franchir les limites ; sur tous les autres points, il parle en homme parfaitement sensé. Il cherche à se disculper, peut-être avec raison, de l’accusation d’escroquerie qui pèse sur lui. Nous n’avons trouvé aucune trace des hallucinations trouvées par Legrand du Saulle.

Il est sorti le 20 septembre 1884.

Pendant tout le séjour, il est resté parfaitement calme ; il a travaillé régulièrement, et, s’il a toujours réclamé sa sortie, il a toujours apporté la plus grande modération à ses réclamations.

Voici donc un homme, d’ailleurs sain d’esprit, qui vit depuis un tiers de siècle sous l’empire d’une idée fixe, qui n’a jamais présenté, à aucune époque, des idées de persécution et qui n’a jamais varié en ce qui concerne le fond essentiel de son délire. Il écrit des lettres insensées aux dignitaires de l’Église, et cet homme s’étonne de ne point recevoir de réponse ; il nourrit des espérances chimériques dont il soutient ouvertement la validité et auxquelles il conforme ses actes. Il est donc fou et jamais on ne vit de délire plus limité. C’est un simple ambitieux sans aucune trace de délire des persécutions, sans hallucinations de l’ouïe ni des autres sens. Enfin, point important à noter, des recherches attentives nous ont permis de constater qu’il n’existe dans la famille du sujet aucune tâche héréditaire.

Je sais bien que, pour certains auditeurs, le simple fait d’un délire précoce débutant à l’âge de huit ans suffirait pour démontrer qu’il s’agit d’un héréditaire. Mais c’est là une simple assertion sans preuve, et qui, comme beaucoup d’assertions semblables, se trouve plus d’une fois en contradiction avec l’observation clinique.

Je vous ai donc présenté un véritable ambitieux, un ambitieux primitif.

Comparez à ce type d’un autre malade, ancien forgeron, qui se dit successeur de Napoléon III. Il a réussi, par un ingénieux roman, les deux principes opposés. Il est, dit-il, le fils naturel de l’Empereur. Or, son fils légitime, le prince impérial, ayant péri à la guerre, il est devenu, lui l’ancien forgeron, l’héritier légitime du trône de “papa trois”. Ses droits sont reconnus par l’impératrice ; il est en communication constante avec “maman Eugénie” qui lui envoie de ses nouvelles à travers les murs.

Sur ce fond, une fois établi, il broda des variations nombreuses ; mais comme on le voit, il marie, par une transition subtile, son existence ancienne à la condition nouvelle qu’il s’est octroyée.

C’est qu’en effet la puissance logique est le trait caractéristique des vrais mégalomanes. Quelle que soit la déchéance intellectuelle dont ils sont frappés, ils conservent le pouvoir d’enchaîner les idées, ils sont aptes à saisir les moindres contradictions, ils savent coordonner leur délire. C’est un travail raisonné et réfléchi, auquel ils apportent toutes les forces de leur intelligence malade. Ils étudient les objections qui peuvent leur être adressées ; ils cherchent d’avance les réponses qui pourront en triompher ; ils font à leur ouvrage des additions et des retranchements. Et voilà pourquoi, lorsqu’on entreprend de discuter avec eux, on les trouve armés de pied en cap, inaccessibles à tout raisonnement, et figés pour ainsi dire dans leurs idées fixes. On voit combien les aliénés de cette espèce diffèrent de nos paralytiques, dont l’orgueil naïf se prête aux contradictions les plus visibles, et dont la tenue contraste le plus souvent avec leurs aspirations.

Le mégalomane, au contraire, se compose une attitude en rapport avec le rôle qu’il s’est attribué. Il marche la tête haute ; il veut en imposer ; il exige le respect, et tout en lui respire un profond orgueil.

Vous avez vu depuis longtemps à la Clinique une vieille dame qui de fait appeler “la reine Couchet” ; tel est le titre assez bizarre qu’elle a choisi. Elle prétend descendre d’une reine de ce nom, et en vertu de cette origine illustre, elle veut monter sur le trône de France, pour faire cesser les malheurs de la patrie ; et, pour consolider son pouvoir, elle veut épouser le duc de Nemours.

Jusqu’ici, nous ne voyons dans ce délire qu’une manifestation individuelle du type classique de la folie ambitieuse ; mais ce qui caractérise essentiellement la reine Couchet, c’est le profond sentiment qu’elle a de sa grandeur. Son air, ses manières, son langage, tout, en elle, en respire la dignité. Elle se montre préoccupée, avant toutes choses, de tenir son rang. Un jour que, plein d’autres soucis, je passais rapidement devant elle, se dressant devant moi, elle me dit : “Depuis quand monsieur Ball a-t-il oublié de me saluer ?” Un autre jour, elle vint se plaindre très vivement qu’elle n’était dans l’asile l’objet d’aucune distinction, et qu’on la traitait “comme tout le monde”.
- Et pourquoi, lui dis-je, vous traiterait-on autrement que vos compagnes ?
- Comment ! me dit-elle, ne suis-je pas une reine ?

Par un effet naturel des idées qu’ils nourrissent, les aliénés de ce genre sont d’une libéralité sans bornes, en paroles du moins. L’un promet à ses interlocuteurs des places, des honneurs, des dignités, pourvu seulement qu’ils parviennent à le faire mettre en liberté ; l’autre se répand en promesses d’argent, il doit faire la fortune de tous ceux qui l’entourent. Ces promesses se soldent généralement en monnaie de singe ; mais il n’en est pas toujours ainsi. Trélat cite le cas d’un aliéné ambitieux et pourvu d’une assez belle fortune, qui s’occupait de toutes sortes d’affaires, et cherchait les gens qui avaient besoin d’argent pour leur en prêter, non par bienveillance, mais par orgueil. Ce genre de délire n’est malheureusement pas assez commun, me direz-vous ; mais je vous ferai observer que si cet aliéné faisait le bonheur de son entourage, il ne faisait pas celui de sa propre famille.

C’est précisément ici le cas de noter cette antipathie pour la famille, cette aversion pour les proches qui règne si souvent chez tous les aliénés, mais plus spécialement chez les ambitieux, même quand ils ne sont pas imbus d’idées de persécution. Un mégalomane, en effet (s’il n’a pas perdu tout souvenir de son existence antérieure) est gêné par sa famille et ses proches : c’est un parvenu qui rougit de son origine et qui cherche à en écarter les souvenirs importuns.

Nous avons parlé jusqu’ici des ambitieux expansifs, de ceux qui proclament bien haut leur délire et ne cherchent nullement à le dissimuler ; mais il est d’autres ambitieux animés d’un profond esprit de réticence, et qui cachent soigneusement leurs conceptions délirantes.

Il faut les surprendre dans un moment d’abandon, et recueillir un aveu qui ne se renouvellera peut-être jamais dans le cours de leur existence. Mais si leur méfiance est difficile à endormir, si elle paralyse l’expression de leurs sentiments intimes, ils n’en sont pas moins attachés à leurs idées fixes, ils n’en sont peut-être que plus obstinés dans leurs convictions insensées, et leur silence ne doit point en imposer à l’observateur.

Un dehors de la mégalomanie proprement dite, les idées ambitieuses peuvent se rencontrer dans presque toutes les formes de maladies mentales et plus spécialement chez les faibles d’esprit, chez les fous circulaires à la période d’excitation, enfin chez les persécutés quand l’évolution de leur délire est sortie de sa première phase. Mais en laissant de côté ces états morbides où les idées orgueilleuses viennent se greffer sur un autre tronc, et ne constituent pas le fond même du délire, il faut reconnaître qu’il existe une forme spéciale, une espèce morbide distincte dans le cadre psychopathique, dont l’exaltation de l’orgueil constitue la base fondamentale.

Les sujets de ce genre, pour la plupart entaché d’un vice héréditaire, jouissent en général d’une organisation aussi solide au physique qu’au moral. Destinés, pour la plupart, à vivre longtemps, ils ne versent que difficilement dans la démence ; ils conservent, pendant de longues années, leurs facultés intellectuelles ; mais, par contre, ils sont absolument incurables, sauf à la première période, où meurs idées encore flottantes peuvent se modifier. Plus tard il n’est plus temps.

Je vous ai montré, au début de cette conférence, deux exemples frappants. S’il faut rendre justice à l’intelligence de ces deux sujets, s’il faut reconnaître que leurs facultés ne semblent offrir aucun amoindrissement, par contre il faut avouer que leur délire semble complètement inguérissable, car il est arrivé à faire partie intégrante de leur organisation.

Messieurs, les exemples que je viens de vous présenter, et dont il serait facile d’augmenter le nombre, suffiront sans doute pour vous convaincre qu’il existe un délire ambitieux, une véritable mégalomanie sans aucun rapport avec le délire des persécutions et la paralysie générale.

Il s’agit d’un délire systématisé, logique et bien coordonné, dans lequel on ne saisit aucune de ces contradictions grotesques qui choquant le bon sens, et qu’on trouve si souvent chez des malades d’un autre genre. Le véritable ambitieux met son attitude d’accord avec ses prétentions, soit qu’il adopte une tenue pleine d’orgueil, comme les princes, les rois et les empereurs, soit qu’il ait une tenue plus modeste, mais toujours pleine de dignité, comme notre vieux savant ou comme notre aspirant au suprême pontificat. En un mot, c’est un logicien, et c’est pourquoi sen délire est incurable comme celui des persécutés. Malgré la différence de ces deux maladies, leur pronostic est sensiblement le même ; ces aliénés, en général, vivent longtemps, changent peu et finissent souvent par tomber dans la démence, quand une maladie intercurrente ne vient terminer brusquement leur délire en même temps que leur existence [1].

Voir en ligne : Première leçon : « Du délire des persécutions »

P.-S.

Texte établi par PSYCHANALYSE-PARIS.COM à partir de l’ouvrage de Benjamin Ball, Du délire des persécutions ou Maladie de Lasègue, Asselin et Houzeau, Paris, 1890.

Notes

[1Nous aurions voulu terminer ce sujet par un coup d’œil jeté sur la littérature étrangère. Mais l’entreprise est difficile ; la terminologie n’est pas la même (surtout en Allemagne), et les tendances sont tellement différentes, que, dans le chapitre consacré, par le professeur Schüle, à la paranoïa, il est à peine question de Lasègue. Qu’il nous suffise donc de renvoyer le lecteur à l’excellente traduction du docteur Dagonet, qui pourra les initier aux idées de l’un des maîtres de la psychiatrie allemande.

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