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Jacques-Joseph MOREAU (de Tours)

Du Hachisch : Historique

Du Hachisch et de l’aliénation mentale (Première partie)

Date de mise en ligne : dimanche 17 juillet 2005

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Comme l’indique suffisamment le titre de cet ouvrage, c’est à l’occasion du hachisch, ou du moins de l’influence qu’exerce cette substance sur les facultés intellectuelles, qu’a été composé le travail que je livre au public.

C’est tout au plus si le hachisch est connu, même de nom, dans le monde médical. M. Aubert-Roche, dans son livre : De la Peste, ou Typhus d’Orient (1840), avait déjà appelé sérieusement l’attention sur le hachisch. En 1841, dans mon mémoire sur le traitement des hallucinations par le datura stramonium, je m’attachai à faire connaître sommairement les effets physiologiques de cette substance. C’est par moi-même, et non pas seulement par le rapport d’autrui, que j’avais appris a connaître les effets du hachisch. Au reste, il n’y a pas deux manières de les étudier : l’observation, en pareil cas, lorsqu’elle s’exerce sur d’autres que nous-mêmes, n’atteint que des apparences qui n’apprennent absolument rien, ou peuvent faire tomber dans les plus grossières erreurs.

Une fois pour toutes, et dès en commençant, je tenais à faire cette observation, dont nul ne contestera la justesse. L’expérience personnelle est ici le criterium de la vérité. Je conteste à quiconque le droit de parler des effets du hachisch s’il ne parle en son nom propre, et s’il n’a été à même de les apprécier par un usage suffisamment répété.

Que l’on ne s’étonne pas de m’entendre parler ainsi. Depuis mon voyage en Orient, les effets du hachisch ont été pour moi l’objet d’une étude sérieuse, persévérante. Autant que j’ai pu, et de toutes manières (un grand nombre de confrères, que je pourrais nommer ici, me rendront ce témoignage), je me suis efforcé d’en répandre la connaissance dans le public médical. Mes paroles ont été souvent accueillies avec incrédulité ; mais cette incrédulité a cessé toutes les fois que, surmontant certaines craintes, bien naturelles du reste, on a suivi mon exemple, et qu’on a eu le courage de voir par soi-même.

Tous ceux qui ont visité l’Orient savent combien l’usage du hachisch est répandu, parmi les Arabes surtout, chez lesquels il est devenu un besoin non moins impérieux que l’opium chez les Turcs, les Chinois, et les liqueurs alcooliques chez les peuples de l’Europe.

Hachisch est le nom de la plante dont le principe actif forme la base des diverses préparations enivrantes usitées en Égypte, en Syrie et généralement dans presque toutes les contrées orientales. Cette plante est commune dans l’Inde et dans l’Asie méridionale, où elle vient sans culture. C’est une espèce de chanvre qui diffère très peu de notre chanvre d’Europe. Les botanistes l’ont nommé Cannabis indica. « Si l’on examine, » dit M. Aubert qui, comme nous, a étudié le hachisch sur les lieux ; « si l’on examine les feuilles, les fleurs et les graines de cette plante, on croira reconnaître un chanvre venu dans quelque terre maigre. Le hachisch est de la même famille et du même genre... Les feuilles sont opposées, pétiolées, à cinq divisions profondes et aiguës. Les fleurs sont peu apparentes. Les mâles et les femelles existent comme dans le chanvre ordinaire. Le fruit est une petite capsule contenant une seule graine. Le calice des mâles est à cinq divisions, à cinq étamines ; celui des femelles est d’une seule pièce. La racine est pivotante. La différence qui existe entre le chanvre et le hachisch est dans la tige : ce dernier a seulement une hauteur de deux à trois pieds au plus. Sa tige n’est pas unique, mais rameuse depuis le pied. Les branches sont alternes ; on ne trouve pas sur la tige ces filaments que l’on rencontre sur le chanvre. L’odeur que répand le hachisch est moins forte que celle du chanvre ; elle a quelque chose de particulier [1]. »

Ajoutons que la filasse du hachisch est trop grossière pour être facilement employée par les cordiers.

Tout porte à croire que l’espèce de chanvre naturalisée en Europe a été importée de Chine. Le chanvre se trouve dans la Russie asiatique, jusqu’aux frontières des deux empires, dans le gouvernement d’Irkontok. La plante n’a pas dégénéré en passant au nord do l’Altaï. Les étés de la Sibérie lui conviennent très bien, et suffisent pour amener sa graine à une complète maturité. Comme elle ne diffère point de celle que nous cultivons en Europe, on ne peut méconnaître que l’une et l’autre viennent de la même terre natale, et cette terre ne peut être que la Chine ou quelque autre contrée méridionale.

La préparation du hachisch la plus commune, et qui sert en quelque sorte de principal condiment à presque toutes les autres, c’est l’extrait gras. La manière de l’obtenir est fort simple : on fait bouillir les feuilles et les fleurs de la plante avec de l’eau à laquelle on a ajouté une certaine quantité de beurre frais ; puis, le tout étant réduit, par évaporation, à la consistance d’un sirop, on passe dans un linge. On obtient ainsi le beurre chargé du principe actif et empreint d’une couleur verdâtre assez prononcée. Cet extrait, qui ne se prend jamais seul, à cause de son goût vireux et nauséabond, sert à la confection de différents électuaires, de pâtes, d’espèces de nougats, que l’on a soin d’aromatiser avec de l’essence de rose ou de jasmin, afin de masquer l’odeur peu agréable de l’extrait pur. L’électuaire le plus généralement employé est celui que les Arabes appellent DAWAMESC. Sa couleur et sa consistance lui donnent un aspect peu agréable et qui inspire toujours quelque répugnance, du moins à nous autres Européens, que le talent de nos confiseurs rend nécessairement fort difficiles. Cependant il est agréable au goût, surtout lorsqu’il est fraîchement préparé ; avec le temps, il a l’inconvénient de devenir un peu rance. Toutefois il ne perd aucune de ses propriétés : j’en possède qui a été préparé il y a bien une dizaine d’années, et qui a conservé toute son énergie. Dans le but d’obtenir des effets que les Arabes recherchent avec ardeur, à cause des excès auxquels ils se livrent, on mêle à cet électuaire différentes substances aphrodisiaques, telles que la cannelle, le gingembre, le girofle, peut-être bien aussi, comme M. Aubert-Roche parait être porté à le croire, la poudre de cantharides. J’ai entendu dire à plusieurs personnes qui avaient voyagé dans l’Inde qu’on n’y trouvait jamais du hachisch pur, mais toujours mélangé avec les substances que nous nommions tout-à-l’heure, ou même avec de l’opium, de l’extrait de datura et autres substances narcotiques. On conçoit que le mélange de ces différentes substances avec le hachisch en varie singulièrement les effets.

Les feuilles du hachisch peuvent se fumer avec le tabac ; quand elles sont récemment cueillies, elles ont une action rapide et énergique : elles semblent perdre toutes ou presque toutes leurs propriétés en se desséchant. Elles servent encore à la préparation d’une espèce de bière dont les effets sont trop violents pour n’être pas dangereux. M. Aubert l’a vue produire des accès de fureur.

J’ai dit que le dawamesc était la préparation la plus usitée, et dont les effets étaient le plus certains. C’est aussi celle qu’il est le plus facile de se procurer, et qu’on a le moins à craindre de voir s’altérer en la faisant venir d’Orient. C’est du dawamesc que j’ai le plus souvent fait usage.

Son action est loin d’être la même pour tous les individus. À dose égale, elle peut produire des effets extrêmement variés, du moins sous le rapport de leur intensité, suivant les individus. Je ne puis dire précisément quels tempéraments, quelles constitutions ressentent plus vivement son influence. En général, les individus a tempérament bilieux-sanguin m’ont paru les plus impressionnables. Rien ne me fait croire que le hachisch ait une action plus prononcée sur les femmes que sur les hommes. J’ai rencontré quelques personnes sur lesquelles le hachisch semblait n’avoir aucune action. Toujours est-il qu’elles résistaient à des doses qui, chez d’autres, auraient produit des effets très intenses. J’ai acquis la certitude qu’avec une certaine énergie de volonté, on pouvait arrêter ou du moins diminuer considérablement ces effets comme on maîtrise un mouvement de colère. Nous verrons, par la suite, combien ils peuvent être modifiés par les circonstances extérieures, par les impressions qui nous viennent du dehors, par la disposition d’esprit dans laquelle on se trouve.

Il faut prendre le hachisch à jeun, on du moins plusieurs heures après avoir mangé ; sans cela, ses effets sont très incertains, ou tout-à-fait nuls. Le café paraît aider à leur développement, comme il abrège leur durée, en les rendant momentanément plus intenses.

En général, il ne faut guère moins de la grosseur d’une noix de dawanesc, c’est-à-dire environ 30 grammes, pour obtenir quelques résultats. Avec la moitié ou seulement le quart de cette dose, on éprouvera une gaieté plus ou moins vive, ou même un peu de fou rire ; mais ce n’est qu’avec une dose beaucoup plus élevée qu’on obtiendra les effets que l’on désigne généralement dans le Levant sous la dénomination italienne de fantasia.

On ne saurait douter que les effets du hachisch n’aient été connus dans la plus haute antiquité. M. Virey, dans un mémoire plein d’une judicieuse érudition, inséré au Bulletin de Pharmacie (année 1803), a prouvé que le Cannabis indica était bien véritablement le népenthès d’Homère. Diodore de Sicile [2] nous apprend que les Egyptiens allèguent différents témoignages du séjour d’Homère parmi eux, mais particulièrement le breuvage qu’il fait donner par Hélène à Télémaque, chez Ménélas, pour lui faire oublier ses maux ; car ce népenthès que le poète feint qu’Hélène a reçu de Polymneste, femme de Thoon, à Thèbes, en Égypte, n’est autre que ce fameux remède usité chez les femmes de Diospolis, et qui a fait dire d’elles qu’elles avaient seules le secret de dissiper la colère et le chagrin.

Dans le moyen âge, le parti que certains princes du Liban surent tirer des propriétés du hachisch tient vraiment du merveilleux.

Le voyageur Marc Paul, dit M. Sylvestre de Sacy, nous apprend que le Vieux de la montagne faisait élever des jeunes gens choisis parmi les habitants les plus robustes des lieux de sa domination, pour en faire les exécuteurs de ses barbares arrêts. Toute leur éducation avait pour objet de les convaincre qu’en obéissant aveuglément aux ordres de leur chef, ils s’assuraient après leur mort la jouissance de tous les plaisirs qui peuvent flatter les sens. Pour parvenir à ce but, ce prince avait fait faire auprès de son palais des jardins délicieux. Là, dans des pavillons décorés de tout ce que le luxe asiatique peut imaginer de plus riche et de plus brillant, habitaient de jeunes beautés uniquement consacrées aux plaisirs de ceux auxquels étaient destinés ces lieux enchanteurs. C’était là que les princes ismaéliens [3] faisaient transporter de temps à autre les jeunes gens dont ils voulaient faire les ministres aveugles de leurs volontés. Après leur avoir fait avaler un breuvage qui les plongeait dans un profond sommeil et les privait pour quelque temps de l’usage de toutes leurs facultés, ils les faisaient introduire dans ces pavillons, dignes des jardins d’Armide. À leur réveil, tout ce qui frappait leurs oreilles et leurs yeux les jetait dans un ravissement qui ne laissait à la raison aucun empire dans leur âme... Ce breuvage merveilleux n’était autre, dit Jourdain, que le hachisch, dont le chef de la secte connaissait les vertus, et dont l’usage ne se répandit que dans les siècles postérieurs.

M. Sylvestre de Sacy a démontré, en s’appuyant sur différents textes arabes, que le mot assassin était la corruption du mot Hachischin, et qu’il avait été donné aux Ismaéliens parce qu’ils faisaient usage d’une liqueur enivrante appelée hachisch. « L’ivresse par le hachisch, dit Michaud, jette dans une sorte d’extase pareille à celle que les Orientaux éprouvent par l’usage de l’opium ; et d’après le témoignage d’un grand nombre de voyageurs, on peut assurer que les hommes tombés dans cet état de délire s’imaginent jouir des objets ordinaires de leurs voeux et goûter une félicité dont l’acquisition leur coûte peu, mais dont l’usage trop souvent répété altère l’organisation animale et conduit au marasme et à la mort... Ceux qui se livrent à cet usage sont encore aujourd’hui appelés Hachischins ou Hachaschins ; et ces deux expressions font voir pourquoi les Ismaéliens ont été nommés par les historiens latins des croisades tantôt assissini, tantôt assassini ».

On connaît le dévouement fanatique que les princes ismaéliens savaient inspirer à leurs sujets au moyen des illusions dont ils les environnaient. Ce dévouement ne reculait devant aucun obstacle, devant aucun sacrifice. Sur un signe de la volonté du maître, les Hachischins se précipitaient du haut d’une tour, se jetaient dans les flammes, s’enfonçaient un poignard dans le cœur, ou bien allaient à travers tous les périls, des obstacles de toutes sortes, frapper au milieu de leurs palais, sur leur divan, et entourés de leurs gardes les chefs ennemis que le maître avait désignés à leurs coups.

Sauvages [4] décrit de la manière suivante les effets produits par une espèce d’électuaire usité dans l’Inde, et dans la composition duquel entre le chanvre indien. « On raconte, dit-il, plusieurs choses fabuleuses sur la vertu de ce philtre : on prétende par exemple, que son effet est d’aveugler un mari, lorsqu’un adultère est prêt à entrer dans son lit, pour séduire sa femme. Mais Kempfer a vu plusieurs de ces faits ; tels sont les suivants : Dans le Malabar, beaucoup de vierges, belles, bien arrangées et tirées du temple des brachmanes, viennent en public pour apaiser le dieu qui préside à l’abondance et au beau temps ; lorsque le prêtre lit la formule des prières contenues dans les livres sacrés, ces filles commencent à danser, à sauter en faisant des cris, à fatiguer leur corps, à tourner leurs membres et leurs yeux, à jeter de l’écume et à faire des actions horribles... On reconduit ensuite ces brachmanes fatiguées dans le temple ; on les fait coucher, et, leur ayant donné une autre potion, pour émousser la force de la première, on les fait voir une heure après au peuple, saines d’esprit, pour que la troupe des gentils sache qu’elles sont délivrées des génies et qu’elle croie que l’idole (Wistnu) est apaisée.

Kempfer lui-même reçut, dans un repas de ses amis qui l’acceptèrent de même, un bol d’un électuaire qui leur avait été donné par ceux de Bengale. Quand ils l’eurent avalé, ils furent singulièrement réjouis ; ils se mirent à rire et à s’embrasser ; quand la nuit vint, ils montèrent à cheval, et il leur semblait qu’ils volaient dans les airs, sur les ailes de Pégase, et qu’ils étaient entourés des couleurs de plusieurs arcs-en-ciel. Arrivés chez eux, ils mangèrent avec un appétit dévorant ce qu’on leur donnait, et le lendemain ils se trouvèrent sains de corps et d’esprit ».

En 1841, lorsque je publiai mon mémoire sur les hallucinations, je n’avais pu encore étudier les effets du hachisch que d’une manière imparfaite. Depuis, je me suis livré à un grand nombre d’expériences sur moi-même et sur quelques personnes (entre autres plusieurs médecins) que je suis parvenu, ce qui n’est pas toujours facile, à décider à en prendre. Dans le cours de cet ouvrage, j’aurai occasion d’en faire connaître les résultats principaux. Toutefois je puis dès à présent donner ici le récit de deux fantasia, les plus complètes que j’aie pu observer sur autrui. Pour la première, je transcrirai, mot pour mot, les notes qui m’ont été remises par la personne qui en fait le sujet. On y remarquera un certain désordre de rédaction que je n’ai pas voulu corriger ; elles ont été écrites peu après l’accès, dont elles se ressentent encore un peu.

« Jeudi 5 décembre... J’avais pris du hachisch, j’en connaissais les effets, non par expérience, mais par ce qu’une personne qui avait visité l’Orient m’en avait dit, et j’attendais, tranquille, l’heureux détire qui devait s’emparer de moi. Je me mis à table, je ne dirai pas, comme quelques personnes, après avoir savouré cette pâte délicieuse, car elle me parut détestable, mais après l’avoir avalée avec quelques efforts. En mangeant des huîtres, il me prit un accès de fou rire qui se calma bientôt lorsque je reportai mon attention sur deux autres personnes qui, comme moi, avaient voulu goûter de la substance orientale, et qui voyaient déjà une tète de lion dans leur assiette. Je fus assez calme jusqu’à la fin du dîner ; alors je pris une cuillère et me mis en garde contre un compotier de fruits confits avec lequel je me supposais un duel, et je quittai la salle à manger en éclatant de rire. Bientôt j’éprouvai le besoin d’entendre, de faire de la musique ; je me mis au piano, et je commençai à jouer un air du Domino noir ; je m’interrompis au bout de quelques mesures, car un spectacle vraiment diabolique s’offrit à mes yeux : je crus voir le portrait de mon frère, qui était au-dessus du piano, s’animer et me présenter une queue fourchue, toute noire, et terminée par trois lanternes, une rouge, une verte et une blanche. Cette apparition se présenta plusieurs fois à mon esprit dans le courant de la soirée. J’étais assise sur un canapé : « Pourquoi, m’écriai-je tout-a-coup, me clouez-vous les membres ? Je sens que je deviens de plomb. Ah ! comme je suis lourde ! » On me prit les mains pour me faire lever, et je tombai lourdement par terre ; je me prosternai à la manière des musulmans, en disant : Mon père, je m’accuse, etc., comme si je commençais une confession. On me releva, et il se fit en moi un changement subit. Je pris une chaufferette pour danser la polka ; j’imitai par le geste et la voix quelques acteurs, et entre autres Ravel et Grassot, que j’avais vus, peu de jours auparavant dans l’Étourneau. Du théâtre, ma pensée me transporta au bal de l’Opéra ; le monde, le bruit, les lumières, m’exaltèrent au plus haut point ; après mille discours incohérents, en gesticulant, criant comme tous les masques que je croyais voir, je me dirigeai vers la porte d’une chambre voisine qui n’était pas éclairée.

Alors il se passa en moi quelque chose d’affreux : j’étouffais, je suffoquais, je tombais dans un puits immense, sans fin, le puits de Bicêtre. Comme un noyé qui cherche son salut dans un faible roseau qu’il voit lui échapper, de même je voulais m’attacher aux pierres qui entouraient le puits ; mais elles tombaient avec moi dans cet abîme sans fond. Cette sensation fut pénible ; mais elle dura peu, car je criai : Je tombe dans un puits, et l’on me ramena dans la pièce que j’avais quittée. Ma première parole fut celle-ci : Suis-je sotte ! je prends cela pour un puits, et je suis au bal de l’Opéra. Je me heurtai contre un tabouret ; il me sembla que c’était un masque qui, couché par terre, dansait d’une façon inconvenante, et je priai un sergent de ville de l’arrêter. Je demandai à boire ; on fit chercher un citron pour faire de la limonade, et je recommandai à la bonne de ne pas le prendre aussi jaune que sa figure, qui me paraissait couleur orange.

Je passai subitement mes mains dans mes cheveux ; je sentais des millions d’insectes me dévorer la tête ; j’envoyai chercher mon accoucheur, qui était en ce moment près de madame B***, pour délivrer la femelle d’un de ces insectes qui était en mal d’enfant et avait choisi pour lit de douleur le troisième cheveu à gauche de mon front : après un travail pénible, l’animal mit au monde sept petites créatures. Je parlai de personnes que je n’avais pas vues depuis plusieurs années, je rappelai un dîner où j’assistai, il y a cinq ans, en Champagne ; je voyais les personnages : le général H*** servait un poisson entouré de fleurs ; il avait à sa gauche M. K*** ; ils étaient devant mes yeux, et, chose inouïe, je sentais que j’étais chez moi, que tout ce que je voyais s’était passé dans un temps éloigné ; cependant ils me paraissaient là. Qu’éprouvais-je donc ?

Mais ce fut un bonheur enivrant, un délire que le cœur d’une mère peut seul comprendre, lorsque je vis mon enfant, mon bien-aimé fils dans un ciel bleu et argent. Il avait des ailes blanches bordées de rose ; il me souriait et me montrait deux jolies dents blanches dont je guettais la naissance avec tant de sollicitude ; il était environné de beaucoup d’enfants qui comme lui avaient des ailes et voltigeaient dans ce beau ciel bleu ; mais mon fils était le plus beau ; certes, il n’y eut jamais une plus pure ivresse ; il me souriait et tendait ses petits bras comme pour m’appeler à lui. Cependant cette douce vision s’évanouit comme les autres, et je tombai du haut du ciel que le hachisch m’avait fait entrevoir dans le pays des lanternes. C’était un pays où les hommes, les maisons, les arbres, les rues étaient des lanternes exactement pareilles aux verres de couleur qui éclairaient les Champs-Elysées le 29 juillet dernier. Cela me rappelait aussi le ballet de Chao-Kang que j’avais vu au théâtre nautique, étant enfant. Ces lanternes marchaient, dansaient, s’agitaient sans cesse, et au milieu apparaissaient plus brillantes que les autres les trois lanternes qui terminaient la prétendue queue de mon frère ; je voyais surtout une lumière qui dansait sans cesse devant mes yeux (elle était causée par la flamme du charbon de terre qui brûlait dans la cheminée). On couvrit le feu avec de la cendre. Oh ! dis-je, vous voulez éteindre ma lanterne, mais elle va revenir. En effet, la flamme vacilla de nouveau, et je vis danser ma lumière, qui devint verte, de blanche qu’elle était.

Mes yeux étaient toujours fermés par une sorte de contraction nerveuse ; ils me cuisaient beaucoup ; j’en cherchai la cause, et je ne tardai pas à découvrir que mon domestique m’avait ciré les yeux avec de l’encaustique et qu’il me les frottait avec une brosse ; c’était un motif plus que suffisant pour expliquer le malaise que j’éprouvais à cet endroit.

Je buvais un verre de limonade, puis tout-à-coup je ne saurais dire à propos de quoi l’imagination, ma gracieuse fée, me transporta en pleine Seine aux bains Ouarnier. Je voulus nager et j’éprouvais encore un moment de cruelle émotion en me sentant enfoncer sous l’eau ; plus je voulais crier, plus j’avalais de l’eau, lorsqu’une amie vint à mon secours et me ramena à la surface ; j’entrevois par les toiles du bain mon frère, qui se promenait sur le pont des Arts.

Vingt fois je fus sur le point de commettre des indiscrétions ; mais je m’arrêtais en disant : - J’allais parler, mais il faut que je me taise. - Je ne puis décrire les mille idées fantastiques qui traversèrent mon cerveau pendant trois heures que je fus sous l’influence du hachisch ; - elles paraîtraient trop bizarres pour qu’on les croie sincères ; les personnes présentes doutaient parfois, et me demandaient si je ne me jouais d’elles ; car j’avais ma raison au milieu de cette étrange folie. Mes cris, mes chants, réveillèrent mon enfant, qui dormait sur les genou de ma mère. Sa petite voix, que j’entendis pleurer, me rappela à moi-même , et je m’approchai de lui ; je l’embrassai comme si j’eusse été dans mon état naturel. Craignant quelque crise, on m’éloigna de lui, et je dis alors qu’il ne m’appartenait pas, que c’était l’enfant d’une dame que je connais, qui n’en a pas et qui me l’envie toujours. Puis, j’allais faire des visites ; je causais, je faisais les demandes et les réponses ; j’allais au café, je demandais une glace, je trouvais que les garçons avaient l’air bête, etc. Après bien des promenades, dans lesquelles j’avais rencontré M. tel ou tel, dont le nez s’allongeait démesurément, quoiqu’il fût déjà raisonnablement grand, j’entrai chez moi en disant : Oh ! voyez donc ce gros rat qui court dans la tête de B***. Au même instant, le rat se gonfle et devient aussi énorme que le rat qui figure dans la féerie des Sept Château du Diable. Je le voyais, j’aurais juré que ce rat se promenait sur la tête où je l’avais si singulièrement placé, et je regardais le bonnet d’une dame présente ; je savais qu’elle était là réellement, tandis que B*** n’était qu’un être imaginaire ; mais cependant je puis affirmer que je l’ai vu. »

L’un de nos écrivains les plus distingués, M. Théophile Gautier, avait entendu parler des effets du hachisch. Il me témoigna un vif désir de pouvoir en juger par lui-même, tout en avouant qu’il était peu disposé à y croire. Je m’empressai de le satisfaire, bien convaincu qu’il suffirait de quelques grammes de dawamesc pour faire bonne et prompte justice de ses préventions. En effet, l’action du hachisch fut vive et saisissante, d’autant plus que celui qui l’éprouvait la redoutait moins et était, pour ainsi dire, pris à l’improviste.

M. Th. Gautier rendit compte dans un journal (la Presse) des principaux épisodes de la fantasia à laquelle il avait pris part. Le hachisch ne pouvait trouver un plus digne interprète que la poétique imagination de M. Gautier ; ses effets ne pouvaient être peints avec des couleurs plus brillantes, et j’oserais dire plus locales. Est-il besoin d’ajouter que l’éclat du style, et peut-être aussi un peu d’exagération dans la forme, ne doivent nullement mettre en défiance contre la véracité de l’écrivain, qui, en définitive, ne fait qu’exprimer des sensations familières à ceux qui ont quelque expérience du hachisch ?

« De tout temps, dit M. Th. G***, les Orientaux, à qui leur religion interdit l’usage du vin, ont cherché à satisfaire, par diverses préparations, ce besoin d’excitation intellectuelle commun à tous les peuples, et que les nations de l’Occident contentent au moyen de spiritueux et de boissons fermentées. Le désir de l’idéal est si fort chez l’homme, qu’il tâche, autant qu’il est en lui, de relâcher les liens qui retiennent l’âme au corps ; et comme l’extase n’est pas à la portée de toutes les natures, il boit de la gaieté, il fume de l’oubli et mange de la folie, sous la forme du vin, du tabac et du hachisch. - Quel étrange problème ! un peu de liqueur rouge, une bouffée de fumée, une cuillerée d’une pâte verdâtre, et l’âme, cette essence impalpable, est modifiée à l’instant ! Les gens graves font mille extravagances ; les paroles jaillissent involontairement de la bouche des silencieux : Héraclite rit aux éclats, et Démocrite pleure !

[...]

Au bout de quelques minutes, un engourdissement général m’envahit ! II me sembla que mon corps se dissolvait et devenait transparent. Je voyais très nettement dans ma poitrine [5] le hachisch que j’avais mangé, sous la forme d’une émeraude d’où s’échappaient des millions de petites étincelles. Les cils de mes yeux s’allongeaient indéfiniment, s’enroulant comme des fils d’or sur de petits rouets d’ivoire qui tournaient tout seuls avec une éblouissante rapidité. Autour de moi, c’étaient des ruissellements et des écroulements de pierreries de toutes couleurs, des ramages sans cesse renouvelés, que je ne saurais mieux comparer qu’aux jeux du kaléidoscope ; je voyais encore mes camarades à certains instants, mais défigurés, moitié hommes, moitié plantes, avec des airs pensifs d’ibis, debout sur une patte d’autruche, battant des ailes, si étranges que je me tordais de rire dans mon coin, et que, pour m’associer à la bouffonnerie du spectacle, je me mis à lancer mes coussins en l’air, les rattrapant et les faisant tourner avec la rapidité d’un jongleur indien. L’un de ces messieurs m’adressa en italien un discours que le hachisch, par sa toute-puissance, me transposa en espagnol. Les demandes et les réponses étaient presque raisonnables, et coulaient sur des choses indifférentes, des nouvelles de théâtre ou de littérature.

Le premier accès touchait à sa fin. Après quelques minutes, je me retrouvai avec tout mon sang-froid, sans mal de tête, sans aucun des symptômes qui accompagnent l’ivresse du vin, et fort étonné de ce qui venait de se passer. - Une demi-heure s’était à peine écoulée que je retombai sous l’empire du hachisch. Cette fois, la vision fut plus compliquée et plus extraordinaire. Dans un air confusément lumineux voltigeaient, avec un fourmillement perpétuel, des milliards de papillons dont les ailes bruissaient comme des éventails. De gigantesques fleurs au calice de cristal, d’énormes passeroses, des lits d’or et d’argent montaient et s’épanouissaient autour de moi, avec une crépitation pareille à celle des bouquets de feux d’artifice. Mon ouïe s’était prodigieusement développée : j’entendais le bruit des couleurs. Des sons verts, rouges, bleus, jaunes, m’arrivaient par ondes parfaitement distinctes. Un verre renversé, un craquement de fauteuil, un mot prononcé bas, vibraient et retentissaient en moi comme des roulements de tonnerre ; ma propre voix me semblait si forte que je n’osais parler, de peur de renverser les murailles ou de me faire éclater comme une bombe. Plus de cinq cents pendules me chantaient l’heure de leurs voix flûtées, cuivrées, argentines. Chaque objet effleuré rendait une note d’harmonica ou de harpe éolienne. Je nageais dans un océan de sonorité, où flottaient, comme des îlots de lumière, quelques motifs de Lucia et du Barbier. Jamais béatitude pareille ne m’inonda de ses effluves ; j’étais si fondu dans le vague, si absent de moi-même, si débarrassé du moi, cet odieux témoin qui vous accompagne partout, que j’ai compris pour la première fois quelle pouvait être l’existence des esprits élémentaires, des anges et des âmes séparées du corps. J’étais comme une éponge au milieu de la mer : à chaque minute, des flots de bonheur me traversaient, entrant et sortant par mes pores ; car j’étais devenu perméable, et jusqu’au moindre vaisseau capillaire, tout mon être s’injectait de la couleur du milieu fantastique où j’étais plongé. Les sons, les parfums, la lumière, m’arrivaient par des multitudes de tuyaux minces comme des cheveux, dans lesquels j’entendais siffler des courants magnétiques. - À mon calcul, cet état dura environ trois cents ans, car les sensations s’y succédaient tellement nombreuses et pressées que l’appréciation réelle du temps était impossible. - L’accès passé, je vis qu’il avait duré un quart d’heure.

Ce qu’il y a de particulier dans l’ivresse du hachisch, c’est qu’elle n’est pas continue ; elle vous prend et vous quitte, vous monte au ciel et vous remet sur terre, sans transition. - Comme dans la folie, on a des moments lucides. - Un troisième accès, le dernier et le plus bizarre termina ma soirée orientale : dans celui-ci, ma vue se dédoubla. - Deux images de chaque objet se réfléchissaient sur ma rétine et produisaient une symétrie complète ; mais bientôt la pâte magique, tout-à-fait digérée, agissant avec plus de force sur mon cerveau, je devins complètement fou pendant une heure. Tous les songes pantagruéliques me passèrent par la fantaisie : caprimulges, coquesigrues, oysons bridés, licornes, griffons, cochemards, toute la ménagerie des rêves monstrueux frottait, sautillait, voletait, glapissait par la chambre... Les visions devinrent si baroques que le désir de les dessiner me prit, et que je fis en moins de cinq minutes le portrait du docteur ***, tel qu’il m’apparaissait, assis au piano, habillé en Turc, un soleil dans le dos de sa veste. Les notes sont représentées s’échappant du clavier, sous forme de fusées et de spirales capricieusement tire-bouchonnées [6]. Un autre croquis portant cette légende, - un animal de l’avenir, - représente une locomotive vivante avec un cou de cygne terminé par une gueule de serpent, d’où jaillissent des flots de fumée avec des pattes monstrueuses, composées de roues et de poulies ; chaque paire de pattes est accompagnée d’une paire d’ailes, et, sur la queue de l’animal, on voit le Mercure antique qui s’avoue vaincu malgré ses talonnières. Grâce au hachisch ,j’ai pu faire d’après nature le portrait d’un farfadet. Jusqu’à présent, je les entendais seulement geindre et remuer la nuit, dans mon vieux buffet.

Mais voilà bien assez de folies. Pour raconter tout entière une hallucination du hachisch, il faudrait un gros volume, et un simple feuilletoniste ne petit se permettre de recommencer l’Apocalypse. »

P.-S.

Texte établi par Abréactions Associations d’après l’ouvrage de Jacques-Joseph MOREAU (de Tours), Du Hachisch et de l’aliénation mentale, Éditions Fortin, Masson et Cie, Paris, 1845.

Notes

[1De la Peste, p. 247.

[2Livre 1, section 2.

[3Selon Jourdain, les Ismaéliens s’appelaient encore Bathémiens, Nazzariens, Molaheds et Hachischin.

[4Nosologie. - Paraphresynie magique. Delirium magicum

[5Un jeune médecin croyait voir la fluide nerveux circuler dans les ramifications du plexus solaire.

[6 En effet, il est remarquable combien, dans le hachisch, l’esprit est porté à transformer toutes ses sensations, à les revêtir de formes palpables, tangibles, à les matérialiser, pour ainsi dire !

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