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L’inconscient et Le Livre noir (I)

Inconscient freudien et désubstantialisation de la matière

Texte de l’intervention au Café « Le Relais Jussieu » (27 octobre 2005)

Date de mise en ligne : samedi 31 décembre 2005

Auteur : Guy MASSAT

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Texte de l’intervention de Guy Massat au Café « Le Relais Jussieu » (37, rue Linné - 75005 Paris), le jeudi 27 octobre 2005.

L’inconscient et Le Livre noir de la psychanalyse
Première intervention (27 octobre 2005)

Dans Le Livre noir de la psychanalyse, il est affirmé que Freud est un charlatan, un escroc, un menteur, un imposteur, un voleur d’idées, voire un criminel. Ça ressemble tellement au meurtre du père pour emballer la mère, qu’on croirait à une mise en scène du complexe d’Œdipe : Quarante auteurs tentent d’abattre Freud pour s’emparer de la psychanalyse à la manière des hordes primitives, dans lesquelles selon Darwin, on pouvait voir des enfants tuer leur père pour se partager le pouvoir.

Certes, la plupart des accusations du Livre Noir, font remarquer les psychanalystes, sont celles que l’on faisait déjà à Freud il y a cent ans. Personne ne supporte en effet facilement qu’on lui dise qu’il n’est que la marionnette de son inconscient. Pourtant le livre noir mérite notre attention actuelle, car il s’appuie sur une sournoise tromperie intellectuelle qu’il convient ici de démasquer. Elle consiste en un amalgame sémantique des définitions de l’inconscient, dans le but de faire accroire que Freud n’a rien inventé.

Mais, si cela est vrai, alors comment expliquer le formidable succès de la psychanalyse au XXème siècle ?

Borch-Jacobsen, le premier auteur du Livre Noir, ne peut éviter, lui-même, la question. « Comment expliquer le formidable succès de la psychanalyse au XXème siècle ? » interroge-t-il dans son introduction. Et il va nous donner son explication.

Borch-Jacobsen est américain, professeur de littérature comparée, philosophe, historien, il dit qu’il ne s’est jamais essayé à l’analyse sur un divan, mais il a écrit plusieurs ouvrages sur « le charlatan de Vienne » :

« Comment expliquer le formidable succès de la psychanalyse ? La raison, avance alors Borch-Jacobsen, est sans doute, sans doute, qu’il s’agit d’une belle histoire ».

Dans « belle histoire », il prend évidemment le mot « histoire » dans le sens péjoratif de récit invraisemblable, de baliverne destinée à tromper et à mystifier, et non pas, histoire, en son sens propre, en son sens épistémologique.

Alors, ne devons-nous pas demander à M. Borch-Jacobsen si le succès de la psychanalyse au XXème siècle ne serait pas plutôt dû historiquement à une certaine correspondance synchronique avec les grandes découvertes fondamentales qui ont marqué ce siècle à la fois dans les sciences et dans la philosophie ?

Prenons ce point de vue, un instant, point de vue qui est à l’opposé de celui de Borch-Jacobsen et rappelons que, concernant la science, le XXème siècle est celui de la désubstantialisation de l’univers physique, de la scission, de la fission, de l’atome, de la matière, de la substance. L’atome c’était l’indivisible. On croyait jusque là qu’il y avait une substance absolument indivisible sur laquelle reposait le monde et l’univers. Le XXème siècle a montré que l’indivisibilité des particules était une illusion.

Rapportons-nous à ce que dit un grand commentateur de la physique moderne, Arthur March :

« Les électrons n’ont pas de substance... (et cependant toute notre civilisation est basée sur l’électron, l’électricité, l’électronique. Toute notre civilisation n’est, en quelque sorte, qu’une exploitation du vide, puisque les électrons n’ont pas de substance et cette exploitation du vide ne fait que commencer). Cette “dématérialisation” de la particule élémentaire, poursuit le physicien, est un trait hautement caractéristique de la physique actuelle. La physique en arrive à extirper la matière inerte de sa représentation du monde, pour la remplacer par un jeu vivant d’ondes et de formes... La désubstantialisation de l’univers physique, influera sans nul doute, et de manière décisive sur ce que la vision du monde des sciences de la Nature est appelée à devenir. Il est évident, en effet, qu’une physique qui n’admet plus la matière, mais seulement des ondes en devenir ne s’accommode plus de cet esprit matérialiste qui a sous-tendu au cours des siècles toutes les conceptions de la Nature » (La physique moderne et ses théories, Arthur March, 1962).

Le philosophe des sciences Gaston Bachelard résume la découverte de la physique moderne, dans son livre Le nouvel esprit scientifique, par cette formule surprenante mais vraie : « Désormais il n’y a plus de chose ! ».

Voilà ce qui c’est passé au XXème siècle : les choses ont conceptuellement disparues. Et les physiciens d’aujourd’hui ne cessent de nous informer sur le vide et la création. Même Claude Allègre, ce scientifique qui fut ministre de l’éducation nous dit, dans son dictionnaire, que « c’est une structuration du vide qui aurait fait naître la matière ».

Qui plus est, le XXème siècle découvre non seulement qu’il n’y a plus de chose, plus de matière en soi, mais il assiste aussi, à la fin de la métaphysique, c’est-à-dire à « la science de l’être » au profit de la dialectique, notamment avec Karl Marx. La physique s’est désubstantialisée et l’être lui même a fait brusquement place à une nouvelle conception du devenir qui ne se réfère plus à l’ontologie. Selon la formule du philosophe Alain Badiou dans « L’Etre et l’événement », aujourd’hui : « Le vide est le nom propre de l’être ». Fin de la métaphysique.

S’il n’y a plus de chose, conceptuellement parlant, vous comprendrez aisément que la conscience en prend un rude coup. Car, si comme l’a montré Husserl « toute conscience est conscience de quelque chose » et qu’il n’y a plus de chose, peut-on encore se référer à la conscience autrement que comme une simple hallucination, une fausse évidence ? La conscience rien, la conscience vide, ne peut plus être, en toute rigueur, qu’un rien de conscience, un vide de conscience, un zéro de conscience et laisse la place active à l’inconscient freudien.

Freud nous dit déjà en 1900 dans « L’interprétation des rêves » :

« Il est indispensable de cesser de surestimer la conscience » (p.520). Il affirme que : « Les activité de pensée les plus compliquées et les plus parfaites peuvent se dérouler sans que la conscience y prennent part » (p.504). Tout le psychisme est inconscient : « L’inconscient est le psychisme lui-même » (p.520). De sorte qu’à partir de lui lorsque nous disons psychique et psychisme, c’est comme si nous disions inconscient, un inconscient indépendant de la conscience.

Freud a mis en évidence la séparation irréductible entre le conscient et l’inconscient, séparation tout en faveur de l’inconscient, comme il y a une séparation entre l’être et le devenir tout en faveur aujourd’hui du devenir, comme il y a une séparation entre la substance et la physique quantique, tout en faveur de la non-substantialité.

Avec Freud l’inconscient se dégage de la conscience qui perd ainsi toutes les prérogatives qu’on lui attribuait depuis 2500 ans, depuis Parménide.

Ce que nous devons retenir c’est que l’inconscient freudien est une révolution, une coupure épistémologique du même ordre que la désubstantialisation de la matière par la physique du XXème siècle et de la fin de la métaphysique, la fin de l’être, en philosophie dans ce même siècle.

Freud nous a libéré de la conscience comme la physique moderne nous a libéré de la matière, comme le devenir nous libère de l’être, comme la pensée moderne nous a délivré de l’ontologie.

Vous connaissez le mot d’Einstein : « En supprimant la matière, nous croyions qu’il resterait l’espace, mais en supprimant la matière nous nous sommes aperçus que nous avions aussi supprimé l’espace ». Eh bien de la même manière, en quelque sorte, en supprimant la substance physique, on pouvait croire qu’il resterait la métaphysique. Mais nous nous sommes aperçu qu’en supprimant la substance physique on supprimait aussi la métaphysique. En faveur de quoi ? de quelque chose de nouveau, l’inconscient freudien.

Voilà le XXème siècle : Que reste-t-il quand on a supprimé la matière, l’espace et l’être de la conscience ? La formule du physicien Hawking nous l’annonce : « Fin de la physique, début du temps ». La fin de la physique est le début du temps, du temps insondable, comme la fin de la conscience est le dévoilement temporel de l’inconscient. « L’inconscient est une pulsation temporelle », dira Lacan (Les quatre concepts).

C’est au niveau de ce vide dynamique, de cette béance créatrice, de ce vide qui parle - après tout « vocare » être libre en latin est homophone, de « vocare » nommer (l’homophonie n’est pas acceptable pour le conscient mais elle l’est dans l’inconscient -, c’est au niveau de ce vide qui parle que Lacan va introduire la loi du signifiant et de ses effets dans tous discours. Ce que la parole a construit, la parole peut le défaire et inversement. Les créations les plus improbables deviennent alors possibles. L’inconscient, dit Lacan c’est l’impossible, c’est ce qui était impossible justement pour le conscient.

Pour poursuivre, encore un peu, si vous le permettez, la comparaison avec la physique moderne, nous pouvons évoquer la fameuse théorie des cordes qui est la théorie la plus élaborée, et la plus fascinante de la physique du XXème siècle. La représentation des particules qui n’existent plus, fait place ici à de minuscules cordes. Ces cordes, ou ondes, peuvent être ouvertes ou se refermer en forme d’anneaux, se tordre et vibrer. Ça ressemble à s’y méprendre à la topologie des nœuds de Lacan. Ce serait ces cordes quantiques qui en vibrant auraient des effets de particules, comme les signifiants lacaniens ont des effets de sens.

« L’inconscient freudien, nous dit alors Lacan, n’a donc rien à faire avec les formes dites de l’inconscient qui l’ont précédées ». Pourquoi ? Parce qu’elles étaient toutes relatives au conscient et à ses fantasmes totalitaires.

Avec l’effondrement de la matérialité par la physique quantique, l’effondrement du conscient comme référence absolue, le XXème siècle a de plus abouti, en philosophie, à la fin de la métaphysique. Qui sommes nous, où sommes nous, et pourquoi ? Réponse : Nous sommes personne, nous sommes nulle part et sans cause et sans but. La grande question métaphysique : « Pourquoi y a-t-il quelque chose et non pas plutôt rien », c’est inversée au XXème siècle, en : Pourquoi n’y a-t-il rien et non pas quelque chose ? Réponse : Parce qu’il n’y a plus que du langage. Et à partir du langage toute chose est possible. Alors que s’il y a de la substance, s’il y a de l’être et des choses, l’homme ne peut être fatalement qu’un esclave de ces choses.

Mais ces remarques fondamentales illustrant le XXème siècle sont comme oubliées voire écartées systématiquement par Borch-Jacobsen, ainsi que par les quarante auteurs du « Livre Noir » pour lesquels, la tête enfouie dans leur bonne conscience, il ne semble pas s’être passé grand chose au XXème siècle, sinon, comme dirait Valéry, que « la Marquise est sortie à cinq heure », comme d’habitude. Les quarante auteurs soutiennent étourdiment ou volontairement - si c’est volontairement ils tombent dans le travers du révisionnisme historique qui consiste à falsifier les faits pour les faire correspondre à quelque idéologie du conscient. Ils déplacent la signification de l’inconscient très exactement sur ce qu’il ne signifie pas pour Freud ; à savoir quelque chose qui serait dépendant du conscient. Un inconscient relatif au conscient, fait remarquer Lacan, au passage, n’a jamais rien appris à personne. Priver Freud de la découverte de cette nouvelle dimension de l’existence humaine qu’est le langage, c’est comme si on coupait les ailes d’une mouche pour mieux l’accuser de ne pouvoir voler.

Freud ayant mis à jour une autre dimension de l’inconscient, c’est-à-dire une autre dimension de l’existence humaine qui est le langage sans sujet et qui se trouve en phase directe avec la science moderne sans substance, et la désontologie de la métaphysique, Lacan, dans son retour à Freud, précise bien opportunément :

« Au niveau de l’inconscient (freudien) il y a quelque chose en tous points homologue à ce qui se passe au niveau du sujet (conscient) - ça parle, et ça fonctionne d’une façon aussi élaborée qu’au niveau conscient, qui perd ainsi ce qui paraissait son privilège » (p. 27).

Le conscient perd donc tous les privilèges qu’il détenait depuis 2500 ans, depuis Parménide, et ce, en faveur de l’inconscient. De la même manière que la notion d’atome a perdu tous ses privilèges en faveur de la dématérialisation, et que l’être a perdu ses prérogatives en faveur d’une conception plus fondamentale du devenir, c’est-à-dire un devenir qui ne prend plus l’arrêt de l’être dans son intentionnalité.

Voilà, pour commencer, où il convient, me semble-t-il, de situer au XXème siècle, l’invention freudienne de l’inconscient. Et c’est bien « une belle histoire », mais cette fois une belle histoire dans un tout autre sens que le réductionnisme révisionniste de Borch-Jacobsen.

Vous vous dites, peut-être, que j’emploie abusivement le mot révisionniste, qui est de triste mémoire. Pas du tout, le terme révisionniste est le nom que se sont donné eux-mêmes les historiens américains qui ont entrepris la critique systématique de l’œuvre freudienne. Pouvait-on être plus maladroit ?

Pour mieux soutenir la critique systématique de l’œuvre de Freud, et la thèse selon laquelle la psychanalyse n’a rien découvert de nouveau, Borch Jacobsen avance, un peu plus loin, un argument qu’on pourrait juger spécialement médiocre pour un professeur de littérature comparée, mais qui s’expliquera facilement si nous considérons qu’il ne mesure ici les choses que dans la perspective du conscient . Et le malheur c’est que la logique de la conscience, plus que toute autre discipline, est assujettie à une exigence totalitaire et réductrice.

Freud n’aurait rien trouvé de nouveau simplement, dit Borch-Jacobsen, parce que « les grandes découvertes ne viennent jamais de nulle par ». Le génie, ne ferait en fait qu’emprunter à tous ceux qui l’auraient précédé... Par exemple Picasso, si l’on suit le raisonnement Borchien, Picasso aurait largement emprunté à l’art nègre comme aux peintres qui l’ont précédé ou qui furent ses contemporains. Il en irait ainsi pour toutes les grandes découvertes : rien ne vient jamais de nulle part parce qu’on retrouvera toujours, dans quelque dépotoir du passé, quelques bancales précurseurs. Dans cette perspective, on ne voit guère que Dieu qui ait fait un monde seulement à partir de rien.

Nonobstant, le point remarquable concernant les créateurs de génie, c’est justement qu’ils n’ont jamais réellement de précurseurs. Ceux qui semblent être des annonciateurs sont en réalité absolument sans aucune importance historique. Pourquoi ? parce que, justement le créateur de génie fait tout autre chose que ce qui était déjà là. C’était déjà là mais seulement sous forme de prémisses. Sinon on pourrait être amener à soutenir que Michel Ange se réduit à la qualité du marbre qui existait avant lui. Picasso a inventé un point de vue totalement différent, bien sûr, de ce que l’on voyait avant lui. Il fait du jamais vu, à savoir du Picasso. Après une visite à une exposition de Picasso, on ne voit plus les choses que comme du Picasso. Ce qui, par un effet rétroactif nous permet de mieux apprécier l’art nègre et beaucoup d’autres choses que l’on ne voyait pas avant. Le véritable créateur de génie est qu’il n’a jamais de précurseurs auxquels il se serait soumis. Ça c’est le rôle de l’art appliqué. L’essence du génie est d’être explicite et ce qui était implicite n’était jamais qu’implicite c’est-à-dire qu’il ne se voyait pas. Les grandes découvertes comme la grande poésie et la grande littérature ne viennent de nulle part. C’est le discours universitaire qui après coup s’efforce de les réduire au passé, voire au présent, dont elles s’étaient affranchies.

Cette approximation masquée qui nivelle tout par le bas est la logique de la conscience unienne pour laquelle le progrès serait une ligne continue à l’infini sans aucun accident de parcours et toujours prévisible. Eh bien non, tout est chaotique et imprévisible.

Ce n’a jamais été le conservatisme du conscient qui a favorisé l’invention et le nouveau. Bien au contraire, l’histoire le montre, c’est toujours le courage de l’inconscient. La science, elle-même, pour peu qu’on s’intéresse à ses métamorphoses, est toujours en relation avec l’imprévu. Il n’y a jamais de certitude nous disent les grands savants mais toujours de l’imprévu. Et l’imprévu c’est un autre nom de l’inconscient.

L’inconscient c’est la contradiction des a priori statiques de la conscience et de la psychologisation de l’existence qui s’obstine toujours, non pas au nouveau, mais à la normalisation réductrice.

L’inconscient n’est autre que la faculté de s’étonner. L’inconscient c’est l’incontrôlable, et le conscient n’est autre que le contrôlable et son fantasme d’arrêt et de mort.

Pour continuer avec Borch Jacobsen, voici ce qu’il écrit, cette fois, à propos de Lacan et des intellectuels français qui l’ont suivi :

« Les intellectuels français auraient-ils payé si cher pour chercher la vérité de leur désir sur le divan de Lacan, s’ils avaient su qu’ils pouvaient trouver la même sagesse dans les éditions de poche de Kojève, de Heidegger ou de Blanchot ? »

Autrement dit, cet universitaire américain veut nous soutenir que les intellectuels français sont des imbéciles, des ignorants, des débiles, qui ne savent ni lire ni penser.

Borch-Jacobsen se complaît à jardiner misérablement pour réduire tel concept de Lacan à un concept de Heidegger, tel autre à l’un de Kojève, tel autre à une formule de Hegel, tel autre à une notion de Sartre, etc. Comme il fit pour Freud et les intellectuels de son temps. Mais ne peut-on faire la même chose avec n’importe quoi et avec n’importe qui ? On dirait que Borch-Jacobsen ne s’aperçoit pas que cette méthode inversée ne mène qu’à des impasses mortifères. Il est loisible, en effet, d’opérer la même réduction déconstructive, la même fausse méthode, qui et celle des impuissants et des jaloux, pour Kojève, pour Heidegger, pour Hegel, pour Sartre et pour qui on voudra jusqu’à, encore une fois, qu’on aboutisse à Dieu, le seul à avoir créer le monde à partir de rien. Mais on pourrait ajouter, suivant la même méthode, que Dieu avait besoin précisément de ce rien pour faire le monde ; donc, il y avait quelque chose avant lui auquel nous sommes en droit de le réduire, si Dieu soit-il ?

Borch-Jacobsen appelle la psychanalyse une « théorie zéro », zéro théos, étymologiquement parlant, c’est-à-dire sans base un. Il n’y a pas de un dans l’inconscient parce qu’il n’y a pas de principe d’identité. L’inconscient est une théorie zéro, tandis que le un fonde toutes les théories du conscient. Cependant le zéro s’avère aujourd’hui ce qu’il y a de plus consistant, plus consistant que le un, comme Lacan le montre avec sa topologie des nœuds. L’inconscient peut s’accommoder du conscient, comme le zéro peut s’accommoder du un Mais le conscient, comme le un, eux, ne peuvent, ni en fait ni en droit, admettre l’inconscient ou le zéro. Il n’y a de l’un que pour le conscient.

Borch-Jacobsen est philosophe. Normalement la philosophie n’a pas d’a priori, ni religieux ni scientifique. Pourtant la philosophie en a un selon la psychanalyse : c’est que la philosophie repose sur le conscient. Le mot même de philosophie nous le dit si on le décompose : Philo, c’est l’amour, et sophos, la sagesse ou la connaissance, c’est-à-dire la science et plus précisément la conscience. Les amis de la conscience, que sont les philosophes, ont pour ennemis l’inconscient pour la simple raison que l’inconscient admet le contradictoire que la logique de la conscience rejette par nécessité.

« Dans l’inconscient, explique Freud, toute pensée est nouée à son contraire » (IR, p. 399). L’inconscient freudien, pour peu qu’on l’examine attentivement, est un discours où les trois principes de la logique formelle perdent leur autorité. Les principes de la logique formelle circulent dans notre pensée depuis 2500 ans. Or voilà que l’inconscient freudien les conteste, les renverse, les dématérialise.

Ainsi, dans l’inconscient, premier axiome, il n’y a pas de principe d’identité, lequel est le premier principe de la logique formelle : A égale A. Éh bien dans l’inconscient A n’égale pas A. Une chose peut parfaitement être son contraire, se définir par son contraire ou par tout autre chose.

Dans l’inconscient, deuxième principe, le contradictoire est possible : c’est-à-dire qu’une chose peut - à la fois - être et ne pas être, elle peut être et ne pas être en même temps et sous le même rapport. Ce qui est impossible dans le conscient.

Dans l’inconscient, troisième postulat, le principe de tiers exclu n’a plus la souveraineté sur laquelle repose la puissance de la conscience et de l’esprit : c’est-à- dire qu’entre blanc et non blanc il y a toujours une troisième voie, celle de l’inconscient, ce qui est impossible pour le paradigme de la logique du conscient : Si c’est rouge c’est « non blanc » et si c’est blanc ce n’est pas « non blanc ».

Faute d’oser prendre ces remarques en considération certains des plus grands esprits du XXème siècle se sont étourdiment trompés sur l’inconscient freudien.

Voici quelques remarquables exemples de ratage de la psychanalyse chez des grands penseurs auxquels ne manque pas de se référer le Livre Noir :

Sartre reproche à l’inconscient freudien un parti pris déterministe qui évacuerait toute pensée de liberté. C’est qu’il place, en bon philosophe, la liberté du côté du conscient. Mais ce que montre justement l’inconscient freudien, c’est que la conscience n’est pas libre, la liberté de la conscience est un leurre. C’est l’inconscient qui est libre. « La liberté libre », pour reprendre la formule de Arthur Rimbaud, ne relève pas du conscient mais de l’inconscient. La liberté libre c’est l’inconscient. La conscience n’est jamais que la marionnette de l’inconscient, comme la marionnette que fait parler le ventriloque.

L’existence précède l’essence, dit Sartre. Comprenons bien ce qu’il dit à savoir : l’existence de la conscience précède ce que nous sommes. Nous voyons alors qu’il n’a jamais quitté la sphère immobile de Parménide : l’être est et le non-être n’est pas. Donc, rien de nouveau sous le soleil sartrien de la conscience. Et pourtant la psychanalyse ne doit sa grandeur qu’à sa conception de la liberté toujours renouvelée.

Autre exemple, Deleuze dans son « Anti-Oedipe » : il prétend que l’inconscient ne se réduit qu’à « des ratés, des conflits imbéciles, et des compromis débiles » dont le refoulement volontaire et conscient devrait faire l’économie, avec un peu de bonne volonté. Mais le comble pour l’auteur de l’Anti-Œdipe, c’est qu’il s’est suicidé en se défenestrant. Tout psychanalyste sait que sauter par la fenêtre (la fenêtre fait naître), c’est-à-dire sauter par « ce qui fait naître » dans le vide d’où nous venons constitue la réalisation de l’acte incestueux.

Qu’a t-il pensé Deleuze durant sa chute ? À son Anti-Oedipe ? S’il est vrai qu’à l’instant de mourir on n’a plus rien à se dissimuler, peut-être s’est-il dit : « quant à l’Œdipe puisque je tombe, je montre que je me suis trompé, tout comme l’a fait l’Oedipe de l’histoire ».

Ce qui, en quelque sorte, lui aurait permis de fermer la fenêtre après avoir sauté, fermer la fenêtre de la conscience, bien sûr. Ce qui eut été, somme toute, la moindre des politesses en ce siècle.

Autre exemple, Barthes dans « Fragment d’un discours amoureux ». Barthes prétend que la psychanalyse « est incapable de penser l’amour ». Il dit implicitement : penser consciemment l’amour. Car il n’y a pour lui de pensée que pour le conscient. Or justement, quand la conscience pense l’amour c’est à chaque fois l’inconscient qui le fait. Seul, l’inconscient est ce qui rend possible l’amour. La preuve absolue c’est que nous sommes là, à partir d’un acte d’amour, sans que personne ne nous ait consciemment pensé.

Enfin, Karl Popper, le philosophe des sciences, le philosophe - inutile de le préciser, mais faisons le quand même - le philosophe des sciences du conscient. Popper conteste la validité de la psychanalyse en se plaçant du point de vue de la réfutabilité, c’est-à-dire de la mesure. Mais l’inconscient justement, est ce qui est sans mesure, et, puisqu’il n’a pas de mesure, Popper naïvement, conclut qu’il n’existe pas. Il pense que la mesure a aboli le sans mesure. Mais la mesure n’abolit jamais le sans mesure, elle le refoule simplement. Toute mesure repose sur le sans mesure qu’elle refoule et elle s’effondre tôt ou tard justement par le retour de ce qu’elle refoule. N’ayant pas poussé sa réflexion assez loin Popper rate ce que d’autres par contre ont bien vu, comme Heiseinberg et son principe d’incertitude (1901), ou Gödel et son théorème d’incomplétude. Lacan se disait parfaitement d’accord avec Popper : l’inconscient est irréfutable, à savoir sans mesure. Mais, justement, ni l’un ni l’autre n’avaient la même opinion tout en disant la même chose. C’est ça le langage. Les mots peuvent être les mêmes et être en même temps totalement différents.

Contre la puissance interprétative de l’inconscient ces grands esprits, et il y en a d’autres, confessent involontairement qu’ils ne rêvent que d’une société idéale : la société de consommation planifiée.

Se désirant elle-même à travers l’autre la conscience nie l’autre : l’inconscient, l’étranger, et qui plus est, elle pense l’avoir mangé. C’est l’histoire du cannibale qui assure que dans son île il n’y a plus de cannibale parce qu’il vient justement de manger le dernier.

Aussi longtemps que nous écoutons seulement les mots du conscient comme étant l’expression du réel, nous n’écoutons pas encore, nous n’écoutons absolument rien, nous n’écoutons pas l’inconscient.

Mais revenons au Livre Noir qui ne manque jamais l’occasion de se référer aux philosophes dont nous venons brièvement de parler et qui ne se réduisent pas bien sûr à ce qu’ils ont dit de la psychanalyse.

Essayant de faire accroire l’idée récurrente que Freud n’a rien inventé, voici ce que maintenant écrit Jean Cottraux - Jean Cottraux est psychiatre des hôpitaux et dirige l’Unité de traitement de l’anxiété au CHU de Lyon. Voici ce qu’il écrit (p. 802 du Livre Noir) :

« La psychanalyse n’a pas le monopole de l’inconscient ». Mais personne n’a le monopole de l’inconscient. C’est Freud qui l’a dit le premier. Freud a bien insisté sur le fait que la psychanalyse devait être profane, c’est-à-dire qu’elle ne soit pas sous le monopole des médecins. Le médecin Cottraux feint ici d’ignorer que, depuis Freud, « psychanalyse » et « inconscient » sont étroitement liés et pour ainsi dire synonymes.

Le mot psychanalyse se décompose en deux mots grecs prestigieux : analyse, analusis, qui signifie libération et Psyché, qui désigne le « souffle vital », et chez Freud, justement, le « souffle vital », c’est la parole de l’inconscient.

Feignant de ne pas l’avoir remarqué Jean Cottraux poursuit :

« Tout comme Christophe Colomb pour l’Amérique, Freud n’est pas le découvreur de l’inconscient ». C’est vrai que, d’une certaine manière, Christophe Colomb n’est pas le découvreur de l’Amérique, il croyait que c’était les Indes ! Quelle erreur inadmissible ! Il a d’ailleurs appelé les autochtones qu’il a rencontrés des indiens et cette appellation est restée, au grand dam des Indiens de l’Inde qui ont bien le droit de protester. Christophe Colomb aurait même bénéficié d’une carte que lui aurait remis juste avant de mourir, comme dans les films d’espionnage, un navigateur inconnu, raconte-t-on, ce dont Las Cases, le biographe de Colomb, s’est fait l’écho. C’est qu’on trouve toujours des précurseurs. C’était aussi, nous l’avons vu, le grand argument de Borch-Jacobsen. Mais ce navigateur inconnu de qui avait-il eu ses renseignements, comment avait-il eu l’idée d’un Nouveau Monde ? D’un autre précurseur nécessairement, etc., etc. L’argument régressif qui ramène tout à Dieu ne peut ici tenir sérieusement la route. Car si Colomb n’avait pas découvert l’Amérique, ses précurseurs seraient restés aussi inconnus qu’ils l’étaient. Les cartes et les récits des Vikings et des Bretons seraient restés aussi illisibles qu’elles l’étaient alors.

Ce n’est que parce que Christophe Colomb a découvert l’Amérique qu’on a pu confirmer que les descriptions d’Eric Le Rouge, par exemple, décrivaient les côtes de ce qui est aujourd’hui le Canada. La conscience ne connaît jamais les choses qu’après coup. Le sophisme naïf de Jean Cottraux qui fictivement retire à Colomb son mérite, nous soutient alors dans le mouvement d’un ellipse admirable, que c’est Platon et Janet qui ont découvert l’inconscient freudien. Mais, encore une fois, ce n’est qu’après Freud qu’on a pu comprendre le « thumos » platonicien, qui désigne le principe de vie, le désir, le cœur, comme ayant des relations, qui ne sont pas inintéressantes, avec l’inconscient freudien. Quant à l’inconscient de Janet il s’agit d’un inconscient automatique, c’est l’expression même de Janet, un automatisme soumis à la conscience, et non pas l’inconscient freudien qui est dynamique autonome, sans dépendance à l’égard de la conscience, et ne relève que du langage.

Cottraux, si l’on poussait un peu plus avant son raisonnement, soutiendrait que le gagnant d’une course, ne serait pas le premier s’il n’ y avait pas de second. Mais le second ne pourrait l’être s’il n’y avait pas de troisième et ainsi de suite jusqu’au dernier lequel serait, en toute rigueur, la cause efficiente du gagnant qui perdrait ainsi sa valeur de premier.

Le livre noir s’ouvre avec Borch-Jacobsen et se ferme avec Jean Cottraux. Et c’est le comble. Parce que maintenant Jean Cottraux ne prive plus Freud de tout mérite, comme le fait Jacobsen, il le réduit à quoi ? À n’être qu’un précurseur des TCC, de la thérapie cognitivo-comportementaliste, qui est le triomphe de la théorie du conscient. Freud n’est plus le charlatan, l’escroc, le menteur dont on parlait au début. C’est bien pire, Freud n’a d’autres mérites que d’être le précurseur de Cottraux et des thérapies cognitivo-comportementales !

C’est pourquoi nous serons amenés, la prochaine fois, à aborder la clinique selon le Livre Noir, avec notamment l’inceste, puisque Freud est accusé d’inceste, et le cas de Anna O, qui passe pour être le premier cas de la psychanalyse.

En conclusion j’avouerais humblement que « Le livre noir de la psychanalyse » ne m’a pas scandalisé. Il m’a transformé. Il m’a transformé en « Ali Barbare et les quarante voleurs ». A, l, i : A comme ami, l, comme lacanien et I comme Inconscient. Barbare, parce que le langage de l’inconscient est un langage barbare. Et quarante voleurs, parce que les auteurs du Livre noir sont au nombre de quarante. Mais, je pathétise sans doute un peu trop, je les qualifie trop noblement de voleur. C’est exagéré car il ne s’agit que de simples chapardeurs, des petits voleurs d’autoradio ou de pommes à l’étalage. Agaçants, certes, mais pas vraiment voleurs, bien qu’il failles s’en méfier. Parce que, les voleurs, les voleurs au sens noble du terme, voleur ce qui emporte tout, les vrais voleurs de la pensée et des choses essentielles, ont toujours été les poètes. « Le poète est voleur de feu ». Le poète est comme Prométhée, il vole et transmet la semence du feu.

- « Si votre maison était en flamme quelle est la chose que vous emporteriez, demandait-on à Cocteau qui répondait : moi, j’emporterai le feu ». « L’inconscient c’est le réel, explique Lacan, est le réel ça fout le feu partout ». Partout, c’est-à-dire dans toutes les consciences.

L’inconscient est un langage, un langage de feu, un langage plus puissant et vital que le langage physiologique et chimique du corps, plus puissant et vital que les langues ordinaires et les langues savantes. Il est compréhensible qu’un tel inconscient déclenche des réactions démesurées pour lesquelles tout argument, même les plus sournois, et les plus imbéciles, semblent autorisés. C’était comme ça du temps de Freud et ce le sera encore. Car là où il y a de la parole il y a toujours le feu de l’inconscient.

Je souhaiterais que tous les analysants et les analystes, bien sûr, défendent cette dimension qu’il connaissent de part leur pratique sur le divan : le champ freudien, le champ de l’inconscient freudien, le champ du discours inconscient.

Ici même et maintenant avec les questions que vous voudrez bien nous poser.

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