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Oscar WILDE

Le rêve de l’artiste

Sen Artisty

Date de mise en ligne : samedi 22 novembre 2003

Mots-clés : ,

Traduit du polonais par Madame Helena Modjeska.

Moi aussi j’ai eu mes rêves, oui, vraiment j’ai connu les visions qu’amène en foule une ardente jeunesse, et qui me hantent encore…

Il me sembla une fois que j’étais étendu dans un jardin bien clos, au temps où la Printemps s’échappe de l’hiver comme un oiseau, ou le ciel a une voûte de saphir. L’air pur était doux, et le gazon épais qui me servait de couche était doux comme l’air. L’étrange et secrète vie des jeunes arbres enflait la verte et tendre écorce, ou éclatait en bourgeons pareils à des émeraudes serties. Des violettes jetaient des regards furtifs du fond de leurs cachettes ; quelque peu effarouchées de leur propre beauté. La rose vermeille ouvrait son cœur, et la brillante stellaire scintillait comme une étoile du matin. Des papillons en costumes de brun et d’or prenaient les craintives cainpanules comme pavillons et comme séjours d’agrément. Là-haut un oiseau faisait tomber en neige toutes les fleurs dans son vol et allait charmer les bois de son chant. L’univers entier semblait s’éveiller au plaisir. Et pourtant… et pourtant… mon âme était emplie d’une lourdeur de plomb. Je ne trouvais point de joie dans la Nature. Pour moi, l’esclave de l’ambition, qu’était-ce que la rose aux taches cramoisies, ou le crocus aux sceptres d’or ? Le bel oiseau chantait faux pour moi, et les charmantes fleurs me faisaient l’effet d’un défilé de gens travestis, car, ainsi que le serpent de la fable se pique de son aiguillon pour se faire souffrir, aussi je gisais, me torturant moi-même. Le jour s’avançait inaperçu sur le cadran solaire, jusqu’à ce qu’enfin le soleil se plongea, drapé de pourpre dans les splendeurs de l’est. Alors du cœur ardent de ce grand orbe, sortit une créature en qui la beauté des formes effaçait par son éclat la plus brillante vision de cette terre triviale. Elle était ceinte d’une robe plus blanche que la flamme ou que l’airain chauffé dans la fournaise. Sur sa tête elle portait une couronne de laurier, et pareille à une étoile qui tombe tout à coup des hauteurs du ciel, elle passa près de moi.

Alors m’agenouillant bien bas, je m’écriai :

« Ô toi que je désire tant ! ô toi que j’ai longtemps attendue, gloire immortelle ! grande conquérante du monde, oh ! fais que je ne meure pas sans couronne, une fois du moins que ton laurier impérial ceigne mon front, sans cela méprisable. Une fois fais sonner le clairon, et que la trompette de l’ambition bruyante répande mon nom. Quant au reste, je n’en ai point souci ».

Alors, d’une voix douce, l’ange me répondit : « Enfant, qui ignores le véritable bonheur, qui ne sais en quoi consiste la plus haute sagesse de la vie, tu as été créé pour la lumière, et l’amour, et le rire, et non point pour gaspiller ton jeune âge à lancer des flèches contre le soleil, ou à nourrir en ton âme cette ambition dont le poison mortel infectera ton cœur, et salira toute joie, tout contentement. Reste ici, dans la douce prison de ce jardin bien clos, dont les prairies au sol égal et les bosquets charmants invitent au plaisir.

L’oiseau sauvage qui, d’un chant soudain, éveille ces vallons silencieux, sera ton compagnon de jeux. Chaque fleur qui s’épanouit viendra d’elle-même s’entrelacer dans tes cheveux, guirlande mieux faite pour toi que le poids redoutable de la couronne de laurier que donne la Gloire.
- Ah ! stériles présents, m’écriai-je, indocile à son langage de prudence. N’est-il que ces fleurs périssables, dont les courtes existences sont limitées entre l’aurore et l’heure du couchant. La colère de midi peut blesser la rose, et la pluie dépouiller le crocus de son or. Mais ton immortelle couronne de Renommée, ta couronne de laurier qui ne connaît point la mort, elle est la seule que le temps ne saurait flétrir. La dent glacée de l’hiver ne saurait l’entamer et lui nuire. Les choses triviales ne la profaneront pas. »

L’ange ne répondit point, mais sa figure s’obscurcit d’un brouillard de pitié.

Alors il me sembla que de mes yeux, où la torche de l’ambition lançait ses dernières et ses plus violentes flammes, jaillissaient deux rayons horizontaux de lumière bien droite, et qu’entre leur feu brillant la couronne de laurier se tordait, se contournait, ainsi que quand l’étoile de Sirius dessèche le blé mûrissant, et une feuille pâle tomba sur mon front ; et je me levai d’un bond, et je sentis le pouls puissant de la Renommée, et j’entendis au loin le bruit de nations nombreuses qui me louaient !

* * *

Moment unique de grande vie aux ardentes couleurs, et puis… qu’elle est vaine, la louange des nations ! qu’elle est futile, la trompette de la gloire. Il y avait d’âpres épines dans cette fouille de laurier, et leurs crochets dentelés entraient comme une brûlure, comme une morsure, jusqu’à ce que du feu et de la rouge flamme semblèrent se repaître de mon cerveau, et changèrent le jardin en un désert nu.

Les mains tordues avec force, je luttai pour l’arracher de mon front saignant, mais ce fut en vain, et avec un cri de douleur, auquel les étoiles pâlirent avant l’instant qui leur était assigné, je m’éveillai enfin, et vis l’aube craintive, avancer sa face grise pour regarder dans les ténèbres de ma chambre, et j’aurais cru que ce n’était là qu’un vain rêve, sans cette douleur qui sans trêve me ronge le cœur, et sans les blessures rouges que les épines ont faites à mon front.

P.-S.

Texte établi par Abréactions Associations d’après Oscar WILDE, Sen Artisty ou Le rêve de l’artiste, La Maison de la Courtisane (Nouveaux Poèmes), Traduction d’Albert SAVINE, Bibliothèque Cosmopolite - n° 72, P.-V. STOCK Éditeur, Paris, 1919.

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