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Théodore FLOURNOY

Léopold et Mlle Smith

Des Indes à la planète Mars (Chapitre IV - § IV)

Date de mise en ligne : mercredi 17 mai 2006

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Théodore Flournoy, Des Indes à la planète Mars. Étude sur un cas de somnambulisme avec glossolalie, Éditions Alcan et Eggimann, Paris et Genève, 1900.

CHAPITRE QUATRE
La personnalité de Léopold

IV. LÉOPOLD ET Mlle SMITH

Le rapport de ces deux personnalités est trop complexe pour se prêter à une description précise et facile. Ce n’est ni une exclusion mutuelle, comme entre Mme Piper et Phinuit qui semblent s’ignorer réciproquement et être séparés par une cloison étanche ; ni un simple emboîtement, comme chez Félida X [1] dont la condition seconde enveloppe, en la débordant, toute la condition prime. C’est plutôt un entrecroisement, mais dont les limites sont vagues et difficilement assignables. Léopold connaît, prévoit, et se rappelle beaucoup de choses dont la personnalité normale de Mlle Smith ne sait absolument rien, soit qu’elle les ait simplement oubliées, soit qu’elle n’en ait jamais eu conscience. D’autre part, il est loin de posséder tous les souvenirs d’Hélène ; il ignore une très grande partie de sa vie quotidienne ; même des démarches ou incidents assez notables lui échappent entièrement, ce qu’il explique à sa façon en disant qu’à son grand regret il ne peut pas rester constamment auprès d’elle, ayant à remplir bien d’autres missions (sur lesquelles il n’a, du reste, jamais fourni d’éclaircissements) qui l’obligent à la quitter souvent pour un temps plus ou moins long.

Ces deux personnalités ne sont donc pas coextensives ; chacune dépasse l’autre en certains points, sans qu’on puisse dire laquelle est au total la plus étendue. Quant à leur domaine commun, si l’on ne peut le définir d’un mot et avec une entière certitude, il paraît cependant être principalement constitué par ce qui se rapporte aux côtés les plus intimes de l’existence tant psychologique que physiologique, comme on peut le soupçonner d’après ce que j’ai dit plus haut sur les origines réelles de Léopold. Médecin de l’âme et du corps, directeur de conscience en même temps que conseiller hygiénique, il ne se manifeste pas toujours sur-le-champ, mais il est toujours présent quand les intérêts vitaux d’Hélène sont en jeu dans l’ordre organique, moral, social et religieux. Tout cela s’éclaircira mieux par deux ou trois exemples concrets, qui illustreront en même temps quelques-uns des procédés psychologiques par lesquels Léopold se manifeste à Hélène.

Il convient toutefois de dire auparavant quelques mots d’une autre face de la connexion étroite qui existe entre ces deux personnalités ; je veux parler de leurs mélanges très divers et nuancés, depuis le dualisme tranché impliqué dans leur présence simultanée et parfois leurs querelles, jusqu’à leur fusion totale en une seule et même conscience.

On peut admettre qu’il y a division et opposition aussi complètes que possible (mais jusqu’où va ce « possible » ?) lorsque Hélène, dans un état de veille au moins apparent, converse avec son guide manifesté par un automatisme partiel sensoriel ou moteur ; par exemple, dans le cas cité p. 73 où Léopold, ne partageant pas l’allochirie d’Hélène, lui donne tort par la table au point qu’elle proteste et se fâche ; de même, lorsqu’en hallucinations verbo-auditives ou par l’écriture automatique il discute avec elle et qu’elle lui tient tête ; ou encore quand l’organisme semble divisé entre deux êtres étrangers l’un à l’autre, Léopold causant par la bouche d’Hélène avec son accent et ses idées à lui, elle se plaignant par écrit de souffrir beaucoup de la tête et de la gorge sans savoir pourquoi.

Cependant, même dans ces cas de dimidiation qui semblent bien réaliser la scission complète de la conscience, la vraie coexistence de personnalités différentes, on peut hésiter si cette pluralité est autre chose qu’une apparence. Je ne suis pas certain d’avoir jamais constaté chez Hélène une véritable simultanéité de consciences différentes. Pendant le moment même où Léopold écrit par sa main, parle par sa bouche, dicte par la table, en l’observant attentivement je l’ai toujours trouvée absorbée, préoccupée, et comme absente ; mais elle reprend instantanément sa présence d’esprit et l’usage de ses facultés de veille à la fin de l’automatisme moteur. Du temps où elle épelait elle-même les dictées typtologiques, j’ai souvent remarqué qu’elle s’arrêtait à la lettre voulue (point du tout comme une personne qui cherche à deviner) avant que la table eût frappé, et j’ai eu l’impression que cette épellation, relevant en apparence de la personnalité ordinaire, allait en réalité de pair et ne faisait qu’un dans le fond avec l’automatisme musculaire qui agissait sur la table [2]. Bref, ce que l’on prend du dehors pour une coexistence de personnalités simultanées distinctes ne me semble être qu’une alternance, une rapide succession entre l’état de conscience-Hélène et l’état de conscience-Léopold (ou tout autre). Et dans les cas où le corps paraît partagé entre deux êtres indépendants l’un de l’autre, le côté droit, par exemple, étant occupé par Léopold et le gauche par Hélène ou la princesse hindoue, la scission psychique ne m’a jamais semblé radicale, mais plusieurs indices m’ont donné le sentiment qu’il y avait là-derrière un individu parfaitement conscient de soi, qui de la meilleure foi du monde se jouait à lui-même, en même temps qu’aux spectateurs, la comédie d’une pluralité, une seule personnalité fondamentale, faisant les demandes et les réponses, se querellant dans son propre intérieur, tenant enfin divers rôles dont Mlle Smith de l’état de veille n’est que le plus continu et le plus cohérent, voilà une interprétation qui conviendrait tout aussi
bien aux faits tels que je les ai observés chez Hélène, et même mieux que celle d’une pluralité de consciences séparées, d’un polyzoïsme psychologique pour ainsi dire. Ce dernier schéma est assurément plus commode pour une description claire et superficielle des faits, et je ne me ferai pas faute de l’employer, mais je ne suis point du tout convaincu qu’il soit conforme à la réalité des choses.

Le contraire de la division complète (en apparence) est la fusion. On peut dire qu’il y a fusion réelle, quoique non sentie, en Hélène et Léopold dans tous les incidents de la vie ordinaire où ce dernier, bien que ne se manifestant pas, est néanmoins présent, comme il le prouvera en revenant ultérieurement sur ces incidents dans quelque message automatique. Outre cette fusion ou identité non sentie, il y a aussi des cas de fusion sentie, de coalescence expérimentée et éprouvée par Hélène entre sa cénesthèse et celle de Léopold. C’est un état de conscience sui generis impossible à décrire adéquatement et qu’on ne peut se représenter que par analogie avec ces états curieux, exceptionnels dans la vie normale éveillée, mais moins rares en rêve, où l’on se sent changer et devenir quelqu’un d’autre.

Hélène m’a plus d’une fois raconté qu’elle avait eu l’impression de devenir ou d’être momentanément Léopold. Cela lui arrive surtout la nuit ou le matin au réveil ; elle a d’abord la vision fugitive de son protecteur, puis il lui semble qu’il passe peu à peu en elle, elle le sent pour ainsi dire envahir et pénétrer toute sa masse organique comme s’il devenait elle, ou elle lui. C’est, en somme, une incarnation spontanée, avec conscience et souvenir, et elle ne décrirait certainement pas autrement ses impressions cénesthésiques si, à la fin des séances où elle a personnifié Cagliostro en tendant ses muscles, gonflant son cou, redressant son buste, etc., elle conservait la mémoire de ce qu’elle a éprouvé pendant cette métamorphose. Ces états mixtes, où la conscience du Moi ordinaire et la réflexion subsistent en même temps que la personnalité seconde s’empare de l’organisme, sont extrêmement intéressants pour le psychologue ; malheureusement, soit qu’ils s’engloutissent le plus souvent dans l’amnésie consécutive, soit que les médiums qui s’en souviennent peut-être ne sachent ou ne veuillent pas en rendre compte, il est bien rare qu’on en obtienne des descriptions détaillées [3] - abstraction faite des observations analogues recueillies chez les aliénés.

Entre les deux extrêmes de la dualité et de l’unité complètes, on observe de nombreux intermédiaires ; ou, du moins, puisque la conscience d’autrui nous reste à jamais impénétrable directement, on peut inférer ces états mixtes des conséquences qui en découlent. Il est arrivé, par exemple, que, croyant avoir affaire à Léopold tout pur, bien incarné et dûment substitué à la personnalité de Mlle Smith, les assistants ont laissé échapper sur le compte de cette dernière quelque plaisanterie déplacée, une question indiscrète, des critiques un peu vives, toutes choses assez innocentes et sans mauvaise intention au fond, mais cependant de nature à blesser Hélène si elle les entendait, et dont leurs auteurs se fussent certainement abstenus devant elle pendant son état de veille. Léopold ne se gêne pas pour rembarrer et remettre à leur place les bavards imprudents, et l’incident n’a généralement pas de suite. Mais, parfois, on constate à la manière d’être et aux paroles de Mlle Smith dans les jours ou les semaines qui suivent qu’elle a eu connaissance de ces propos inconsidérés, ce qui prouve que la conscience de Léopold et la sienne propre ne sont point séparées par une paroi imperméable, mais qu’il s’effectue des échanges osmotiques de l’une à l’autre. Ce sont ordinairement les remarques pointues et irritantes qui traversent ; cela revient à dire que les sentiments d’amour-propre et de susceptibilité personnelle, qui forment en chacun de nous les retranchements ultimes du Moi social, sont les derniers à s’éteindre dans le somnambulisme, ou qu’ils constituent le substratum fondamental, la base commune, par où Léopold et Mlle Smith tiennent ensemble et se confondent en un même individu.

Le processus psychologique de cette transmission est d’ailleurs varié. Tantôt il semble que l’amnésie consécutive à la trance se soit dissipée juste sur ces détails plus piquants que d’autres, et qu’Hélène se souvienne directement de ce qui a été dit, devant Léopold, de désagréable pour elle. Tantôt c’est Léopold lui-même qui, faisant en quelque sorte la mauvaise langue, lui répète en hallucinations auditives à l’état de veille les choses pénibles qu’il a récoltées pour les lui resservir, parfois, il convient de l’ajouter avec des commentaires destinés à en atténuer l’effet et à excuser les coupables ; car c’est un trait intéressant de son caractère qu’il prend souvent vis-à-vis d’Hélène la défense de ceux mêmes qu’il vient de trahir ou de blâmer, contradiction qui n’a rien d’étonnant quand on l’interprète psychologiquement en y voyant le conflit habituel des motifs ou des tendances affectives, la lutte que les points de vue opposés se livrent incessamment dans notre intérieur. Tantôt encore c’est en rêve que se fait la jonction entre la conscience somnambulique de Léopold et la conscience normale d’Hélène.

Voici à propos de ce dernier cas un exemple ne renfermant rien de désagréable, où Hélène s’est souvenue à l’état de veille d’un rêve nocturne qui était lui-même la répétition ou l’écho, pendant le sommeil naturel, d’une scène somnambulique de la soirée précédente.

Dans une séance à laquelle j’assiste peu après mon rétablissement d’une congestion pulmonaire, Hélène complètement intrancée a la vision de Léopold-Cagliostro qui, en médecin compatissant, vient me donner une consultation. Après quelques préliminaires, elle s’agenouille près de ma chaise et, regardant alternativement ma poitrine et le docteur fictif debout entre nous deux, elle entretient avec lui une longue conversation où elle se fait expliquer l’état de mon poumon, qu’elle voit en imagination, et le traitement que Léopold me prescrit :

... C’est le poumon... c’est plus foncé, c’est un côté qui a souffert...Vous dites que c’est une grande inflammation et que ce n’est pas encore guéri ?... Est-ce que ça peut se guérir ?... Dites-moi donc ce qu’il faut faire !... Où est-ce que j’en ai vu, de ces plantes ?... Je ne sais pas comment on les appelle... des... je ne comprends pas bien... des synanthérées ? Oh ! c’est un drôle de nom... Où est-ce qu’on les trouve ?... Vous dites que c’est de la famille... alors elle a un autre nom, dites-le-moi donc !... des tissulages (sic)... alors vous croyez que c’est bon, cette plante ?... Ah ! mais expliquez-moi cela... les feuilles fraîches et les fleurs sèches ?... trois fois par jour une grosse poignée dans un litre... et puis du miel et du lait... je lui dirai qu’il en boive trois tasses par jour... [etc.]

Suit une indication très détaillée de traitement, infusions diverses, vésicatoires volants, etc. Toute cette scène dure plus d’une heure, et, au réveil, suivi d’amnésie complète, on n’en raconte rien à Hélène, car il est déjà dix heures et demie du soir, et elle a hâte de rentrer chez elle.

Le lendemain, elle m’écrit une lettre de sept pages où elle me raconte un rêve très frappant qu’elle a eu pendant la nuit :

... je me suis endormie vers les deux heures du matin et me suis réveillée à cinq heures environ. Est-ce une vision ? est-ce un rêve que j’ai eu là ? je ne sais vraiment à quoi m’en tenir et n’ose rien affirmer ; mais, ce que je sais, c’est que j’ai vu mon grand ami Léopold qui m’a longtemps parlé de vous, et je crois même vous avoir aperçu. Je lui ai demandé ce qu’il pensait de votre état de santé... il me répondit que, pour lui, il vous trouvait loin d’être rétabli... que la douleur que vous ressentiez au côté droit provenait de l’inflammation du poumon qui avait assez souffert... Vous allez rire sans doute quand j’ajouterai qu’il m’a même indiqué les remèdes que vous devez prendre... ce remède, c’est une simple plante qu’il nomme autant que j’ai pu me souvenir Tissulage ou Tussilache, elle a même encore un autre nom, mais je crains de trop estropier ce dernier et je ne le répète pas, le premier vous suffira sans doute, car il prétend que vous connaissez cette plante... [etc.]

Hélène me décrivait par le menu tout le traitement et les drogues que Léopold lui avait ordonnées pour moi dans son rêve, sans se douter que c’était l’exacte répétition (quant au contenu, mais non point mot à mot) de ce qu’elle m’avait déjà dit dans la séance de la veille [4].

Ce que j’ai dit de Léopold est applicable aux autres personnifications de Mlle Smith. La conscience normale d’Hélène se mêle et se fusionne en toutes proportions avec les consciences somnambuliques de Simandini, de Marie-Antoinette, ou de telle autre incarnation, comme on le verra à l’occasion. - Je passe maintenant à l’examen de quelques exemples détaillés destinés à mettre en lumière le rôle que joue Léopold dans l’existence d’Hélène.

Commençons par écouter Léopold lui-même. Parmi ses nombreux messages, la lettre suivante, venue automatiquement de sa belle écriture par la main de Mlle Smith - en réponse à un billet où je l’avais prié (en tant qu’être spirituel et distinct d’elle) de m’aider dans les « recherches psychiques » -, renferme sur sa propre personne et ses rapports avec Hélène des renseignements que je ne lui avais point demandés, mais qui n’en sont pas moins intéressants. Il ne faut pas oublier que c’est l’adorateur désincarné de Marie-Antoinette qui m’écrit.

Ami,

Je suis heureux et touché de l’essai de confiance que tu daignes
m’accorder. - Guide spirituel de Mademoiselle [Smith], que l’Être Suprême dans son infinie bonté m’a permis de retrouver avec facilité, je fais mon possible pour apparaître chaque fois que j’en sens la nécessité, mais le corps ou si tu aimes mieux la matière peu solide qui me compose ne me donne pas toujours la facilité de me montrer à elle d’une manière positivement humaine. [Il lui apparaît, en effet, souvent en hallucinations visuelles élémentaires, sous la forme de traînée lumineuse, colonne blanchâtre, ruban vaporeux, etc.]

Ce que je cherche surtout à lui inculquer, c’est une philosophie consolante et vraie et qui lui est nécessaire en raison des impressions profondes, pénibles, que lui a laissé [sic] maintenant encore, tout le drame de ma vie passée.

J’ai souvent semé le fiel dans son coeur [quand elle était Marie-Antoinette], tout en désirant son bien. Aussi, écartant tout ce qui peut être superflu, je pénètre dans les replis les plus cachés de son âme, et avec une minutie extrême et une activité incessante, je cherche à la pénétrer des vérités qui, je l’espère, l’aideront à atteindre le sommet si élevé de l’échelle de la perfection.

Abandonné des miens dès le berceau, j’ai de bonne heure connu la souffrance. Comme tous, j’ai eu bien des faiblesses, j’ai expié, et Dieu sait si je me suis incliné !

La souffrance morale ayant été mon principal lot, j’ai été abreuvé d’amertumes, d’envies, de haines, de jalousies. La jalousie, mon frère, quel poison, quelle corruption de l’âme !

Un rayon cependant a brillé dans ma vie, et ce rayon si pur, si plein de tout ce qui pouvait mettre un baume sur mon âme ulcérée, m’avait fait entrevoir le ciel !

Avant-coureur des félicités éternelles ! rayon sans tâche ! Dieu avait jugé bon de le reprendre avant moi ! Mais, aujourd’hui, il me l’a redonné ! Que son saint nom soit béni !

Ami, de quelle façon me sera-t-il donné de te répondre ? Je l’ignore moi-même, ne sachant ce qu’il plaira à Dieu de te révéler, mais par celle que tu nommes mademoiselle [Smith]. Dieu le voulant peut-être arriverons-nous à te satisfaire.

Ton ami - Léopold

On voit que, sous les détails découlant des idées spirites et de son rôle de Cagliostro repentant, le caractère dominant de Léopold est son attachement platonique profond à Mlle Smith, et une ardente sollicitude morale pour elle et son avancement vers la perfection. Cela correspond tout à fait à l’esprit des nombreux messages qu’il lui adresse au cours de l’existence quotidienne, comme on en peut juger par le spécimen suivant. Il s’agit d’un cas où, après l’avoir prévenue à deux reprises dans la journée en hallucinations auditives qu’il se manifesterait le soir, il lui donna en effet, par l’écriture automatique et de sa main, les encouragements dont elle avait un réel besoin dans les circonstances où elle se trouvait.

Un matin, au bureau, Hélène entend une voix inconnue, plus forte et rapprochée que n’est ordinairement celle de Léopold, lui dire : À ce soir. Un peu plus tard la même voix, où elle reconnaît maintenant celle de Léopold, mais avec un timbre plus rude et venant de plus près que d’habitude, lui dit : Tu m’entends bien, à ce soir. - Le soir, rentrée chez elle, elle se sent agitée pendant le souper, le quitte en hâte vers la fin, et s’enferme dans sa chambre avec l’idée qu’elle entendra quelque chose ; mais, bientôt, l’agitation instinctive de sa main lui indique qu’elle doit prendre le crayon, et elle obtient, de la magnifique calligraphie de Léopold, l’épître suivante, (Elle dit être restée éveillée et consciente d’elle-même en l’écrivant ; ce n’est cependant qu’une fois la lettre terminée qu’elle a pris connaissance de son contenu.)

Ma bien-aimée amie,

Pourquoi te chagriner, te tourmenter de la sorte ? Pourquoi t’indigner lorsqu’en avançant dans la vie tu te vois obligée de constater que tout n’est pas comme tu l’aurois désiré et espéré ?

La route que nous suivons sur cette terre n’est-elle point partout et pour tous semée d’une masse d’écueils ? n’est-elle pas une chaîne sans fin de déceptions, de misères ? Vois-tu, ma soeur aimée, fais-moi, je te prie, la charité et la joie de me dire que tu veux renoncer désormais à trop sonder le coeur humain. À quoi te servent ces découvertes ? que te reste-t-il de ces choses, sinon des larmes et des regrets ?

Et puis ce Dieu d’amour, de justice et de vie, n’est-il point là pour lire dans les coeurs ? À lui de voir, non pas à toi !

Changeras-tu les coeurs ? Donneras-tu à ceux qui ne l’ont pas une âme vive, ardente, ne se lassant jamais de tout ce qui est juste, de tout ce qui est vrai, de tout ce qui est droit ?

Sois donc calme vis-à-vis de toutes ces petites misères. Sois digne, et surtout toujours bonne !

Qu’en toi, je retrouve toujours ce coeur et cette âme qui, l’un et l’autre, furent toujours pour moi toute ma vie, toute ma joie, et mon seul rêve ici-bas.

Crois-moi, sois calme, réfléchie ; c’est là tout mon désir.

Ton ami - Léopold

J’ai choisi cet exemple à cause de sa brièveté. Hélène a reçu une foule de communications du même genre, parfois en vers, où la note morale et religieuse est souvent beaucoup plus accentuée encore. Dans la plupart on rencontre, comme à l’avant-dernière phrase de celle-ci, une allusion plus ou moins enveloppée à l’affection présumée de Cagliostro pour Marie-Antoinette. Abstraction faite de cette sorte d’ornement terminal plaqué sur le sermon d’une façon assez artificielle, on remarque qu’il n’y a rien, dans ces excellentes exhortations, qu’une âme élevée et sérieuse comme celle de Mlle Smith n’eût pu tirer de son propre fonds dans un moment de recueillement et de méditation. Nul doute que, sans le spiritisme, les mêmes réflexions ne se fussent également présentées à elle, et ne lui eussent apporté l’apaisement et le réconfort aussi bien que par l’entremise de Léopold. En développant l’automatisme, la pratique de la médiumité n’a fait ici, comme dans la plupart des cas, que dissocier les éléments qui à l’état normal sont plus fondus, plus inextricablement mélangés avec la personnalité ordinaire, et donner un air d’indépendance, de provenance étrangère, à certaines tendances intimes et profondes de l’individu.

Est-ce un bien ou est-ce un mal pour la vie morale et religieuse véritable que de se formuler ainsi nettement en hallucinations verbales, plutôt que de rester à l’état confus, mais plus personnel, d’aspirations éprouvées et d’émotions ressenties ? Ses impératifs gagnent-ils ou perdent-ils en autorité intérieure, et en puissance subjective, à revêtir cet accoutrement extérieur et cet aspect d’objectivité ? Question délicate et qui n’est probablement pas susceptible d’une solution uniforme ; à moins encore qu’elle ne soit oiseuse, le point essentiel étant peut-être beaucoup plus dans la façon dont nous accueillons l’Idéal et nous soumettons à ses exigences, que dans le véhicule d’apparence intellectuelle ou affective, externe ou interne, qu’il emploie pour se révéler à nous.

Dans l’incident suivant, que je rapporte comme un exemple entre beaucoup d’autres analogues, ce ne sont plus à proprement parler les sentiments moraux et religieux qui se personnifient en Léopold, mais plutôt l’instinct de réserve et de défensive particulier au sexe faible, le sens des convenances, le respect de soi, teintés même d’une nuance d’exagération et poussés presque jusqu’à la pruderie.

Dans une visite à Mlle Smith, où je m’informe si elle a eu de récentes communications de Léopold, elle me dit l’avoir seulement entrevu deux ou trois fois ces derniers jours, et avoir été frappée de son air « inquiet et pénible », au lieu de l’air « si bon, si doux, si admirable » qu’il a généralement. Comme elle ne sait à quoi attribuer ce changement de physionomie, je lui conseille de prendre son crayon et de se recueillir dans l’espérance d’obtenir quelque message automatique. Au bout d’un moment, son expression marque qu’elle est prise ; ses yeux fixent le papier, sur lequel repose la main gauche dont le pouce et le petit doigt sont agités et tapotent continuellement (environ une fois par seconde) ; la main droite, après avoir essayé de prendre le crayon entre l’index et le médius (mode d’Hélène) finit par le saisir entre le pouce et l’index et trace lentement de l’écriture de Léopold :

Mais oui je suis inquiet, | peiné, angoissé même ; | crois-tu amie que c’est avec satisfaction | que je te vois tous les jours accepter tant de grâces, tant de flatteries, | sincères je ne dis pas non, mais peu dignes et peu louables | de la part de ceux dont elles viennent.

Ce texte a été écrit en six fois (marquées ci-dessus par des barres verticales), séparées par de courts instants de réveil complet où les tapotements de la main gauche cessent, et où Hélène relit à haute voix ce qu’elle vient d’écrire, s’étonne, ne sait à quoi Léopold fait allusion, puis à ma demande reprend le crayon pour obtenir des explications et se rendort pendant le fragment suivant.

À la fin de ce morceau, comme elle persiste à dire qu’elle ignore de quoi il s’agit, je questionne Léopold qui répond (par l’auriculaire gauche) que, depuis quelques jours, Hélène se laisse faire un brin de cour par un M. V. [parfaitement honorable], lequel, se trouvant souvent dans le même tramway qu’elle, lui a fait place â côté de lui ces derniers matins et lui a adressé quelques compliments sur sa bonne mine. Ces révélations suscitent le rire et les protestations d’Hélène, qui commence par nier que cela puisse venir de Léopold et m’accuse d’avoir suggestionné son petit doigt ; mais la main droite reprenant le crayon trace aussitôt ces mots de l’écriture et avec la signature de Léopold : « Je ne dis pas ce que je pense et désire que tu refuses dorénavant toutes les fleurs qu’il pourra t’offrir. - Léopold. » Cette fois, Hélène convient de l’incident et reconnaît qu’en effet M. V. lui a offert, hier matin, une rose qu’il avait à sa boutonnière.

Huit jours plus tard, je fais une nouvelle visite à Hélène et, après un essai d’écriture qui ne réussit pas, mais aboutit à une vision martienne (voir texte martien n° 14), elle a l’hallucination visuelle de Léopold et, perdant la conscience du milieu réel et de ma présence ainsi que de celle de sa mère, elle se lance avec lui dans une conversation roulant sur l’incident d’il y a huit jours :

Léopold... Léopold... n’approchez pas [gestes de repousser]... vous êtes trop sévère, Léopold... viendrez-vous dimanche, c’est chez M. Flournoy que je vais dimanche, vous y viendrez... mais vous ferez bien attention de ne pas... non, ce n’est pas bien de votre part de dévoiler toujours les secrets... qu’est-ce qu’il aura dû penser... vous avez l’air de faire une montagne d’une chose qui n’est rien... est-ce qu’on peut refuser une fleur ?... vous n’y comprenez rien du tout... pourquoi donc ? c’était bien plus simple de l’accepter, de n’y mettre aucune importance... la refuser, c’est impoli... vous prétendez lire dans les coeurs... pourquoi donner tant d’importance à une chose qui n’est rien... ce n’est qu’une simple amitié, un petit peu de sympathie... me faire écrire des choses pareilles, sur du papier, devant du monde ! pas joli de votre part !...

Dans ce dialogue somnambulique où nous pouvons deviner les répliques hallucinatoires de Léopold, Hélène a pris par moment l’accent de Marie-Antoinette (voir plus loin au cycle royal). Pour le réveil, Léopold, qui occupe les deux bras d’Hélène, lui fait quelques passes sur le front, puis lui comprime les nerfs frontal et sous-orbitaire gauches en me faisant signe d’en faire autant à droite.

La séance du surlendemain, chez moi, se passa sans aucune allusion de Léopold à l’incident du tramway, évidemment à cause de la présence de certains assistants auxquels il ne tenait pas à dévoiler les petits secrets d’Hélène. Mais, trois jours après, dans une nouvelle visite où elle me raconte avoir eu la veille une discussion sur la vie future (sans me dire avec qui), elle écrit encore de la main de Léopold : « Ce n’est point dans cette société que tu dois peser si fort sur la question de l’immortalité de l’âme. » Elle avoue alors que c’est de nouveau en tramway et avec M. V. qu’elle a eu cette conversation à l’occasion du passage d’un convoi funèbre.

Il n’y eut jamais quoique ce soit de compromettant dans les rapports de courtoisie et les entretiens occasionnels de Mlle Smith avec son voisin de tramway. Le souci que s’en faisait le pauvre Léopold n’en est que plus caractéristique et indique bien le censeur sévère et jaloux qui venait déjà troubler les séances du groupe N. ; on y reconnaît de nouveau l’écho de cette voix « qui n’a absolument rien à faire avec la conscience » (voir p. 45 et 92) et qui a jusqu’ici empêché Hélène d’accepter les partis qu’elle a rencontrés sur sa route. Ce mentor austère et rigide, toujours en éveil et prenant ombrage du moindre quidam avec lequel Mlle Smith se laisse aller à quelque échange d’amabilités sans conséquence, représente, en somme, une donnée psychologique très générale ; il n’est aucune âme féminine bien née qui ne le porte logé en l’un de ses recoins, d’où il manifeste sa présence par des scrupules plus ou moins vaguement éprouvés, certaines hésitations ou appréhensions, bref par un ensemble de sentiments ou de tendances inhibitoires de nuance et d’intensité très variables suivant l’âge et le tempérament.

Ce n’est pas mon affaire de décrire ce délicat phénomène. Il me suffit de remarquer qu’ici, comme dans les messages éthico-religieux, la personnalité de Léopold n’a rien ajouté au contenu essentiel de ces expériences intimes dont Mlle Smith est parfaitement capable par elle-même : la forme seule de leur manifestation a gagné en expression pittoresque et dramatique, dans la mise en scène des écritures automatiques et du dialogue somnambulique. Il semble qu’il ait fallu l’appoint suggestif de ma présence et de mes questions pour provoquer ces phénomènes ; il est cependant très probable, à en juger par d’autres exemples, que mon influence a seulement hâté l’explosion de Léopold en reproches formulés, et que son mécontentement latent, déjà marqué dans « l’air inquiet et pénible » de ses fugitives apparitions visuelles, aurait fini, après une incubation plus ou moins prolongée, par aboutir à des admonestations spontanées, auditives ou graphiques.

On devine que, dans ce rôle de gardien vigilant, d’un zèle presque excessif, de l’honneur ou de la dignité de Mlle Smith, Léopold n’est derechef à mes yeux qu’un produit de dédoublement psychologique. Il représente un certain groupement de préoccupations intimes et de secrets instincts, auxquels la prédisposition hypnoïde encouragée par le spiritisme a donné un relief particulier et un aspect de personnalité étrangère ; de même, dans la fantasmagorie du rêve, des arrière-pensées presque inaperçues pendant la veille surgissent au premier plan et se transforment en contradicteurs fictifs, dont les reproches incisifs nous donnent parfois au réveil par leur troublante vérité.

Un dernier exemple nous montrera Léopold dans son emploi de surveillant de la santé de Mlle Smith et d’avertisseur des précautions qu’elle doit prendre. Ce n’est pas de sa santé en général qu’il se préoccupe ; quand elle a la grippe, par exemple, ou qu’elle est simplement fatiguée, il ne se manifeste guère. Son attention se concentre sur certaines fonctions physiologiques spéciales dont il tient à assurer le jeu normal et régulier et qu’il a pour ainsi dire sous sa garde. Il ne semble d’ailleurs pas exercer sur elles une action positive et pouvoir les modifier en rien ; tout son office se borne à en savoir d’avance le cours exact et à veiller à ce qu’aucune imprudence d’Hélène ne le vienne entraver. Léopold montre ici une connaissance et une prévision des phénomènes intimes de l’organisme qu’on a souvent observées chez les personnalités secondes, et qui leur confèrent, à cet égard du moins, un avantage indiscutable sur la personnalité ordinaire. Dans le cas de Mlle Smith, les indications de son guide sont surtout d’ordre prohibitif, destinées à l’empêcher de prendre part à des réunions spirites à un moment où elle croyait pouvoir le faire impunément, alors que lui, doué d’une sensibilité cénesthésique plus raffinée, estime avec raison qu’elle ne le doit pas. Il faut savoir qu’il lui a depuis plusieurs années formellement interdit toute espèce d’exercices médiumiques à certaines époques toujours très régulières ; mais il arrive qu’Hélène n’y pense plus si Léopold ne lui rappelle pas à temps sa défense. Aussi l’a-t-il maintes fois obligée par des messages variés, hallucinations auditives catégoriques, impulsions diverses, contractions du bras la forçant à écrire, etc., à modifier ses plans et à renoncer à des séances déjà fixées. C’est une forme très nette d’automatisme téléologique.

Comme spécimen de cette intervention spontanée et hygiénique de Léopold dans la vie d’Hélène, je choisis la lettre ci-dessous parce qu’elle réunit divers traits intéressants. On y trouve d’abord bien dépeinte l’énergie avec laquelle Mlle Smith est contrainte d’obéir à son guide. Puis on y assiste au passage de la forme auditive de l’automatisme à sa forme graphique. On constatera à ce propos, dans la page de cette lettre reproduite fig. 8 (voir p. 130), que la transition de la main d’Hélène à celle de Léopold se fait brusquement et d’une façon tranchée. J’ai d’autres exemples du même phénomène présentant le même caractère : l’écriture ne se métamorphose pas lentement, graduellement, mais elle reste celle de Mlle Smith, de plus en plus troublée, il est vrai, et rendue presque illisible par les secousses du bras dont s’empare Léopold, jusqu’à l’instant où soudain et de plein saut, sans bavures ni tâtonnements préliminaires, elle devient la calligraphie bien moulée de Cagliostro. Cette missive témoigne en même temps de la préoccupation de Léopold dont j’ai parlé p. 58, à savoir de sa crainte que je n’aille voir un symptôme maladif dans les changements dc projets d’Hélène ; on remarquera la façon naïve dont il lui fait exprimer la chose, cadrant bien avec le caractère enfantin que je relèverai plus tard chez lui. Enfin, on voit dans le dernier alinéa de la lettre que la terminaison de cette demi-incarnation spontanée, pendant laquelle Hélène était juste assez éveillée pour reconnaître l’écriture de Léopold, a été marquée comme son début par des phénomènes convulsifs ou spasmodiques semblables à ceux observés aux séances.

29 janvier, 6 h 1/4 du matin.

Monsieur,

Je viens de m’éveiller il y a dix minutes et d’entendre la voix de Léopold me disant, d’une façon impérieuse même : « Sors de ton lit, et vite, très vite, afin d’écrire à ton grand ami M. Flournoy que tu ne feras pas de séance demain, et que tu n’iras chez lui que dans quinze jours, que tu ne feras aucune séance avant cette époque. »

J’ai exécuté son ordre, je m’y sentais forcée, obligée malgré moi, j’étais si bien dans mon lit et suis si ennuyée d’être obligée de vous écrire une chose ainsi ; mais qu’y faire on me force je le sens très bien.

Dans ce moment je regarde ma montre, il est 6 h 25 minutes, je sens une secousse très forte dans mon bras droit, je dirai mieux en disant une commotion électrique et qui je m’aperçois me fait écrire tout de travers.

J’entends dans ce moment même la voix de Léopold, j’ai beaucoup de peine à écrire, qui me dit :
« 6 h 42 1/2.
Dis-lui donc ceci :
Je suis toujours monsieur votre bien dévouée, d’esprit et de corps sain NON DÉSÉQUILIBRÉE - »

Je me suis arrêtée quelques minutes après ces quelques mots qui, je le voyais très bien en les écrivant, étaient de l’écriture de Léopold. Immédiatement après, une seconde commotion, pareille à la première, est venue me secouer de nouveau, des pieds à la tête cette fois-ci. Tout ceci vient de se passer en si peu de temps, que j’en suis émotionnée et toute confuse. Il est vrai que je ne suis pas encore très bien. Est-ce pour cela que Léopold m’empêche d’aller à Florissant demain ? Je l’ignore, mais désire cependant suivre son conseil...

Mlle Smith s’est toujours bien trouvée de se soumettre ponctuellement aux injonctions de son guide, tandis que, lorsqu’il lui est arrivé de les enfreindre par oubli ou négligence, elle a eu à s’en repentir ; sans parler des réprimandes que ces désobéissances lui ont attirées en hallucinations auditives ou par l’écriture automatique, avec parfois l’apparition de la figure courroucée ou inquiète de Léopold.

Il est clair que, dans ce rôle encore de médecin particulier de Mlle Smith toujours au courant de son état de santé, Léopold peut facilement être interprété comme personnifiant une partie de ces impressions vagues qui jaillissent continuellement du sein de notre être physique, et nous renseigneraient sur ce qui s’y passe ou s’y prépare si elles n’étaient d’ordinaire éclipsées par les distractions de la vie extérieure. Notre attention ne remarquera peut-être pas dans la journée les sensations viscérales ou organiques obscures, les insaisissables modifications cénesthésiques, les sourdes rumeurs provenant de l’intimité de nos tissus, qui annoncent quelque changement déjà en train de s’effectuer dans le jeu de nos fonctions vitales ; mais l’on sait avec quelle intensité, quelle acuité exagérée, ces mêmes données inaperçues pendant la veille pourront faire irruption dans le sommeil de la nuit et se traduire en songes prophétiques que l’événement ne tardera pas à vérifier. On rêve d’une névralgie dentaire bien des heures avant de la sentir à l’état éveillé ; d’un anthrax, d’une angine, de maux quelconques, plusieurs jours parfois avant qu’ils se déclarent réellement. Toute la littérature est pleine d’anecdotes de ce genre ; et les psychiatres ont observé que dans les formes circulaires d’aliénation, où des phases de dépression mélancolique et d’excitation maniaque se succèdent en alternances plus ou moins régulières avec des intervalles d’équilibre normal, c’est fréquemment pendant le sommeil que l’on voit poindre les premiers symptômes de la transformation de l’humeur qui a déjà commencé dans la profondeur de l’individu, mais n’éclatera qu’un peu plus tard au-dehors. Or, tous les états hypnoïdes se tiennent, et il n’y a rien d’étonnant à ce que, chez un sujet porté à l’automatisme, ces pressentiments confus issus de la sphère organique surgissent avec l’apparence d’une personnalité étrangère, qui n’est qu’un degré plus élevé du processus de dramatisation déjà si brillamment à l’oeuvre dans nos rêves ordinaires.

Ce serait allonger inutilement que de multiplier davantage les exemples des interventions de Léopold dans la vie de Mlle Smith. Ceux que j’ai rapportés le montrent sous ses aspects essentiels, et suffisent à justifier la confiance d’Hélène dans un guide dont elle n’a jamais eu qu’à se louer, qui lui a toujours donné les meilleurs conseils, tenu des discours de la plus haute élévation, et manifesté la sollicitude la plus touchante et la plus éclairée pour sa santé physique et morale. On comprend que rien ne puisse ébranler sa foi en l’existence objective et réelle de ce précieux conseiller.

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FIGURE 8
Une page d’une lettre de Mlle Smith, montrant l’irruption spontanée de la personnalité et de l’écriture de Léopold au milieu de l’état de veille d’Hélène. (L’écriture normale de Mlle Smith reprend immédiatement dès la page suivante.) - Voir p. 127-128.

Ces mêmes exemples suffisent, d’autre part, à laisser entrevoir comment, en se plaçant à un point de vue purement psychologique, on peut se représenter la formation de cette seconde personnalité. Elle est faite de tendances normales préexistantes, d’un caractère très intime, qui ont commencé dès l’enfance et la jeunesse de Mlle Smith à se synthétiser séparément du reste de la conscience ordinaire à l’occasion de certaines secousses émotives (voir plus haut, p. 92 sq.), et qui, grâce à l’influence adjuvante des exercices spirites, ont achevé de se personnaliser sous le masque d’origine suggestive de Léopold-Cagliostro.

Est-il même bien sûr qu’il faille admettre ici l’existence d’une seconde personnalité proprement dite et ne pourrait-on pas, en restant dans le champ de la seule conscience de Mlle Smith, concevoir les messages du prétendu Léopold comme la traduction imagée et parfois symbolique d’éléments affectifs peu clairs et contradictoires ? Toute émotion obscurément éprouvée, tout conflit de motifs vaguement ressentis tendent à évoquer, dans les régions plus intellectuelles de la fantaisie et des associations d’idées, des représentations figurées, des chaînes de souvenirs ou des constructions arbitraires, un déroulement d’images et de personnifications dramatiques, tout un cortège de scènes et de tableaux où se déploient une puissance et une richesse créatrices souvent merveilleuses. Ce processus, normal et plus ou moins actif chez tout le monde, acquiert une intensité considérable chez les sensitifs, où le moindre ébranlement affectif devient capable d’éveiller une représentation et même une hallucination correspondante. Les images, figures diverses, scènes visuelles (et quelquefois auditives) de tout genre, parfois étrangement révélatrices ou prophétiques, que les médiums voient souvent apparaître à côté ou en arrière d’inconnus qu’ils rencontrent pour la première fois, peuvent s’expliquer par cette traduction imaginative, directe ou symbolique, d’impressions (soit normales, soit peut-être télépathiques) reçues de ces inconnus [5]. Or ce que l’imagination fait pour ces impressions venues du dehors, pourquoi ne le ferait-elle pas également pour celles jaillissant du sein même de l’individu et de sa masse organique ? Rien d’étonnant à ce que dans un tempérament prédisposé dès l’enfance à la fiction et aux rêveries hallucinatoires, mille émotions internes, à peine consciemment ressenties, s’objectivent sous la forme concrète d’apparitions ou de voix, et point n’est besoin d’une division complète de la conscience et d’une sous-personnalité permanente pour expliquer toute cette fantasmagorie d’automatismes sensoriels et moteurs. Ces cas extrêmes, propres à certaines natures, ne sont après tout que l’exagération de ce qui se passe dans le simple rêve nocturne du vulgum pecus.

Il est vraiment fâcheux que ce phénomène du rêve, à force d’être commun et banal, soit si peu observé ou si mal compris (je ne dis pas des psychologues, mais du grand public qui se pique pourtant de psychologie), car il est le prototype des messages spirites et renferme la clef de toute explication - non point métaphysique, il faut le reconnaître, mais humblement empirique et psychologique - des phénomènes médiumiques. Que si l’on regrettait, d’ailleurs, de voir réduire au rang de créations oniriques des personnalités aussi nobles, sympathiques, moralement pures et remarquables à tous égards que le guide Léopold de Mlle Smith, il faut se dire que les rêves ne sont point toujours, comme un vain peuple pense, une chose méprisable ou de nulle valeur en soi. La plupart sont insignifiants et ne méritent que l’oubli où ils s’ensevelissent promptement ; un trop grand nombre sont mauvais et pires encore parfois que la réalité ; mais il en est de meilleurs qu’elle aussi, et « rêve » est bien souvent synonyme d’« idéal ». En jaillissant de notre fond caché, en mettant en lumière la nature intrinsèque de nos émotions subconscientes, en dévoilant nos arrière-pensées et la pente instinctive de nos associations d’idées, le rêve est souvent un instructif coup de sonde dans les couches inconnues qui supportent notre personnalité ordinaire. Cela donne lieu quelquefois à de bien tristes découvertes, mais quelquefois aussi c’est la plus excellente partie de nous-même qui se révèle ainsi.

En résumé, Léopold exprime certainement dans son noyau central (abstraction faite de toutes les fioritures dont l’autosuggestion l’a surchargé au cours des séances spirites) un côté très honorable et attachant du caractère de Mlle Smith et, en le prenant comme « guide », elle ne fait que suivre des inspirations qui sont probablement d’entre les meilleures de sa nature.

P.-S.

Texte établi par PSYCHANALYSE-PARIS.COM à partir de l’ouvrage de Théodore Flournoy, Des Indes à la planète Mars. Étude sur un cas de somnambulisme avec glossolalie, Éditions Alcan et Eggimann, Paris et Genève, 1900.

Notes

[1Dr Azam, Hypnotisme, double conscience, etc., Paris, 1887.

[2Il est à peine besoin de dire que Mlle Smith n’est point de cet avis, les dictées de la table, comme tous ses autres automatismes, lui paraissant toujours être quelque chose d’inattendu, d’étranger et souvent de contraire à sa pensée consciente.

[3Voir l’intéressante auto-observation de M. Hill Tout (« Some Psychical Phenomena Bearing upon the Question of Spirit-Controls », Proceed. S.P.R., vol. XI, p. 309), qui continuait à avoir conscience de lui et à s’observer pendant ses incarnations. De même qu’il se sentait devenir son propre père défunt tout en restant encore lui, de même M Smith se sent devenir Léopold sans cesser d’être elle-même. M. Hill Tout a bien mis en lumière l’objection que de tels faits suscitent contre l’interprétation spirite ; on verra d’autre part plus loin l’appui qu’ils semblent prêter en certains cas à la doctrine des « antériorités ».

[4On a souvent relevé le rôle du rêve ordinaire comme intermédiaire entre des somnambulismes d’abord suivis d’oubli et l’apparition de leurs souvenirs dans l’état de veille des jours suivants. Voyez par exemple Janet, Névroses et Idées Fixes, op. cit., I, p. 184 sq.

[5Voir à ce sujet les intéressantes observations d’une personne qui possède à un degré exceptionnel ces dons de symbolisation et d’externalisation visuelle, et que l’abondance peu commune de ses expériences supranormales ne paraît cependant pas avoir disposée très favorablement, tant s’en faut, à l’égard des explications spirites Miss X. (A. Goodrich-Freer), Essays in Psychical Research, Londres, 1899, p. 123 sq. et passim.

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