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Séminaire « RSI ou pire... »

L’objet petit a

Séance (inédite) du 10 mars 2005

Date de mise en ligne : samedi 4 mars 2006

Auteur : Guy MASSAT

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Texte de l’intervention de Guy Massat à la séance du 10 mars 2005 de son séminaire « RSI ou pire... » (lecture de la séance du 15 avril 1975 du séminaire de Jacques Lacan « RSI »).

Ce n’est pas un objet mais un ob-jet, un jaillissement. Il n’est pas petit, mais bref parce qu’il relève du temps, et non de l’espace. L’« a » désigne le commencement : le là, le dasein, toujours déjà là avec sa puissance de privation. Il s’agit donc du jaillissement, particulièrement bref, de notre commencement, à entendre coextensivement comme « du comme on se ment », du comme on s’illusionne, comme on s’hallucine. C’est ce que nous devons tenir en mémoire lorsque nous prononçons les mots « objet petit a », faute de quoi nous le faisons sombrer dans des métonymies tragi-comiques.

L’a privatif est d’origine grecque. Il indique la séparation agnoia, l’ignorance, apathie, l’absence de force, alogique, déraisonnable. Il passe au latin pour former des mots négatifs, spécialement dans le vocabulaire des sciences, amoral, apolitique, apesanteur, azote, etc. Le « a » latin, ad, exprime le mouvement vers, la direction.

« Il y a tout dans le Droit. Faites du Droit au lieu de vous en tenir à la psychanalyse », conseillait récemment quelqu’un, non sans raison, peut-être. Sauf, que nous devons préciser - comme nous pouvons le faire grâce au borroméen - que le Droit (ainsi que les maths, et la philosophie) est science de l’esprit (S) tandis que la psychanalyse est science de l’inconscient (R). Lorsqu’elles emploient des termes identiques à ceux de la psychanalyse, les sciences de l’esprit ne le font pas dans le même sens. Ainsi par des effets de métonymie les domaines de l’esprit et de l’inconscient sont le plus souvent malheureusement confondus. De fait, on ne pratique la métonymie que pour escroquer son voisin, (« C’est vraiment une affaire ! », nous dit le vendeur, mais il ne dit pas si l’affaire est pour nous ou pour lui...), ou bien, on pratique la métonymie par distraction ou par faiblesse de l’esprit. Ce qui peut toujours nous arriver, comme à n’importe qui. Le comble étant qu’on arrive parfaitement à s’escroquer soi-même, tant est puissante la force de notre désir... inconscient.

L’objet a est « l’objet cause du désir ». Quand c’est Lacan qui le dit, nous savons bien qu’il s’agit d’une ellipse qui sous entend l’objet « inconscient » cause du désir « inconscient », ou, de cet objet inconscient qu’appelle le désir inconscient. C’est le daïmon d’une étoile causante. Quand c’est un autre qui répète : « l’objet a est l’objet cause du désir », il prête inévitablement par effet de métonymie à une confusion regrettable entre les désirs du corps, ceux de l’esprit et ceux de l’inconscient. Ce qui aboutit à une certaine débilité. Comme le disait Nerval : « le premier qui a comparé une femme à une fleur était un poète, le deuxième un imbécile ».

C’est la souffrance qui nous fait cogiter. Les causes de la souffrance relèvent du désir. Et la cause du désir est l’objet petit a.

C’est le 9 février 1972 que Lacan introduit le nœud borroméen en psychanalyse (« Ou pire »). C’est en 1974, avec le séminaire RSI, que l’objet a est présenté de façon totalement renouvelée par rapport aux précédents séminaires sans toutefois les contredire. L’objet a sera le triskel par lequel les trois registres de la subjectivité tiennent ensemble de manière consistante. À partir de ce séminaire, RSI, l’objet a rendra compte de la condition du sujet inconscient.

L’objet a ne se « voit » pas. Il est « inspécularisable pour les yeux ordinaires ». L’objet a est « une absence entre visible et invisible », comme l’explique Merleau-Ponty.

L’objet a, nous devons l’aborder comme l’épicentre du séisme que Lacan introduit dans le monde psychanalytique, véritable coup de pied dans la fourmilière des psys, des astrologues, des voyants, et autres « voleurs de feu ».

Retenons donc tout d’abord que « l’objet a est l’objet même de la psychanalyse » (Écrits, p.9), que « l’objet a est l’enjeu même de l’acte psychanalytique », que, tel le « rien », « l’objet a est le pivot dont se déroule chaque tour de phrase, en sa métonymie », de son énoncé à son énonciation.

Ne sont psychanalystes que ceux qui, en toute rigueur, prennent l’objet a au sérieux en tant que parole du désir. Heureusement, une théorie n’a nul besoin d’être éclairée pour opérer. Heureusement, car sinon beaucoup de psychanalystes s’apercevraient qu’ils ne le sont pas. De toute façon, heureusement, d’une manière ou d’une autre, qu’ils le sachent ou non, c’est l’objet « a » qu’ils analysent.

Nombre d’or

L’objet « a » a pour support le nombre d’or, dit Lacan. Mais qu’est-ce qu’un nombre dans l’inconscient ? Ici, dans l’inconscient, le concept de nombre est pris comme une qualité, et non pas en tant que quantité ainsi qu’à l’ordinaire dans la réalité consciente. L’objet a est identifié au nombre d’or parce que celui-ci renvoie à l’incommensurable, l’expression chiffrée (Séminaire XIV). L’objet a est donc égal à 1,618. Mais comme dans l’inconscient un est égal à zéro, l’objet a est exactement 0,618.

Que racontent ces nombres ? Nous verrons. Étonnons-nous d’abord de ce bizarre signe algébrique qu’est l’objet a, parce que sa visée ne consiste qu’à « engager des constructions et à suggérer des recherches » (1972, Congrès d’Aix-en-Provence). Naturellement, la mathématique de Lacan n’est pas celle des mathématiciens. Déjà Kant soutenait que la psychologie, qui se déroule dans le temps, et non dans l’espace, ne se prête pas à la validation mathématique. Mais Lacan va bien au-delà de cette observation : les mathématiques et la logique de Lacan n’utilisent pas les principes d’identité, de non-contradiction, et de tiers exclu, ce qui est absolument inconcevable pour les sciences de l’esprit pour lesquelles il n’y a que néant hors du principe d’identité : « L’être est, le non-être n’est pas ». Pourtant, aujourd’hui on sait inverser la proposition de Parménide. Et il y a un avantage à partir du néant, c’est qu’on peut tout inventer !

Karl Popper, en définissant la scientificité d’une science par sa réfutabilité, pose le principe d’identité comme fondamental à toute opération de l’esprit. Donc la psychanalyse ne serait pas une science, selon cette définition, puisque son objet, l’inconscient, ne connaissant pas le principe de non-contradiction, ne serait pas réfutable. Il est irréfutable.

Cependant Lacan va montrer avec le borroméen qu’il peut y avoir une cohérence de l’incohérence qui relève de l’objet a.

Comme l’objet a ne se supporte que du nombre d’or - cette si élégante découverte des Grecs du VIIème siècle - nous pouvons le figurer par l’étoile à cinq branches, symbole le plus commun dans toutes les traditions de ce que peut être une « source de lumière ». Ici, l’étoile représenterait « la lumière de l’inconscient », la lumière du néant. C’était déjà pour Pythagore la quinte essence, ce qu’il y a de plus parfait à connaître. C’était le symbole de la santé chez les Grecs. Ils voyaient dans l’harmonie de l’étoile à cinq branches le corps parfait d’Aphrodite. En tout cas A, B et C [voir dessin n° 1] forment une section dorée ; BC sur AB est dans la même proportion que AB sur AC. De même que AC/CD = Phi.

On compte dans l’étoile, avec le pentagone qu’elle forme, 25 triangles d’or et 20 sections d’or. On trouvera une littérature abondante sur la symbolique de l’étoile et du nombre d’or.

Dans l’étoile à cinq branches, les Anciens voyaient Aphrodite, la déesse de la beauté et de l’amour. Qu’est-ce qu’elle dit Aphrodite ? Elle dit, selon le borroméen, des mots d’amour, selon la formule de Lacan : je te demande (R), (premier verbe), de refuser (S), de nier (deuxième verbe), ce que je te donne (I) (le corps, le sexe), parce que ce n’est pas ça, ce n’est pas ç’« a », ce n’est pas cette étoile qu’est la partie génitale de la femme avec ses cinq formes fondamentales, communes à la nature selon toutes les traditions : le croissant (les grandes lèvres), le triangle (le clitoris), le carré (les petites lèvres), le rond du tour vaginal, et le trou lui-même impossible à saisir autrement que dans le fantasme, parce que « la femme n’existe pas ».

Reste que l’objet petit a est la plus bizarre des étoiles : elle prend la forme de l’incomplétude sans jamais la remplir. C’est une étoile perdue, une étoile morte, une étoile qui n’a jamais existé. « Si j’ai inventé l’objet a », dit Lacan à sa conférence de Louvain, « c’est que c’était écrit dans “Deuil et Mélancolie” ». Freud souligne : « l’affect de la mélancolie est comparable à celui du deuil, ce qui laisse supposer une perte, perte ici dans le domaine des besoins instinctuels ». Ainsi le chante Gérard de Nerval dans « Le Desdichado » :

« Je suis le Ténébreux, le Veuf, l’Inconsolé,
Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie,
Ma seule étoile est morte et mon luth constellé
porte le soleil noir de la mélancolie ».

La position de l’objet a est irrepérable

Ce que l’on peut dire de plus précis de l’objet a, c’est donc que c’est le rien. Mais, précise Lacan, le rien avec une « certaine immunité à la négation ». C’est rien et même pas rien, comme disait Gorgias dans son Traité du non-être. C’est rien et même pas quelque chose de négatif.

Donc, nihil negativum. Rien et « pas même rien » : voilà l’inconscient et son objet petit a. Ce qui est curieux, quand on entre dans le nihil negativum, le rien de négatif, c’est-à-dire quand on saute dans l’inconscient, c’est qu’on ne tombe pas comme lors d’une chute dans un abîme, mais qu’on est projeté jusqu’à la hauteur des étoiles.

Mais d’abord, l’objet a nous divise et nous laisse dans l’ignorance de ce qu’il y a par-delà les apparences. Alors que dans la réalité c’est le manque qui crée l’angoisse : manque d’argent, manque de savoir, manque d’énergie etc., etc., l’angoisse, à l’inverse, dans l’inconscient, ne survient qu’avec le « manque du manque ». Ce qui manque dans l’inconscient c’est l’objet a en tant que « rien ». Dans l’angoisse l’objet a « rien », en tant que négation, se fait matériel, mur infranchissable, refus de tout accès. En chinois, Pi-kouan c’est aussi bien le mur que le vide.

Bodhidharma, le fondateur du zen, était appelé « l’ascète qui regarde le mur », alors qu’il ne regardait, bien entendu, que le vide créateur des choses. Le rien peut être donc compris dans deux orientations différentes : le rien comme négation, et, le rien comme coupure créatrice. L’écrit le plus ancien dans l’histoire du Zen commence ainsi : « La grande voie (précisons, celle de l’inconscient) est simple. Il suffit de ne pas choisir » (dans l’inconscient). Nihil negativum. Car tout choix serait une négation. L’idéogramme chinois pour signifier zen (tchan’) est un trait, c’est-à-dire un rond, puisqu’un trait à l’infini fait clôture. Le rond, le zéro, est ce par quoi les Bouddhistes désignaient le nirvana. Les Bouddhistes sont ceux qui ont inventé le zéro, repris par les Arabes avec le succès que l’on sait. Donc, le un chez Lacan c’est le rond, c’est-à-dire le zéro. C’est le nœud trivial à partir de quoi se met véritablement à fonctionner toute sa topologie des nœuds et où tout, du microcosme au macrocosme, se réduit à des nœuds. Une fois qu’on a le nœud trivial, l’Omega, nous voyons que chaque point du monde est un nœud, et qu’en coupant n’importe quelle ligne, elle se clôt d’elle-même en un autre nouage. Car nous ne sommes pas dans l’espace avec la topologie de Lacan mais dans l’indéfini du temps. Nous ne sommes plus dans les topologies qui présupposent l’espace mais dans celle qui les crée. Tout trait, ici, n’est que le fragment d’un rond.

La grammaire nous dit que le a indique la direction vers, puis la proximité, puis la situation sans mouvement. L’objet a nous conduit, l’objet a nous arrête ! L’objet a est une arête. Arete, c’est la vertu. C’est l’arête de la bande de Moebius. On la sent ou on ne la sent pas. La bande de Moebius c’est, dit Euler : « Sommets moins arêtes plus faces ». Au centre de notre inconscient, il arrive que nous ayons plus souvent qu’à notre tour, une bande de Moebius sans aucune arête. D’où l’impression de tourner en rond dans un interminable cauchemar. Dans la réalité nous ne pouvons pas réaliser de bande de Moebius sans arêtes. C’est tout à fait impossible, comme le dessin d’Echer repris sur la couverture du séminaire sur l’angoisse (Séminaire X) : on voit les arêtes, mais nous devons surtout observer que le génie de l’artiste a consisté à faire justement une bande de Moebius complètement trouée, telle une grille, ce qui multiplie les arêtes, les objets a, que ne voient pas les fourmis bien qu’il y ait des arêtes partout. On ne les voit pas plus que la lettre soi-disant volée que nous avons sous les yeux.

Comment est-on sûr de comprendre ce que l’on comprend ? Comment est-on sûr de ne pas halluciner ? Parce qu’on se réfère à d’autres ? « Dieu ne peut pas nous mentir », « Dieu ne joue pas au dés ». Qu’en savent-ils, ces « supposés savoir », ces noms-du père ? Ils répondent selon leur désir, selon leur objet petit a, et ils errent, comme tout le monde. Le principe directeur n’étant jamais que le désir le plus fort. Mieux vaut pratiquer l’époché (la suspension du jugement), ou, « Ne pas couper les illusions, ne pas chercher la vérité », comme le conseille le maître de zen Kodosawaki.

Graine, tige, feuille, fleur et fruit

« On dit que les Grecs ne connaissaient pas la conscience », rappelle Barbara Cassin dans son Vocabulaire Européen des Philosophies : « De fait, il n’y a pas de mot grec correspondant à conscience ». Sunaisthesis n’est qu’un pis aller. Or, quand on ne dit pas conscience on pense forcément inconscient ; de même lorsqu’on refoule le mot inconscient c’est toujours en faveur de la conscience.

Ceci, nous introduit à la phusis des Grecs, c’est-à-dire, d’une certaine manière, à leur métaphysique, si l’on en croit Heidegger, en tout cas à la dimension inconsciente de la nature.
Ainsi, pour cogiter sur l’objet a « l’objet inconscient cause du désir inconscient » nous pouvons prendre pour paradigme le mouvement de la plante : Graine, tige, feuille, fleur et fruit.

La pulsion est continue, elle est comme une onde qui produit des « graines » lesquelles produisent des tiges, qui produisent des feuilles qui produisent des fruits. Puisqu’il y a selon Freud un « destin des pulsions », c’est-à-dire une métamorphose pulsionnelle, nous pouvons prendre pour paradigme les métamorphoses de la plante : la graine devient tige, qui devient feuille qui devient fleur qui devient fruit, lequel produit des graines etc., etc.

Comme il y a cinq formes de l’objet a (S. X, L’angoisse) nous pouvons placer ces cinq formes sur les cinq branches d’une étoile pour en suivre le mouvement en les faisant correspondre aux cinq étapes des métamorphoses de la plante.

Nous pouvons faire correspondre les fèces à la graine, le regard à la tige, la voix à la feuille, le rien à la fleur et le sein au fruit.

Les fèces ne sont-elles pas de la matière, des grains de matière ? Le regard n’est-il pas semblable à quelque rayon, tige, tube, ou tuyau ? La voix est la feuille, autrement dit l’oreille, qui implique qu’il n’y a pas de voix sans oreille, sans « feuille » qui la recueille. Comme disait Dolto : « si je parle, c’est qu’il y a des oreilles. Et on ne peut pas parler que s’il n’y a pas d’oreilles », qui recueillent la voix, telle une feuille.

Le rien, c’est la fleur ; ce qui fait fleur dans tous les phénomènes. Toutes les choses en disparaissant produisent les fleurs du rien. Le rien est ce qui s’épanouit. Le mot rien en indo-européen (revan) signifie richesse, quintessence. La fleur est la partie la plus fine de quelque chose. C’est le sommet de la tige, elle en désigne la partie supérieure, la partie la meilleure. Mais les fleurs se fanent, le rien porte donc aussi la valeur négative, la négation bien établie : la perte, le manque, l’échec, etc. Le néant peut donc être négatif ou positif. Négatif quand il vient après la chose, comme le soutient la philosophie depuis toujours, de Parménide à Sartre, compagnie et épigones - malgré Freud et Lacan.

Pourtant, le sein (objet concret) et le regard (objet abstrait), la voix (objet abstrait) et les fèces (objets concrets) sont les premières expériences que fait le nourrisson dans les bras de sa mère :

Le bébé tête (sein), il voit le regard bienveillant de sa mère(regard). Il entend sa voix envoûtante (voix) et lui offre en cadeau sa défécation (fèces).

Le paradigme de la plante nous aide encore à revisiter le processus de notre naissance : Au commencement, nous venons d’un ventre, d’un cloaque, comme dit Freud, d’un sac de fèces (les graines, les fèces) ; puis, nous suivons le tube de l’utérus (la tige, le regard), nous glissons jusqu’à la lumière, l’air entre dans nos poumons qui se développent pareils à des feuilles (la feuille) et nous hurlons (la voix) ; et nous ne comprenons rien, nous sommes sans pourquoi, comme « la fleur est sans pourquoi » (le rien) ; et pourtant nous sommes à l’aise et aussi heureux qu’un fruit (le fruit, le sein). Le sein correspond au fruit. Le fruit c’est, par analogie, « avoir la jouissance », et correspond à la sublimation.

« Comme le fruit se change en jouissance
Comme en délice il change son absence
Dans une bouche où sa forme se meurt. » (Valéry)

Mais ce ne sont pas ces expériences premières qui constituent l’objet a. C’est l’inverse. C’est le corps qui transforme les pulsions de l’inconscient en instincts et comportements. Toutes les informations viennent de l’inconscient. Comme on le voit sur le borroméen, l’inconscient est sous le corps, il est ce qui porte le corps et le I est pardessus le R, l’inconscient va par delà l’esprit.

Il y a donc l’objet a-fèces, l’objet a-regard, l’objet a-voix, l’objet a-rien et l’objet a-sein. Et souvent l’homme ne sait plus de son désir trouver l’objet. « Il ne rencontre plus que malheur en sa recherche, qu’il vit dans une angoisse qui rétrécit toujours plus ce que l’on pourrait appeler sa chance inventive », dit Lacan dans Le triomphe de la religion. Le sein peut être mauvais, le regard méchant, la voix désagréable, les fèces importunes, et le rien négatif.

Naturellement la graine meurt : « Si le grain ne meurt », rien ne se passe. Les tiges sont coupées : La grande faucheuse coupe toutes les tiges. Les feuilles tombent ; toutes les fleurs fanent et tous les fruits pourrissent. On peut être obsédé par l’une ou l’autre de ses cinq formes. Nous pouvons être privées de joie (sein), privé de matière, d’objet, d’argent (fèces), privé de regard, privé de voix, et privé de rien (à savoir le manque du manque qui n’est autre que l’angoisse).

Pourtant, si l’on change la fleur qui fane pour la fleur invisible du rien créateur, c’est tout l’objet a qui se transforme en « plus de jouir », en abondance, richesse et créativité. C’est à partir du rien que tout peut bifurquer. Le rien est le point de bifurcation de toute chose. Qui bouge quand on bouge sinon le désir le plus fort ?

Le psychanalyste est d’abord objet a-« sein », en début d’analyse, puis il devient objet a-« fèces », le déchet, puis, en dernière phase il devient l’objet a-« rien » surdynamique.

L’objet a place le sujet de l’inconscient en rapport avec sa pulsion.

Freud montre que les pulsions ne tiennent leur existence qu’au fait qu’elles ne peuvent atteindre leur but. Il en dénombre cinq qui sont les cinq façons pour la pulsion de s’organiser, de s’organiser pour rater. On peut les faire correspondre aux cinq formes de l’objet a : le refoulement (la graine, les fèces) ; la sublimation (le fruit, le sein) ; le retournement sur la personne propre (la tige, le regard) ; le renversement dans le contraire (la fleur, le rien) ; le passage de l’activité à la passivité ( la feuille, la voix).

Lacan montre le trajet de la pulsion scandé par trois temps :
- 1) temps actif de l’objet a : « manger, chier, voir et entendre » ;
- 2) temps passif de l’objet a : « être mangé, être chié, être vu, être entendu ».
- 3) temps réfléchi de l’objet a : « se faire manger, se faire chier, se faire voir, se faire entendre ».

Cela appelle et mérite la méditation (voir page 46).

Le « rien » étant ici ce par quoi la circulation est possible. « Il n’y a pas de négation dans l’inconscient » a montré Freud, mais, rajoute Lacan « c’est de l’inconscient que la négation provient », c’est de l’inconscient que vient le travail du négatif, c’est-à-dire le principe d’identité.

Le rond est un nœud trivial. Que veut dire trivial ? Est trivial ce qui est évident, ce qui va de soi, ce qui ne requiert pas un effort de démonstration. Trivial vient de « trois voies », c’est-à-dire ce qui est lié, ce qui est un noué. Tout point en ce sens est un nœud. Le point va de soi. Un rond est fait de nœuds puisqu’il est fait de points. Le rond est un nœud, un nœud trivial. Même si ses croisements sont invisibles, ils sont là.

« Y’a de l’un » dit Lacan. Qu’est-ce que un ? Si nous regardons le borroméen nous comprenons immédiatement qu’il y a trois sortes de un : le un du compte, le un comptable (I), puis le un comme totalité totalisante (S) et enfin le un de l’inconscient. Ici « l’un » est un trait : « Il y a de l’un, c’est-à-dire de l’élément, du stoikeion en grec » (Télévision, p. 22). Stoikeion c’est « ce qui fait partie d’une ligne », « l’aiguille qui marque l’ombre sur un cadran solaire », « une lettre, non pas caractère d’écriture, mais comme élément constitutif de la syllabe et du mot » (Bailly). Donc, « le un » est un trait. Or, selon la formule de Desargues « une ligne à l’infini fait clôture » le trait est donc le rond, le zéro, l’ensemble vide.

C’est l’un qui n’a pas d’être, l’un qui existe à n’être pas, l’un signifiant de l’inexistence. Y’a de l’un, c’est-à-dire du zéro, car s’il y avait de l’un il y aurait de l’unien, dit Lacan, c’est-à-dire de l’ennui. Tout trait n’est qu’un fragment de zéro.

Les résistances

Ce que l’analysant exprime d’abord quand il parle, c’est le registre des résistances à l’inconscient. Or il n’y a de phénomène analysable que lorsque il représente autre chose que lui-même. La résistance n’est pas une simple inertie opposée au mouvement thérapeutique, comme en physique on pourrait dire que la masse résiste à toute accélération. C’est une action qui s’oppose à l’analyse, pareille, selon le mot de Freud dans l’homme aux rats, à « l’horreur d’une jouissance ignorée ».

La résistance est une action de l’imaginaire contre le réel et contre le symbolique durant l’expérience analytique. C’est dans la mesure où le symbolique est mis entre parenthèse que la mort elle-même semble exclue pour l’imaginaire.

Le modèle graine, tige, feuille, fleur, fruit peut nous aider à classer les résistances dont Freud nous dit qu’il s’agit toujours de les vaincre par l’analyse :

La graine (les fèces) correspond au refoulement ; la tige (le regard) à la culpabilité ; la feuille (la voix) au transfert ; la fleur (le rien) à la répétition et les bénéfices secondaires au sein (le fruit).

Le paradigme de la plante évoque aussi les cinq éléments de la médecine chinoise : la terre (la graine), le bois (la tige), le métal (la feuille), le feu (la fleur) et l’eau (le fruit). Il y a des médecins qui s’en servent avec efficacité même aujourd’hui. Comme dit Lacan : « Une pratique n’a pas besoin d’être éclairée pour opérer ». Tout cela pour souligner à quel point l’homme depuis toujours a été sidéré par la notion d’étoile : La croix des quatre éléments plus le centre quintessenciel.

Mais quelle étoile est l’objet a ? serait-ce Arcturus ? Un fragment d’Héraclite (fragment 120) peut aider notre interprétation :

« Les bornes de l’Aurore et du Soir : l’Ourse, et, en face, de l’Ourse, le gardien du lumineux Zeus ».

Par Arcturus, Héraclite entend comme le fait Homère, l’ensemble des étoiles qui ne se couchent pas. De sorte qu’Arcturus est une borne (terma), où la distinction de l’Aurore et du Soir, c’est-à-dire du lever et du coucher, que ce soit du soleil ou des étoiles, n’a plus lieu.

En face du véhicule de l’Ourse, qu’on appelle aussi chariot (quatre étoiles forment le véhicule et les trois autres le timon et l’attelage) se tient Arcturus, la septième des plus brillantes étoiles, vers la quelle le Chariot semble avancer.

Qu’y a-t-il à l’extrémité de chaque branche de l’étoile ? Un point ? Autrement dit un nœud. Les fèces sont un nœud. Le regard est un nœud. La voix est un nœud. Le rien est un nœud. Le sein est un nœud. Nœud de besoin, nœud de désir et nœud de demande.

Pour mieux comprendre ce que peuvent être les cinq formes de l’objet a on peut aussi se servir des trois catégories du borroméen : Ainsi, il y a les excréments physiques (I) ; les excréments de l’esprit (S), (confusion mentale, notamment celle de l’inconscient et du conscient) ; les excréments de l’inconscient à savoir le refoulement et son éternel retour (R). Il y a le regard physique (I), le regard de l’esprit (S) et le regard de l’inconscient (R). Il y a la voix physique (I), la voix de l’esprit (S) et la voix de l’inconscient. Il y a le rien (I), la négation des choses, le rien (S) la négation des êtres, et la négation créatrice, le rien (R), source des choses et des êtres. Il y a le sein physique, la nourriture, le sein de l’esprit, le savoir, et le sein de l’inconscient.

Comme dit Hartmann : « Il nous a suffi de séparer soigneusement le domaine de l’inconscient de celui de la conscience, et de reconnaître que la conscience n’est qu’une pure manifestation de l’Inconscient pour voir s’évanouir les contradictions dans lesquelles s’embarrassait inévitablement la conscience. Et ce n’est pas seulement la conscience mais aussi la matière qui s’est révélée à nous comme une pure manifestation phénoménale de l’Inconscient ; tout ce qui dans le monde ne se réduit ni à la matière, ni à la conscience, à savoir les œuvres de la force organique, l’instinct etc., s’était déjà montré à nous comme la manifestation immédiate et facilement saisissable de l’Inconscient » (Hartmann, Métaphysique de l’Inconscient, 1870). On dirait que cet auteur, si prisé de Freud, avait le borroméen pour modèle.

Le rien comme métaphore ou comme métonymie

La métonymie consiste à utiliser le même mot mais avec des sens différents. C’est le langage des escrocs : « C’est une affaire », nous assure le marchand. Ce qu’il ne nous dit pas c’est si cette affaire est pour nous ou pour lui. « Je n’ai goût à rien », « je ne crois plus en rien ». Tous les hommes se valent : ils ne valent rien. Ils sont interchangeables. À part un certain talent pour les mathématiques Einstein n’était qu’un homme comme les autres ; de même que Vinci, à part son talent pour la peinture, et Bach pour la musique, et Cassius Clay pour la boxe etc. Nous utilisons ici le même mot rien mais dans des sens différents.

En revanche, la métaphore consiste à utiliser des mots différents pour exprimer le même sens. Comprendre c’est pouvoir dire la même chose mais en termes différents. C’est seulement là qu’on a compris. Si l’on se contente de répéter ce que dit un auteur, cela ne prouve pas qu’on ait compris ce qu’il dit, mais seulement que l’on sait ce qu’il dit.

« Freud a dû se donner beaucoup de mal pour introduire dans la pensée de ses contemporains quelque chose d’aussi spécifié et d’aussi peu philosophique à la fois, que l’inconscient ». C’est-à-dire que l’inconscient ne relève pas de l’esprit. L’inconscient, comme le montre le borroméen est en deçà du corps et par delà l’esprit.

« L’inconscient de Freud, poursuit Lacan, c’est donc l’incidence de quelque chose qui est complètement nouveau ». - « Ce n’est pas parce que Freud a emprunté à je ne sais plus qui, à Herbart, le mot Unbewusste, que c’était du tout ce que les philosophes appelaient “inconscient”. Cela n’a aucun rapport ».

Quand l’objet a-rien est pris comme antérieur aux choses et non comme la négation qui vient postérieurement à elles : l’objet a-regard devient une clairvoyance absolue et l’objet a-voix la manière la plus intelligente d’agir, la plus opportune, la plus convenable, telle la sagesse absolue ; l’objet a-sein (oral) et l’objet a-fèces(anal) deviennent des activités exquises et omniprésentes.

Car on peut différencier trois sortes de jouissance, selon le borroméen : la jouissance de l’objet (I), la jouissance de l’autre (S), (qu’elle soit celle du maître ou de l’esclave), et enfin la jouissance sans objet ni autre, la vraie jouissance (R), la jouissance de l’inconscient.

« Le sujet [le sujet de l’inconscient] est heureux, dit Lacan (Télévision, p. 40), C’est même sa définition puisqu’il ne peut rien devoir qu’à l’heur (l’augmentation), à la fortune autrement dit, et que tout lui est bon pour ce qui le maintient, soit pour qu’il se répète. L’étonnant n’est pas qu’il soit heureux sans soupçonner ce qui l’y réduit, sa dépendance de la structure, c’est qu’il prenne idée de la béatitude, une idée qui va assez loin pour qu’il s’en sente exilé ». C’est-à-dire qu’il veut toujours aller par delà lui-même vers un « plus de jouir ».

Triskel

La leçon 10 du RSI se termine par la revalorisation du triskel celtique : « Allez, vous voyez, voilà mon triskel ici, dans tout nœud borroméen il fait le cœur, le centre du nœud ».

Commençons donc, pour un instant, la leçon dix par la fin :

Qu’est-ce qu’un triskel ? Le triskel (ou tricèle, ou tricycle) est un motif giratoire ternaire. On en trouve sur des monnaies et des bijoux datant de 450 à 200 ans av. J.-C. Mais il existait bien avant puisqu’on en trouve sur les mégalithes préhistoriques. Le plus ancien est sur le site de New Grange, en Irlande. Ce qui tendrait à pouvoir supposer que la structure en trois est la structure de l’homo sapiens. Le christianisme a bien sûr rejeté le triskel comme païen. Mais cet emblème a réapparu à la fin du VIème siècle dans l’art mérovingien. Puis le christianisme, avec Charlemagne au service de Rome, le rechasse, et le triskel est refoulé dans l’oubli, sauf en Irlande. Vers 1920 il réapparaît en Bretagne. Les Bretons l’appellent « trois jambes ». Depuis on le trouve un peu partout comme éléments de décoration, bijoux, emballages, vêtements, etc.

Le triskel, si l’on reprend la donnée de Desargues, « toute droite à l’infini fait clôture » permet de réaliser : 1) le nœud de trèfle, 2) le nœud Borroméen, 3 ) l’étoile ou objet petit a.

C’est le premier niveau de topologie lacanienne. Tout psychanalyste devrait savoir démontrer ça.

Les triangles n’existent pas

La leçon X, p. 149, commence par : « j’ai imaginé ce matin, à mon réveil, deux petits dessins... vous avez pu voir le mal que j’ai eu simplement à les reproduire... » Il s’agit de deux triangles aux croisements alternés de deux manières différentes. - La croix de David est toujours représentée dans l’ombre on ne sait donc jamais ce qui est dessus et dessous. - Mais là, avec Lacan, il s’agit non pas de triangle comme l’apparence pourrait nous le faire croire, mais de « deux tores dont l’un passerait par le trou de l’autre pour faire chaîne ». Les soi-disant triangles du dessin n° 2 ne sont pas noués, « ils peuvent se retirer l’un de l’autre ». Il en va de même pour la figure X-3. « Je dis côté parce qu’on s’imagine qu’un triangle a trois côtés »... « C’est simplement pour vous mettre dans le bain d’une géométrie qui répugne au mot géométrie ; et ceci, non pas sans raison, puisque ce n’est pas une géométrie, c’en est radicalement différent ». Vous vous souvenez qu’on a ici représenté le borroméen fait de croissants, de triangles, de carrés ou de rond ; c’est exactement pareil topologiquement.

Le couple est une illusion

Le non-rapport sexuel se supporte essentiellement d’un non-rapport de couple. Il y a non-rapport de deux parce qu’il y a nécessairement trois avant pour qu’il y ait deux. « C’est le cas de donner tout son poids à ce dont André Gide dans Paludes fait grand état, à savoir du fameux proverbe Numero deus impare gaudet, qu’il traduit : le numéro deux se réjouit d’être impaire, comme je l’ai dit depuis longtemps ; il a bien raison, car rien ne le réaliserait ce deux, s’il n’y avait l’impair. Cet impair qui commence au nombre trois ». On compte dans la réalité : 1, 2, 3 ; dans l’inconscient 1 c’est zéro, donc zéro dans l’inconscient correspond au 1 de la réalité, le 1 au deux et le deux, le couple, à trois. Le lien entre le désir et la demande, deux tores noués entre eux, est possible parce que chacun (cycle orienté) passe par le trou (trois) de l’autre.

« Est-ce le mâle ou la femelle qui est homozygote ? La différence avec l’autre sexe, c’est que dans l’autre sexe, il y a hétérozygotisme quelque part, c’est-à-dire qu’il y a deux gènes qui ne font pas la paire, la paire voulant dire qu’ils sont homo, homozygotes, qu’ils sont semblables ».

Pour qu’il y ait du semblable il faut d’abord qu’il y ait du différent. C’est l’envers de ce que l’on a l’habitude de penser. Comme pour qu’il y ait de l’un il faut du zéro.

L’amour est hainamoration

p. 152 - « Avec le nœud borroméen, ce que nous avons à notre portée, crucial pour notre pratique, c’est que nous n’avons aucun besoin du microscope pour qu’apparaisse la raison de savoir que l’amour est haina-moration ».

« Pourquoi l’amour n’est pas velle bonum alicui, comme l’énonce Saint Augustin, vouloir du bien à autrui ? Parce qu’il y a un troisième terme, le Réel, l’inconscient... À partir de cette limite, l’amour s’obstine ». C’est tout le contraire de vouloir le bien être de l’autre. Torquemada, par exemple, torturait les incroyants pour sauver leur âme.

« C’est pourquoi j’ai appelé ça l’hainamoration, avec le vocabulaire substantifié de l’écriture (il s’agit du nœud borroméen) dont je le supporte.

« Vouloir le bien de quelqu’un ou vouloir strictement le contraire, c’est tout de même quelque chose qui nous suggère l’idée d’une sinuosité... (voir dessin p. 153) Est-ce que cette sinusoïde s’enroule ? Est-ce qu’elle fait nœud ou non à être enroulée ou pas ? C’est la question que pose la notion de consistance, plus nodale, si je puis dire que celle de ligne, puisque le nœud est sous-jacent. Il n’y a pas de consistance qui ne se supporte du nœud. »

C’est en cela que l’idée de Réel s’impose. « Le Réel est caractérisé de nouer. Encore ce nœud faut-il le faire ».

Le Réel est l’inconscient en tant que trou

p. 153 - « La notion de l’inconscient se supporte de ceci que ce nœud, non seulement on le trouve déjà fait, mais on le trouve fait en un autre accent du terme : “on est fait !” » On est fait de l’inconscient. « Le Réel en tant qu’il est troué, c’est ce que je dis ». « L’inconscient c’est le Réel en tant qu’il est affligé du trou ».
- À ce moment là, quelqu’un quitte la salle !
- Lacan : « vous vous en allez, vous avez bien raison. Comment est-ce qu’on peut supporter ce que je raconte ! ».

« L’inconscient c’est le Réel en tant que chez le parlêtre, il est affligé de la seule chose qui fasse trou, qui du trou nous assure, c’est ce que j’appelle le Symbolique, en l’incarnant du signifiant, dont en fin de compte il n’y a pas d’autre définition que c’est ça le trou. Le signifiant fait trou ».

L’inconscient est le réel - L’inconscient est le nœud

p. 154 - Le nœud n’est pas un modèle. Le nœud n’est pas imaginaire. Ce n’est pas une représentation. C’est parce que le nœud échappe à une représentation que nous faisons des traits de travers : « Le nœud n’est pas le modèle, il est le support. Il n’est pas, il est le Réel »... « Si vous passiez votre temps à faire des nœuds entre vos doigts. C’est souhaitable ; ça vous suggérerait un peu plus d’ingéniosité ».

Un connard de la plus belle eau

p. 155 - « Il y a quelqu’un - on m’a rapporté ça - c’est un connard de la plus belle eau ; il a dit que ma théorie, elle était morte !... elle finira bien par le devenir... En attendant, le type qui évidemment n’est pas de mon bord, ça fait partie des types qui parlent de réalité psychique. Ils ne savent pas ce qu’ils disent. Réalité psychique ça suppose tout, ça suppose Dieu en tout cas. Où est-ce qu’il y aurait de l’âme s’il n’y avait pas de Dieu, et si Dieu en plus ne nous avait pas expressément créés pour en avoir une ? C’est inéliminable de toute psychologie ».

Occasion de rappeler que toute la psyché est inconsciente. Qu’on n’a nul besoin du nom du père : Ni du père biologique (I) qui n’est qu’un spermatozoïde, ni du père symbolique qui interchangeable (S), ni du père Réel qui est hallucination.

« Ce que je fais, dit Lacan, ce que j’essaie au moins de faire, c’est de parler d’une réalité opératoire... Même la parole de ceux qui croient à la réalité psychique opère. Ca opère avec une certaine limitation, bien sûr, mais je suis sûr que ça fonctionne, sans ça il ne continuerait pas à être analyste ». C’est le monde : « La structure du monde consiste à se payer de mots... Mais il nous faut parler de l’immonde. Le monde est plus futile que le Réel que j’essaie de vous suggérer dans sa dit-mansion, sa demeure du dit. »

(Nous reprendrons ce thème de l’inconscient comme Réel dans la dernière leçon. Pour que nous ne restions pas « des connards de la plus belle eau » qui croient à « la réalité psychique », à Dieu et aux noms du père).

À Amphiaraeion, il y avait, pourtant, dans l’antiquité, un asile psychiatrique, à la frontière de Thèbes, où venaient les Athéniens pour se faire soigner « par la parole et l’interprétation des rêves ». Antiphon de Corinthe affirmait lui aussi « guérir toutes les maladies par la parole et l’interprétation des rêves ». On appréciait l’inconscient à cette époque.

« Il y a des gens très sérieux qui s’occupent du rêve chez l’animal. Il y a des types comme ça qui s’excitent autour de l’idée que le rêve c’est pas là, comme le dit Freud, pour protéger le sommeil. L’ennui, c’est que Freud ne dit pas ça. Ce que Freud dit c’est que le rêve chez le parlêtre... parce que lui, il a pas expérimenté sur les rats, ni sur quoi que ce soit comme ça dont nous ayons des preuves qu’il rêve, personne ne sait si une mouche rêve, ni un rat, on peut se l’imaginer parce qu’on est tous un petit peu rat par quelque côté, on est surtout raté ! Et les expérimentations en question le sont plus que les autres, ils sont ratifiés, ce sont des hommes-aux-rats. Enfin on est habité par des tas d’hommes-aux-rats quand on est homme. En tout cas on a des hommes au ras de la science. Freud dit que le rêve protège, pas le besoin de dormir, mais le désir de dormir. Il est bien certain que cette seule dit-mansion ajoute à ce Réel comme ça, à ce Réel falot enfin, supposé scientifique, on imagine des besoins. Mais par contre, s’il y a une chose que Freud fait bien sentir, et ça il faudrait suivre le texte, et s’apercevoir que lui, il sait ce qu’il dit, c’est que le rêve protège quelque chose qui s’appelle un désir. Or un désir n’est pas concevable sans mon nœud borroméen ».

Vous vous souvenez que nous avions vu le mot désir comme « dé » (séparation ) du SIR.

Seule la parole agit dans le discours analytique. D’une part ça soulage de raconter ses misères ; ça, c’est en quelque sorte la peau de l’analyse, et, d’autre part, la part sérieuse, celle qui fait série, celle qui est en quelque sorte la chair de l’analyse, fait parler l’inconscient. Comment ? parce que justement le symbolique est troué. S’il n’était pas troué, il ne pourrait pas dire autre chose que ce qu’il dit. On serait figé dans la vérité.

p. 157 - « Le symbolique, dit Lacan c’est certain, tourne en rond, et il ne consiste que dans le trou qu’il fait »... « Si les analystes disaient quelque chose, mais en dehors de ragots, c’est un fait qu’ils ne disent rien ». Ils en restent à la peau de l’analyse. « Vous avez vu quelque chose sortir de l’Institut de Psychanalyse de Paris, par exemple ? Vous me direz qu’il y a mon École... Tout le monde y dit des choses qui prouvaient qu’on m’avait lu et je n’en revenais pas. Non seulement qui prouvaient qu’on m’avait lu mais même, ma foi, qu’on était capable d’en sortir comme ça par des pseudopodes. Qui prouvaient que mon dire se prolongeait. Même d’en tirer un certain nombre de conséquences et qui n’étaient pas rien du tout ».

« Mon discours est fondé sur le trou »

p. 158 - « Ce que je dis, à savoir ce discours fondé sur un trou, seul trou qui soit sûr... »

Le Réel est l’inconscient, le vide, le trou, l’abîme à partir duquel se tient le discours lacanien. À partir duquel il peut soutenir que le symbolique, le discours philosophique, mathématique et religieux, sont troués, aussi troués que les corps sont troués. « Un trou, [celui du réel, celui de l’inconscient] suffit pour nouer un nombre strictement indéfini de consistances. Et ça commence à deux comme le manifeste le nœud borroméen ». « C’est en quoi le deux ne se supporte que du trou fondamental du nœud ».

C’est le trou qui noue : « Le couple est toujours dénouable à moins qu’il ne soit noué par le Symbolique », comme quoi tout couple a toujours intérêt à se parler.

La parole pleine : « Tu es ma femme », c’est-à-dire je suis ton mari. La parole pleine se supporte de ce qui fait nœud dans le « tu es ma femme ». Il faut que la femme ne dise rien. Ce rien noue la consistance de la proposition.

p. 159 - « Si j’avais dis “tuer ma femme”, ça aurait fait mauvais effet... j’y regarde à deux fois avant de faire mauvais effet ». 

« Tuer ma femme » peut se décliner selon les quatre formes de la tragédie selon Aristote :
- Je connais la femme à qui je m’en prends, je sais ce qu’elle a fait, et je la tue !
- Je tue quelqu’un et je m’aperçois par la suite que j’ai tué ma femme !
- Je m’apprête à tuer mais je reconnais à temps qu’il s’agit de ma femme et j’y renonce !
- Je connais ma femme, je sais ce qu’elle a fait, j’entreprends de la tuer, mais je renonce à la tuer !

p. 160 - « Le couple bien sûr, qu’il était nouable, quelles que soient les paroles pleines qui l’ont fondé. Ce que l’analyse démontre c’est qu’il est noué. Il est noué par quoi ? Par le trou ».

Les Juifs ne sont pas gentils

« Pourquoi n’ont-ils pas bonne presse, les Juifs ? Parce qu’ils sont pas gentils ! » Lacan joue ici sur le double sens de gentil. On appelle gentils ceux qui font preuve de délicatesse morale et de bienveillance, et on appelle gentils « ceux qui sont étrangers au peuple de Dieu », c’est-à-dire ceux qui ne sont pas Juifs. Les Juifs ne sont pas des gentils. Ils ne sont pas dupes, ils ne sont pas trompés car ils ont une alliance avec Dieu, le père éternel. Ils se saliraient, comme dans un inceste, en épousant un goy, un non-juif. « Le fait de l’inceste n’est pas historique, il est structural (c’est-à-dire inconscient). J’appelle ça, dit Lacan, le Nom-du-Père ». « Les Hindous sont après tout les seuls qui ont dit qu’il fallait, quand on avait couché avec sa mère, qu’on s’en aille, vers le Couchant avec sa propre queue dans ses dents, après l’avoir tranchée bien entendu ! ».

Un trou ça tourbillonne et ça recrache le Nom-du-Père avec quoi on voulait le boucher

pp. 16O-161 - « J’appelle ça le Nom du Père. Ce qui ne veut rien dire d’autre que le Père comme Nom, non seulement le père comme nom mais le père comme nommant. Ça on ne peut pas dire que là-dessus les Juifs soient pas gentils [ici dans le sens d’aimables], hein ! Ils nous ont bien expliqué que c’était le Père, le Père qu’ils appellent, le Père qu’ils foutent en un point du trou qu’on ne peut même pas imaginer “je suis ce que je suis”, ça c’est un trou, non ! Ben ! [c’est-à-dire que c’est une formule pour boucher le trou]. C’est de là que par un mouvement inverse, si vous en croyez mes petits schèmes, car un trou ça tourbillonne, ça engloutit, puis il y a des moments ou ça recrache, quoi ? C’est le père comme Nom ». C’est-à-dire le symptôme, la maladie de l’humanité.

Platon terminait ses lettres par la formule : « Ki o autos isti », à savoir « Sois ce que tu es », si l’on ajoute « dans l’inconscient », c’est parfait : « sois ce que tu es » c’est-à-dire zéro, personne, nada.

p. 161 - « L’interdit de l’inceste, ça se propage du côté de la castration, comme les autres gentils, enfin là les Grecs nous l’ont tout de même montré dans un certain nombre de mythes, enfin là où ils ont fait une généalogie uniquement fondée sur le père ». Ouranos, le premier père, le père du Ciel, est castré par Chronos, le père du temps, et Zeus, la vie vaincra le temps. « Zeus s’évanouira devant un souffle », le souffle vital, Psyché. Ici Lacan fait une ellipse hyperbolique entre Eros et Zeus. Zeus, la vie, fait beaucoup l’amour et il peut être sur ce point, confondu avec Eros. « L’interdit de l’inceste se propage du côté de la castration » La castration chez Freud fixe le sujet dans une position d’obéissance au père qui témoigne que l’Œdipe n’a pas été dépassé. La crainte de la castration est normalisante puisqu’elle interdit l’inceste. À l’inverse, chez Lacan, l’assomption de la castration, le fait de l’assumer, permet au sujet de ne plus être soumis à l’idéal paternel.

La coupure est créatrice. La castration est un lien : « le lien c’est ce que j’appelle le non-rapport sexuel », dit Lacan. Il y a nécessairement du trou entre les choses qui s’emboîtent, c’est donc le trou qui les relie, qui fait consistance. Au fond il n’y a jamais eu d’inceste puisqu’il n’y a pas de rapport sexuel. Qu’est-ce qui castre ? C’est l’inconscient.

p. 161 - « Quand je dis le Nom-du-Père, ça veut dire qu’il peut y en avoir, comme dans le nœud borroméen, un nombre indéfini [Le père biologique (I), qu’est-ce que c’est ? un spermatozoïde, un animal, il y en a plein dans toute l’évolution, qui est notre vrai père biologique, pourquoi cet animal plutôt que celui-là ? ; le père symbolique, il y en a plein dans le présent, et plein dans le passé et on ne cesse d’en trouver d’autres. Le père Réel ? Tous les noms sont bons pour boucher l’abîme de l’inconscient, sauf, qu’aucun n’y arrive, l’inconscient les recrache]. C’est que ce nombre indéfini en tant qu’ils sont noués tout repose sur un ; sur un, tant que trou il communique sa consistance à tous les autres, d’où le fait que, vous comprenez, l’année où je voulais parler des Noms-du-père, j’en aurais quand même parlé d’un peu plus de deux ou trois hein ! et qu’est-ce que ça aurait fait comme remue-ménage chez les analystes, s’ils avaient eu enfin, toute une série de Noms-du-père ! Vous pensez bien que j’aurais pas pu en énoncer un nombre indéfini. Un peu plus de deux ou trois que j’avais préparés, je suis bien content quand même de les laisser secs, à savoir de n’avoir jamais repris ces Noms-du-père, que, comme l’année dernière, sous la forme des Non-dupes, des Nons-dupes-qui z’èrrent. Évidemment, ils ne peuvent qu’errer parce que plus y en aura, plus ils s’embrouilleront, et je me félicite certainement de n’en avoir pas sorti un seul ».

Les noms du père, si on regarde le borroméen, on en voit au moins trois, comme il y a trois monothéismes qui se font la guerre depuis leur apparition.

Le séminaire de Lacan « Les noms du père » fut interdit en 1963. Voici ce qu’explique Eric Porge à ce propos (Jacques Lacan, un psychanalyste, p. 295) :

« Une “conjuration” de psychiatres psychanalystes juifs ayant échappé aux camps de concentration du fait de leur appartenance à l’IPA, lieu extraterritorial, l’a à son tour rejeté dans la ségrégation en l’empêchant de tenir son séminaire sur les noms du père. Ils auraient fait cela car Lacan avait l’intention de remettre en question le désir de Freud qui lui avait fait inventer l’Œdipe. »

Cette année, janvier 2005, Jacques Alain Miller, publie la conférence du 20 novembre 1963 de Lacan sur l’interdiction de son séminaire - le 22 novembre, c’était l’assassinat de John Kennedy. Pourquoi si tard ? Jacques Alain Miller explique p. 107 :

« Je m’avise que je ne le fais paraître qu’au lendemain de la mort de mon père, le Dr Jean Miller, décédé le 25 août 2004, et enterré selon son vœu dans le rite hébraïque. Voulais-je faire de cette publication hommage à sa mémoire, ou bien, être sûr qu’il ne le lirait pas ? Les deux ne sont pas incompatibles ».

Comme vous le constatez Miller ne dit rien sur le trois, et pour cause, le trois c’est le Réel : Comment tuer son père ? Comment ne plus être soumis à l’idéal paternel ? En tout cas nous constatons par là qu’on ne se délivre pas si facilement de l’OEdipe. Mon père mort je m’accorde la jouissance, textuelle, avec ma mère, la psychanalyse ? Mais qui est donc l’assassin de Laïos ?

Voilà illustré in vivo la difficulté de se libérer des noms du père ! Personne ne le veut tant l’inconscient est la chose la plus effrayante pour notre civilisation Judéo-chrétienne. Même ici, je sais que certains se moquent de moi, quand je prononce le mot inconscient. C’est que c’est un mot débile pour l’esprit. Nous verrons avec la dernière leçon sur le RSI, la prochaine fois, ce que ce mot amène comme bouleversement, même s’il n’avance, comme toutes les grandes révolutions, selon le mot de Nietzsche, « qu’à pas de colombe ».

Cartel

p. 161 - « Un cartel pourquoi ? » Un cartel c’est un défi. Après 1626, date interdisant les duels, c’est devenu un terme historique. « Cartel de la défiance », « cartel de défi ». C’est un avis de provocation. Par référence à la carte annonçant le défi, le mot a été utilisé dans la décoration. Puis il est repassé dans le langage des hostilités, en économie politique, et en politique.

« Un cartel pourquoi ? C’est la question que j’ai posée, et - dont miracle à quoi j’ai obtenu des réponses indicatives, des pseudopodes comme je disais tout à l’heure, des choses qui faisaient un tout petit peu nœud, n’est-ce pas ! Pourquoi est-ce que j’ai posé très précisément qu’un cartel, ça part de trois plus une personne, ce qui en principe fait quatre, [les trois mousquetaires étaient quatre] et que j’ai donné comme maximum cinq, grâce à quoi ça fait six... Quand les êtres humains ne s’identifient pas à un groupe ils sont foutus, ils sont à enfermer. Mais je ne dis pas à quel point du groupe ils ont à s’identifier. Le départ de tout nœud social se constitue du non-rapport sexuel comme trou, pas de deux, au moins trois et ce que je veux dire, c’est que même si vous n’êtes que trois, ça fera quatre... [C’est en retirant le rond du Réel, le rond de l’inconscient que tout sera dénoué]. Il faut pour ça qu’on puisse en retirer une réelle pour faire la preuve que le nœud est borroméen et que c’est bien les trois consistances minimales qui le constituent... la nomination c’est la seule chose dont nous soyons sûrs que ça fera trou. »

Le cartel c’est donc au moins quatre personnes qui prennent au sérieux les concepts de Lacan et essayent d’en tirer les conséquences en étudiant son séminaire.

« Mais pour en revenir, car je veux terminer sur quelque chose qui ait substance (c’est-à-dire qui fait image) est-ce que Freud n’a pas énoncé... il n’y a d’amour que de l’identification portant sur ce quatrième terme, à savoir le Nom-du-Père ? Est-ce qu’il n’est pas étrange que d’identification, il ne nous en énonce que trois [comme les trois catégories de l’être de l’avoir et du faire] et que dans ces trois il y a tout ce qu’il faut pour lire mon nœud borroméen... Il n’y a d’amour, je dirai, que de ce qui du Nom-du Père fait boucle entre les trois, fait boucle des trois du triskel ».

Le triskel permet de réaliser le nœud premier, l’étoile et le borroméen...

Voir en ligne : Texte du Séminaire « RSI » de Jacques Lacan : Leçon du 15 avril 1975 (gaogoa.free.fr)

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