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Daniel Paul SCHREBER

« Jeux avec l’homme » et « jeux de miracle ». - Appels à l’aide. - Oiseaux parleurs

Mémoires d’un névropathe (chapitre XV)

Date de mise en ligne : samedi 27 novembre 2004

Langue de cet article : Deutsch > »Menschen-« und »Wunderspielerei«. Hilferufe. Sprechende Vögel

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Quelque temps après le renversement décrit dans le chapitre XIII, donc à peu près à la fin 1895 ou au début 1896, j’ai fait une série d’expériences qui m’ont permis de soumettre à un nouvel examen critique mes représentations précédentes concernant les “images furtives d’hommes bâclés à la 6-4-2”, les “jeux avec l’homme” et autres jeux, et à la suite duquel examen je suis arrivé à un point de vue divergent, du moins en partie.

Me reviennent présentement en mémoire, notamment trois processus qui m’ont délivré de ce que j’avais jusqu’ici considéré comme vrai et correct : d’abord les sanctifications auxquelles j’assistai, au Noël de l’année 1895, dans la famille du Dr Weber, conseillé privé et directeur de l’institut, ensuite l’attribution d’une lettre, arrivée de Cologne et en portant le cachet de la poste, laquelle m’était adressée par ma belle-sœur, et enfin, un cortège d’enfants défilant au-dessous de mes fenêtres dans ces mêmes rues des faubourgs de Pirna, cortège qui était celui de la célébration du 25ème anniversaire de la paix de Francfort - le 10 mai 1896. Après cela, vient également la correspondance régulière que j’ai bientôt pu entretenir avec les membres de ma famille - ce qui me permettait en outre de pouvoir lire le journal -, de sorte que j’en vins à ne plus douter qu’une vraie humanité subsistait, en même nombre et tout aussi étendue sur la surface de la terre qu’auparavant. En revanche, une difficulté nouvelle m’apparaissait désormais, celle de réussir à concilier ces faits avec mes anciennes perceptions qui, selon toutes les apparences, étaient radicalement opposées. Cette difficulté existe encore aujourd’hui, et je dois admettre que je me retrouve là en face d’un mystère non résolu, et qu’un tel mystère est, probablement pour tout homme, tout aussi insoluble.

Il est indubitable que mes anciennes représentations ne sont pas, comme on pourrait pourtant le penser, de simple “idées délirantes” ou “tromperies de sens” [1] ; car je reçois encore à présent, tous les jours et à n’importe quelle heure, des impressions qui me donnent la clarté complète sur le fait que, pour parler avec Hamlet, il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark [2] - c’est-à-dire, ici, dans les relations entre un Dieu et l’humanité. Les questions de savoir comment l’état existant actuellement s’est historiquement développé - si c’est par de grands sauts ou si des transitions progressives l’ont provoqué -, et, à côté de celle-là, la question de savoir dans quelle mesure ont lieu les expressions de vie encore indépendantes des rayons, expressions de vie des hommes non influencées par les effets de rayon (miracles), ces questions restent pour moi tout à fait obscures [3]. Il est tout à fait certain selon moi, que les “images furtives d’hommes bâclés à la 6-4-2”, ou que les expressions comme “maudit jeu humain”, ou les questions : “et maintenant, que va-t-il advenir de toute cette maudite histoire ?” etc., ainsi que le commérage à propos “des nouveaux hommes faits d’esprit Schreber ?”, n’ont pas pu naître toute seule dans ma tête, mais y ont été introduites par une parole extérieure et lointaine. Déjà, je devrais supposer qu’il y a une raison à cela, que ces représentations sont intimement liées à quelque chose de vrai et correspondent à des événements ou processus historiques. Au cours des six dernières années, en effet, j’ai reçu des perceptions - et j’en reçois encore quotidiennement, à n’importe quelle heure et de façon ininterrompue -, lesquelles justifient de manière indubitable pour moi - j’en ai la conviction -, que toute parole humaine prononcée dans ma proximité est basé sur un effet de miracle et se trouve en corrélation intime avec les effets des rayons et, alternativement, l’effort qu’ils effectuent pour se retirer.

Déjà, au chapitre VII, j’ai mentionné que chaque mot, chaque parole prononcée à mon adresse ou à ma proximité, ou encore chaque légère action d’un homme, occasionnant quelques bruits, par exemple l’ouverture des serrures sur mon passage, fermeture de celle de ma chambre, entrée d’un infirmier, etc., se produit toujours avec, et me cause toujours la même sensation de douleur, comme si on me cognait dans la tête ; le sentiment de douleur se prononce comme un brusque tiraillement dans la tête qui, aussitôt que le dieu s’est retiré à une distance démesurée, provoque un sentiment très désagréable, lié à chaque fois - c’est du moins le sentiment que j’en ai - à l’arrachement d’une partie de la substance osseuse de ma boîte de crânienne. Tant que je me tourne vers Dieu - dans ma chambre ou dans le jardin - et que je lui parle à haute voix, s’installe autour de moi un lointain silence de mort ; aussi longtemps que je reste avec Dieu, ne naît pas en lui de penchant à se retirer, justement parce qu’il est sous la pression directe des expressions de vie d’un homme qui se trouve en pleine possession de ses facultés d’entendement ; mais alors, un changement s’opère et me gagne, comme si j’étais sous des cadavres se mouvant à haute voix ; tous les autres hommes (infirmiers et patients) semblent alors immédiatement être plongés dans une incapacité totale de parler et d’émettre un seul mot [4]. J’entre également dans le même état, dès que ma vue se pose sur une nature féminine. Car aussitôt que je me dis qu’il faut que je détourne mon regard, mais cela peut également arriver lorsque ont lieu les miracles du verrouillage des yeux, ou aussitôt que je passe de la parole bruyante au silence sans me saisir pour autant d’aucun emploi mental, c’est-à-dire dès que je m’abandonne à ne penser rien [5], hé bien dans le délai le plus courts, comme en un clin d’œil, (instantanément), sortent généralement les apparitions suivantes, se corrélant les unes avec les autres, à savoir :

1°/ un bruit dans mon entourage, généralement une quelconque manifestation extérieure de l’un des fous dont il est vrai que mon environnement est surtout formé ;

2°/ l’apparition dans ma propre personne de miracle comme, par exemple, que les muscles habituellement placés au service du système respiratoire se déplacent au service du faible dieu (Ariman), et que je sois forcé de décharger des sons, après avoir utiliser tous mes efforts pour les réprimer ; parfois, les hurlements se répètent de façon si rapide et si fréquente, que je m’enfonce alors dans un état impossible et quasiment insupportable, notamment la nuit ;

3°/ une légère brise se lève, non pas tant influencée par un quelconque phénomène atmosphérique, mais indubitablement l’apparition de ces courts souffles coïncide avec les coupures de mes activités de pensée ;

4°/ les appels à l’aide des nerfs de dieu, lesquels retentissent d’autant plus pitoyablement que, le dieu s’étant retiré à une plus grande distance de moi-même, plus grande est par conséquent la distance que doivent manifestement parcourir ces nerfs isolés de leur masse globale et en état de crainte.

Toutes ces apparitions se répètent chaque jour des centaines de fois, et ce sont ainsi, au cours des années, des dizaines de milliers, si ce n’est pas des centaines de milliers de fois, que je les ai perçus dans leur parfaite uniformité. J’en ai déjà suggéré à différentes reprises la raison. Lors de chaque réglage de mon activité de pensée, le dieu juge tout de suite mes capacités mentales comme conformes à celles qu’il espérait à l’expiration du procès de destruction de mon entendement [6] (le “sens bête”), et il se donne ainsi la possibilité d’une retraite.

Afin de faciliter la mise en œuvre de cette retraite, on m’étonne par un “dérangement” au sens désigné dans le chapitre X. Tout de suite après vient le bruit (§1), et presque toujours en même temps, vient l’étonnant hurlement (§2) émanant des aspirations du faible dieu ; le but semble double à savoir, d’une part, de d’abord procurer l’impression, au moyen du “représenter” [7] qu’il s’agit bien d’un homme qui hurle et, d’autre part, que ces hurlements puissent étouffer le bruit qui pourrait naître d’une partie des voix internes laissées-là dans une sorte de semi conscience par le faible dieu ; il compte ainsi unir en mon corps tous les rayons et, dès lors, faire naître en moi une volupté d’âme [8] sans la présence de laquelle il n’oserait, au grand jamais, pénétrer dans mon corps, ou, pour le dire autrement, sans laquelle il ne pourrait y pénétrer sans risquer de mourir. L’éloignement provoque immédiatement (§3) : l’apparition d’un vent (voir chap. 1). Toutefois, si l’abolition espérée de l’attraction de mes nerfs n’est pas atteinte à nouveau, et que bien plutôt elle subsiste d’une manière inaltérée, le dieu supérieur en devient immédiatement conscient ; c’est ainsi que naît l’état de crainte, d’abord dans les parties des nerfs qui viennent de se détacher de dieu, sentiment véritable qui s’exprime par des appels (“à l’aide” §4). L’une des énigmes étant pour moi, entre autres, que les appels à l’aide ne sont apparemment pas entendus par d’autres hommes [9] : la perception sonore qui frappe pourtant ma propre oreille - chaque jour des centaines de fois - est si claire, qu’il n’est aucun discours pire que celui qui consiste à qualifier cette perception de tromperie de sens. La phrase suivante, apprise par cœur, se joint également chaque fois et immédiatement aux véritables “appels à l’aide” : “si seulement ces maudits appels à l’aide pouvaient s’arrêter.”

Que toutes les expressions de vie des hommes se trouvant à ma proximité soient dues notamment aux miracles (effet de rayon) est pour moi clairement révélé par le contenu des paroles prononcées et la langue même utilisée. Pour bien faire comprendre cela, je dois remonter encore plus avant. Comme je l’ai en effet déjà fait remarquer au chapitre IX, dieu avait épargné, lors de son “arrimage aux terres” [10], et en plus des âmes examinées alors encore existantes, certains restes des anciens “ventricules du ciel” [11], âmes ainsi béatifiées, dans le but de les envoyer, en quelque sorte en éclaireurs et toujours chargées de poison, dans le champ d’attraction rapproché de mes nerfs, et provoquer ainsi un ralentissement de la force d’attraction de mes propres nerfs sur les rayons eux-mêmes. En outre, on a probablement cru pouvoir m’écraser enfin par cette masse de poisons de cadavres ainsi accumulés de cette façon jour après jour sur mon corps, c’est-à-dire, qu’on a cru pouvoir me tuer moi ou détruire mon entendement. Depuis quelques années, les nerfs en question (restes des anciens ventricules du ciel), par une magie que je ne peux expliquer autrement que manifestement fondée sur un lien des plus intimes avec ce qu’il y a de plus merveilleux dans la Nature et la Création divine, s’avance désormais vers moi sous la forme d’oiseaux étonnants [12]. En ce qui concerne les nerfs contenus dans ces oiseaux, il est tout à fait indubitable pour moi, qu’il s’agit là de restes (des nerfs dépareillés) d’âmes humaines désormais béatifiées, et je me base pour établir ce fait, sur plus d’un millier de perceptions réelles qui tous les jours m’arrivent et se répètent depuis maintenant des années.

Depuis des années en effet, j’ai appris à reconnaître très précisément les différents nerfs auxquels j’ai à faire dans ces oiseaux ; je me fie précisément à la couleur du son, au timbre de leur voix, et je sais ainsi à quelles expressions insensées apprises de mémoire je dois m’attendre, selon qu’ils sont envoyés (pour m’étonner) par le camp du dieu faible ou par celui du dieu supérieur. Leur qualité d’anciens nerfs humains ressort clairement du fait que tous ces oiseaux étonnants sans exception, et chaque fois qu’ils se déchargent complètement du poison de cadavre dont ils sont chargés à plein - c’est-à-dire chaque fois qu’ils recrachent les phrases qu’on leur a fourrées dans le crâne dès leur naissance -, partagent alors dans mon corps un véritable sentiment de volupté d’âme [13] à laquelle ils accèdent avec les mots de “petit malin” [14] ou de “sapristi !” [15] ; ce qui leur permet de donner ainsi un caractère humain à leurs sons et expressions, à l’aide des seuls mots dont ils sont encore effectivement capables pour traduire un sentiment dans l’expression. D’ailleurs, ces phrases apprises par cœur - pour naturellement utiliser ici une expression qui n’est pas contraignante - ni ils n’en ont la moindre compréhension, ni ils n’en saisissent l’importance des mots ; de ce point de vue, ces oiseaux ne semblent apparemment pas plus intelligents que ceux que l’on rencontre communément dans la nature.

Je ne peux pas expliquer comment il se fait que leurs nerfs oscillent de telle sorte que le son, ou à proprement parler le caquètement qu’ils émettent, puisse exactement correspondre aux oscillations des sons des mots humains, dont les phrases apprises de mémoire se composent : si je ne peux donc me déclarer plus en détail sur la technique de la chose, selon moi absolument insaisissable pour tout entendement humain, je suppose néanmoins qu’il s’agit-là d’effets hautement sensuelles et supranaturelles [16]. Toutefois, je sais précisément, par une expérience de plusieurs années, que tant que ces oiseaux étonnants sont occupés à travailler au caquetage des phrases inculquées (apprises de mémoire), leurs nerfs, probablement par un effet induit, sont rendus insensibles aux voluptés d’âme ainsi qu’aux impressions oculaires, tout comme d’ailleurs à tout sentiment qu’ils devraient éprouver en entrant dans mon corps, et ce, comme si en quelque sorte ils viendraient à moi les yeux bandés et ponctuellement privés de toute capacité perceptive. C’est là le fin mot de l’histoire et voilà également pourquoi, au cours des années - et conformément au principe de croissance de la volupté d’âme - la vitesse de débit des phrases apprises de mémoire s’est de plus en plus ralentie : l’action destructrice du poison de cadavre porté par les voix qui me pénètrent devait être maintenue aussi longtemps que possible. Toutefois, un autre phénomène très particulier - et dont la conséquence en termes de dommages provoqués par les susdites voix ou rayons en question sur mon corps est de prime importance - devait désormais voir le jour.

Comme je l’ai déjà dit, les oiseaux étonnants ne comprennent pas le sens des mots qu’ils disent ; toutefois, il semble qu’ils soient naturellement ultra réceptifs [17] aux sons en tant que sons. Car tandis qu’ils sont encore occupés à travailler au caquetage des phrases apprises de mémoire, aussitôt que ces oiseaux étonnants entendent des sons qui ressemblent de près ou de loin à ceux des mots qu’ils sont en train de prononcer (décharger), soit exactement le même son ou des sons qui sont approximativement les mêmes, et peu importe si ces oscillations proviennent soit de mes propres nerfs (mes pensées) soit du bavardage qui se tient dans mes environs, hé bien cela produit apparemment chez eux une conséquence pour le moins surprenante laquelle est d’être littéralement aspiré par cette similitude de son et de tomber ainsi dans un état de surprise tel qu’ils en oublient le reste des phrases qu’ils doivent encore caqueter et acceptent subitement d’éprouver un sentiment véritable.

Encore une fois, la similitude sonore n’a pas nécessairement besoin d’être totale ; il suffit - puisque justement les oiseaux ne comprennent pas le sens des mots - qu’ils entendent retentir des sons semblables à ceux qu’ils parlent ; leur importe donc peu, si par exemple - voyons quelques exemples - on énonce :
- “Santiague” [18] ou “Carthage” [19]
- “Chinoiserie” [20] ou “Jésus-Christ” [21]
- “Abendroth” ou “Athemnoth
- “Ariman” ou “Ackerman
- “Presse-papiers” [22] ou “Monsieur, vos-papiers !” [23]
- etc., etc. [24].

De cette manière m’était ainsi donnée la possibilité, de prendre quelque loisir, pour aussi étrange que celui-ci puisse paraître, avec le parler des oiseaux, en leur faisant retentir pêle-mêle et d’une manière totalement arbitraire des mots semblables qu’ils pouvaient confondre, et de rompre ainsi avec le désert de verbiage souvent à peine supportable auquel à chaque fois je devais m’attendre. Aussi drôle que cela puisse paraître, j’ai attaché une grande importance à ce phénomène, et je le prends encore aujourd’hui avec beaucoup de sérieux. Le dieu supérieur et le faible dieu qui, aussi bien que moi, sont informés de cette particularité étonnante des oiseaux d’être aspirés par le retentissement immédiat des sons, jouent l’un comme l’autre de cette particularité comme d’un atout maître. Chaque partie multiplie en effet ses efforts pour se tenir au maximum en retrait, afin d’inciter l’autre à dévoiler son jeu ; car puisque chaque prise des oiseaux au piège de l’homophonie accélérait la force d’attraction du camp d’où les voix en question émerge, le dieu supérieur n’hésitait pas à faire prononcer aux personnes de mon entourage, des mots qui appartiennent de préférence aux matériaux vocaux et écrits du dieu inférieur (et inversement), tandis que pour ma part, je cherchais toujours à contrarier les effets d’un tel jeu afin d’attirer à moi et de maintenir en équilibre l’ensemble des rayons sans exception. Là encore, je pourrais faire état d’un nombre d’exemples aussi foisonnant que le sable l’est à la mer.

Pour n’en énoncer seulement qu’un petit nombre, je mentionnerai par exemple ici : la “lumière électrique” et les “chemins de fer”, et, au sens indiqué au chapitre XIII : les “force colossales” et la “résistance vouée à l’échec”, qui font partie des matériaux de notes du faible dieu. Ainsi, le dieu supérieur ne rate pas une occasion pour que l’on parle en ma présence de "trains électriques", de choses “colossales” ou de nouvelles “perspectives”, et ce sans s’inquiéter du caractère convenable ou non du type d’occupation auquel je suis en train de me livrer - au beau milieu du repas de midi, par exemple, à la table du comité directeur de l’institut - et de surcroît avec une fréquence telle, que de penser à un hasard soit ici quasiment exclu.

Dans de tels processus - à côté de bien d’autres - se trouve selon moi la preuve irréfutable que c’est bel et bien par un effet de radiation des rayons (miracles) sur leurs nerfs que les hommes en viennent inconsciemment à utiliser de tels mots, ou en d’autres termes, c’est ici la preuve de la réalité des innombrables “jeux avec l’homme” auxquels le faible dieu aspire et entretient depuis maintenant des années. Aussi suis-je parfaitement conscient, à quel point ce que j’énonce ici doit sembler incroyable pour d’autres hommes ; j’observe cependant des expériences contenant le même degré de confirmation chaque jour, à chaque heure, à chaque occasion quel que soit l’endroit où je me trouve, et ce dans une abondance si écrasante que tout doute quant à l’objectivité des relations ici décrites est pour moi totalement exclu. Peut-être pourrai-je d’ailleurs donner encore plus de détails à ce sujet à l’avenir.

En ce qui concerne les oiseaux étonnants, j’ai encore à ajouter quelques petites choses à ce qui a déjà été dit précédemment. Les nerfs, ou les différentes âmes qui les animent changent, selon les époques, d’apparence, de telle sorte que les oiseaux eux-mêmes apparaissent selon les saisons sous la forme d’espèces différentes. Les mêmes nerfs sont contenus, par exemple au printemps, dans les corps de pinçons ou d’autres oiseaux de chant, en été dans ceux d’hirondelle, et en hiver dans ceux de moineaux ou de corneille. J’arrive à identifier avec certitude les âmes auxquelles ils appartiennent en fonction de la couleur du son de leurs voix, ainsi qu’aux expressions qu’on leur a enfoncées dans le crâne [25] qui sont toujours et inlassablement les mêmes.

Se pose dès lors nécessairement la question de savoir si ces oiseaux ont effectivement une existence continuelle, ou si au contraire, ils doivent sans cesse être renouvelés automatiquement par miracles, au jour le jour, ou sur des périodes un peu plus longues. Je ne peux toutefois que soulever cette question, non pas y répondre. Je m’aperçois d’ailleurs que ces oiseaux étonnants mangent et se vident, tout comme les oiseaux de la nature ; il serait donc possible que leur état étonnant soit maintenu, sur une période très courte, par simple prise de nourriture ; j’ai aussi observé à plusieurs reprises la construction de nid au printemps, ce qui semble indiquer chez eux une certaine capacité de reproduction. Cependant, du fait de leur langue, il m’apparaît tout à fait certain qu’ils n’entretiennent aucune relation avec les vrais oiseaux de la nature. Quant à leur nombre, il est certainement très considérable, et comme il peut visiblement aller jusqu’à plusieurs centaines, je n’ose même pas indiquer une estimation précise. D’après les expressions serinées, ils se différencient clairement en deux groupes selon qu’ils appartiennent au faible dieu ou au dieu supérieur.

Faisant partie du groupe d’oiseaux du faible dieu, il y a notamment une âme sous sa forme d’oiseau qui se tient régulièrement et presque toujours à côté de moi depuis plusieurs années déjà, et que les autres voix entendent me nommer “petit ami”. Elle apparaît généralement sous la forme d’un pic ou d’un merle au printemps, d’une hirondelle en été et d’un moineau en hiver. “Picus, le pic” [26] est l’amusante appellation que les autres voix lui donnent, et cette appellation est également maintenue même si elle apparaît en merle, en hirondelle ou en moineau. Au cours des années, j’ai appris à reconnaître les différentes et assez nombreuses expressions parlées qui lui sont données à constamment répéter, et comme pour les autres oiseaux étonnants, j’ai déjà à plusieurs reprises, dressé des listes qui se sont confirmées comme étant exactes. Par plaisanterie, mais également pour les distinguer, j’ai attribué des noms féminins à un grand nombre d’âmes de ces oiseaux, puisqu’elles peuvent être comparées dans leur ensemble, si l’on s’en réfère à leur curiosité propre, à leur aspiration à la volupté, etc., à de petites filles. Aussi, ces noms féminins ont également été repris, et maintenus en grande partie, par les rayons de dieu pour désigner les âmes des oiseaux en question.

Font partie des oiseaux étonnants, non seulement les oiseaux au vol rapide, mais également, outre les hirondelles, les moineaux, les corneilles, etc., tous les oiseaux de chant ; de ces nombreuses espèces d’oiseaux que j’ai pu observer au cours de ces dernières années, je n’en ai jamais rencontré une seule qui n’aurait pas parlé ; lors de mes deux sorties en voiture entreprises à l’été de cette même année (1900) [27], ils m’ont chaque fois accompagné sur mon chemin tout au long de l’excursion. En revanche, les pigeons présents ici, dans la cour de l’institut, ne parlent pas, pas plus que le canari que l’on a recueilli dans l’un des logements de fonction, ou que les poulets, oies et canards, que j’ai pu observer de ma fenêtre sur un terrain en contre bas de l’institut, ou dans les localités que j’ai traversées au cours des deux excursions susmentionnées ; je dois par conséquent supposer qu’il s’agit dans ces cas de simples oiseaux de la nature. L’apparition des oiseaux parleurs présente un caractère si merveilleux et féerique, qu’il serait pour moi du plus grand intérêt, que je puisse observer le monde des oiseaux dans d’autres parties du pays, comme les forêts d’arbres à feuilles caduques etc., que l’on trouve dans les endroits les plus éloignés, et ce pour autant, naturellement, que je ne suppose plus désormais que la population des oiseaux a été décimée [28].

P.-S.

Traduit de l’allemand par Christophe Bormans à partir de l’ouvrage de Daniel Paul Schreber : « Denkwürdigkeinten eines Nervenkranken », publié chez Oswald Mutze à Leipzig en 1903.

Notes

[1Sinnestäuschungen.

[2“Something is rotten in the state of Denmark” (Shakespeare, Hamlet, Acte 1, Scène 4, Marcellus).

[3Voir d’ailleurs la préface.

[4Les relations s’organisent quelque peu différemment depuis que à la Pâques de cette année (1900), je prends désormais mes repas à la table de famille du comité directeur de l’institut du conseiller médical privé, le Dr. Weber, et notamment parce que les conversations s’y entretiennent de manière suivie, c’est-à-dire seulement interrompues par de très faibles coupures. Les phénomènes décrits dans cet essai comme m’affectant personnellement ne se produisent pas toujours tout à fait de la même manière, et ont effectivement connu au cours du temps, certains changements essentiels liés à une recrudescence de la volupté d’âme. Depuis quelques années, certains des phénomènes examinés se sont temporairement retirés, pour faire place il est vrai à d’autres phénomènes qui ne pouvaient pas encore être observés au tout début, ou seulement plus rarement. C’est notamment le cas des dits ”hurlements” [“Brüllen”], qui sont encore en vigueur, mais sur lesquels je reviendrai pour en parler plus précisément. Toutefois, on essaie toujours de se retirer, aussitôt qu’on ne trouve pas de volupté d’âme dans mon corps, ou que l’on ne reconnaisse pas dans ma manière de parler la preuve directe que l’on est en présence d’un homme en pleine possession de ses capacités mentales.

[5Nichtsdenken.

[6J’en ai la preuve, c’est franchement l’objectif visé par le dieu supérieur, puisque je l’ai entendu plusieurs fois l’avouer en prononçant clairement cette phrase : "Nous voulons anéantir votre entendement” [“Wir wollen ihnen den Verstand zerstören”]. Ces derniers temps, cette phrase est plus rarement utilisée, parce que répétée régulièrement elle reviendrait à une forme équivalente du pensé à ne penser à rien [Nichtdenkungsgedankens] .

[7Darstellens, traduit par N. Sels et P. Duquenne par le “faire passer pour”.

[8Seelenwollust.

[9Voir à ce sujet la remarque en conclusion du IV de la première série compléments IV.

[10Dem Anbinden an Erden : traduit par N. Sels et P. Duquenne par “arrimage aux terres”

[11traduit par N. Sels et P. Duquenne par “vestibule du ciel”

[12Gewunderter Vögel : traduit par N. Sels et P. Duquenne par “oiseaux miraculeux”

[13Seelenwollust.

[14Ces mots “petit malin” [Verfluchter Kerl] n’ont nullement dans ce cas un caractère péjoratif, mais sont à prendre dans un sens opposé, comme c’était déjà le cas dans la langue fondamentale, et justement comme un signe de reconnaissance ou de joyeuse admiration.

[15Ei verflucht einigermaßen

[16(Écrit Seulement quelques jours après le texte ci-dessus). Le processus en question est peut-être semblable à celui déjà essayé sur mes nerfs et décrit à la page 116 du chapitre XI, et que j’avais ressenti comme troubles, obtusions ou atteintes temporaires à ma capacité de pensée. On pourrait émettre l’hypothèse que le poison de cadavre agit sur les nerfs des oiseaux en ralentissant dans une certaine mesure leur capacité d’oscillation, les dépouillant ainsi de tout sentiment naturel, de sorte que les seules oscillations dont ils sont capables sont des oscillations longues, prolongées et lentes, donnant ainsi pour résultat un son qui correspond aux mots parlés par les humains.

[17Empfaenglichkeit.

[18“Santiago”

[19“Carthago”

[20“Chinesenthum”.

[21“Jesum Christum”.

[22Briefbeschwerer”.

[23Herr Prüfer schwört” (Monsieur l’Examinateur).

[24Les exemples ci-dessus sont clairement empruntés aux matériels de notes et de discours usagés ; entre autres, “Monsieur vos-papiers” [“Herr Prüfer schwört”] est le nom d’un ancien patient de l’institut, qu’on avait coutume d’appeler régulièrement. Je pourrais aisément multiplier le nombre des exemples et en donner arbitrairement des centaines ou des milliers, mais je pense toutefois que ceux ci-dessus devrait suffire.

[25L’expression choisie ici, “enfoncées dans le crâne” [“eingepfropft”], et à laquelle je n’en viens qu’aujourd’hui, poursuivant ainsi mon travail, me semble tout de même mieux exprimer la chose, que les expressions courantes du type “apprise par cœur” [“auswendig gelernt”] ou “inculquées” (“eingeblaeut”). Avec ces dernières expressions, on serait à même de penser à une appréhension plus ou moins consciente du sens des mots prononcés ; ce n’est justement pas le cas pour les oiseaux étonnants. On ne peut même pas dire que leur langage soit rudimentaire, tant les expressions “enfoncées dans le crâne” ne sont même pas à la hauteur des prises de parole d’un perroquet. Car si celui-ci répète les mots qu’il a certes déjà appris, mais il le fait néanmoins de son propre chef, type de disposition qui ressemble à celle d’une libre volonté. Au contraire, les oiseaux étonnants doivent eux débiter les expressions “enfoncées dans le crâne” à tout moment et à toute occasion, sans aucune autre considération, peu importe s’ils le veulent ou pas.

[26“Picus, der Specht”

[27Avant cela, pendant presque six ans donc, je n’étais jamais sorti des murs l’institut.

[28(Additif datant de mars 1903). Ces dernières années et jusqu’à ce jour, le parler des oiseaux, et de tous les oiseaux en liberté, a continuellement persisté, et ce bien qu’entre-temps, j’ai souvent changé de lieu de résidence. Du reste, au lieu de l’expression de “oiseaux étonnants” utilisé dans le texte ci-dessus, j’en viens désormais à préférer l’expression de “oiseaux parleurs”. Dans cet ancien temps, je croyais en effet que ces oiseaux parleurs étaient étonnés en tant que tels, c’est-à-dire qu’ils étaient chaque fois de nouveau créé par miracles. Après tout ce que j’ai appris entre-temps, je voudrais considérer comme plus probable qu’il s’agit-là d’oiseaux nés d’une reproduction naturelle, mais dans les corps desquels on aurait peut-être seulement inséré de quelques manières que ce soit, de mauvais restes des “ventricules du ciel” [“Vorhöfe des Himmels”] traînant encore par-ci par-là, c’est-à-dire des âmes humaines béatifiées que l’on aurait insèré chaque fois de nouveau dans le corps de ces oiseaux. Que ces âmes (nerfs) aient trouvé asile dans des corps d’oiseaux (et peut-être même bien, tout simplement, à côté des nerfs propres des oiseaux en question, mais sans toutefois laisser subsister leur ancienne conscience d’identité), voilà qui est toujours pour moi parfaitement hors de doute, selon les mêmes raisons que celles déjà développées dans cet ouvrage.

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