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Benjamin BALL

Les pédérastes et les invertis

La folie érotique - Chapitre III : La perversion sexuelle (Section 3 et 4)

Date de mise en ligne : samedi 22 novembre 2003

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Benjamin BALL, La folie érotique, Librairie J.-B. Baillère et fils, Paris, 1888.
- Chapitre III : La perversion sexuelle
- Section III : Les Pédérastes
- Section IV : Les Invertis

III. Les Pédérastes

On sait que les peuples les plus éclairés de l’Antiquité n’ont point considéré la pédérastie comme un vice.

À Sparte, la loi commandait aux vieillards de prendre pour amants des jeunes gens pour leur inculquer la vertu et leur inspirer le courage militaire. Dans tout le reste de la Grèce, la pédérastie, sans être formellement sanctionnée par la loi, était ouvertement pratiquée.

Nous avons l’habitude de considérer l’Antiquité à travers un prisme qui nous la montre sous les plus brillantes couleurs et nous empêche d’apercevoir ses turpitudes. Mais il faut bien se rappeler que plusieurs de ces figures héroïques, pour lesquelles nous avons conçu la plus juste admiration, étaient souillées par ce vice, qui ne diminuait en rien l’estime dont les entouraient leurs contemporains.

Epaminondas, l’homme le plus vertueux de l’antiquité, était l’amant de ses propres soldats, et lorsqu’il tomba glorieusement à la bataille de Mantinée, deux jeunes guerriers, ne voulant pas lui survivre, se tuèrent sur son cadavre.

Le grand Alexandre, suivant l’expression d’un de ses historiens, était […] et son aversion pour les femmes était tellement prononcée qu’il fut difficile de lui faire prendre les soins nécessaires pour perpétuer sa dynastie.

Mais ce sont là les effets du vice, et nous avons à nous occuper de la maladie.

La pédérastie est une passion qui touche de près à l’aliénation mentale.

Un exemple célèbre et presque historique de cette disposition morbide est celui du comte Caïus dont l’histoire nous a été rapportée par Casper.

Cet homme, qui appartenait à une des grandes familles de Prusse, avait largement usé des femmes jusqu’à l’âge de trente-deux ans. Vers cette époque, blasé sur ce genre de jouissances, il s’était adonné à la pédérastie et avait bientôt choisi le rôle passif. Il avait des amants pour lesquels il éprouvait tous les sentiments d’une maîtresse ardente et jalouse : il leur adressait des lettres brûlantes qui ont été lues au cours du procès, et leur faisait des scènes de jalousie parce qu’il croyait avoir à se plaindre de leur fidélité.

Il avait fondé une société composée de sept pédérastes. Il donnait des soirées dans lesquelles des hommes se déguisaient en femmes et jouaient un rôle féminin.

Il fut enfin dénoncé et traduit en justice, et lorsqu’il parut devant les tribunaux, il déclara "qu’il ne croyait pas avoir violé les lois de son pays".

Grâce aux puissantes influences dont disposait sa famille, il fut considéré comme aliéné. Il est certain qu’il devait avoir l’esprit malade.

Une société analogue à celle qu’avait fondée le comte Caïus, a existé à Paris, dans les dernières années du second Empire.

On y voyait figurer quelques-uns des plus beaux noms de France. On organisait des réunions où la moitié des invités se déguisait en femmes ; et un personnage qui s’affublait du costume de l’archevêque de Paris, bénissait les mariages.

Un hasard singulier fit découvrir cette association. Elle se réunissait dans une petite maison écartée, dans un quartier excentrique de Paris. Le gouvernement de l’époque, qui redoutait perpétuellement un danger politique, crut y voir une conspiration. La maison fut cernée et les personnages qui s’y trouvaient furent arrêtés : c’est ainsi que le secret fut découvert.

Il est incontestable que chez beaucoup de sujets, comme le fait très justement observer Casper [1], la pédérastie se produit en vertu d’une prédisposition originelle chez des sujets qui ont dès le principe des tendances efféminées (viri molles), qui aiment la toilette, qui portent des bijoux ; qui se chargent les doigts de bagues et dont le langage a souvent une tournure singulière.

Un pédéraste appelé à déposer en cour d’assises à la suite d’une rixe, s’écriait en parlant d’un agresseur qui l’avait attaqué par derrière : "Oh ! le misérable ! il m’a frappé dans le bassin !"

Souvent, chez ces individus, on trouve des signes non équivoques d’une maladie mentale. Leur arbre généalogique renferme les preuves d’une hérédité pathologique. Leurs accès d’érotisme reviennent périodiquement. Enfin certains d’entre eux sont atteints de mal comitial. C’est ce que Tarnowski [2] appelle la pédérastie épileptique.

C’est surtout aux sujets de cette espèce qu’on peut appliquer l’épithète de congénitaux. Ils ont apporté en naissant une prédisposition cérébrale qui devait, plus tard, les rendre tributaires d’un vice qui n’était chez eux que la manifestation d’une maladie.

Ce sont encore, dans une certaine mesure, des aliénés plutôt que des coupables.

La pédérastie en pareils cas est plutôt un symptôme de dégénérescence psychique qu’un état pathologique spécial.

Il existe aussi ce qu’on peut appeler la pédérastie acquise ; c’est un penchant contre nature, qui peut résulter d’habitudes vicieuses, telles que l’alcoolisme ou la masturbation, mais qui reconnaît souvent pour cause d’autres maladies, telles que la paralysie générale au début, la cystite et les maladies de la prostate chez les vieillards.

La pédérastie se montre souvent chez les hermaphrodites, c’est-à-dire chez des sujets dont les organes génitaux mal développés laissent planer un doute sur leur véritable sexe. Dans ces circonstances, on voit souvent des sujets, qui malgré les apparences appartiennent au sexe masculin, se prêter au rôle de la femme, et la réciproque est également vraie.

On comprend que l’organisation physique du sujet est responsable ici de la perversion de l’appétit sexuel.

Il faut bien déclarer, toutefois, que la très grande majorité des pédérastes ne sont nullement des aliénés, mais des hommes profondément vicieux et souvent des criminels ordinaires.

IV. Les Invertis

Il est des individus qui, malgré le développement normal et le fonctionnement régulier de leurs organes génitaux, n’éprouvent aucune attraction, mais bien plutôt de la répulsion pour les personnes du sexe opposé au leur, et dont l’appétit génital ne se réveille qu’en présence des personnes de leur propre sexe. Dans ce cas, par ses appétits vénériens, un homme se sent femme vis-à-vis d’un autre homme, une femme se sent homme vis-à-vis d’une autre femme.

C’est l’histoire de cette anomalie que Westphal a signalée Il y a quelques années, sous le nom de Instinct sexuel interverti ou sexualité contraire.

Le véritable auteur de cette description est un haut fonctionnaire hanovrien, Carl Heinrich Ulrichs, qui, sous le pseudonyme de Numa Numantius, a raconté sa propre histoire. Il a formulé à cet égard une théorie fort ingénieuse. Il suppose que de temps en temps, par une méprise du Créateur, une âme de femme se trouve incluse dans le corps d’un homme. Doctrine fort orthodoxe, car on sait que les théologiens admettent que c’est au quatrième jour de la vie intra-utérine que l’âme vient habiter le corps ; jusque-là le fœtus est un corps sans âme.

On comprend sans peine la gêne que doit éprouver une âme féminine emprisonnée dans un corps masculin. Ses aspirations, ses penchants, son amour sont dirigés vers le sexe différent quant à l’âme, mais identique quant au corps. À ces organisations malheureuses, l’auteur donne le nom de Urninge, tandis que les Dioninge sont de vrais hommes.

Sans nous préoccuper de ces digressions fantaisistes, nous pouvons admettre la réalité du fait, observé1 en Allemagne, par Westphal et Krafft Ebing, en Angleterre, et, en Amérique, par de nombreux aliénistes, et, en France, par Legrand du Saulle [3], ainsi que par MM. Charcot et Magnan [4].

Les intervertis peuvent appartenir à l’un et à l’autre sexe, mais cette perversion est beaucoup plus fréquente chez l’homme que chez la femme.

Les sujets de cette espèce ont souvent un beau développement physique, ils sont grands, forts, bruns ; le système pileux est bien développé, la force musculaire considérable, les organes génitaux bien constitués. On prétend que chez eux les manifestations de l’appétit sexuel sont précoces, on assure qu’ils aiment la toilette, qu’ils sont très soigneux de leur personne, épilent minutieusement leurs joues, portent des bagues, ont des allures théâtrales, se regardent fréquemment dans un miroir et parlent un langage plein d’affectation.

Mais ce qui constitue un caractère plus important, c’est qu’ils ne versent presque jamais dans la pédérastie, qui leur inspire une vive répulsion. S’ils ne se contentent pas toujours d’un amour platonique, Ils recherchent les embrassements tendres et les caresses passionnées, mais ils ne vont pas plus loin.

Pour la plupart de ces organisations de constitution névropathique avec faiblesse irritative du système génital, la vie sexuelle anormale se réveille de bonne heure, même dans l’enfance, et l’on voit l’enfant dédaigner les jeux de son âge pour préférer ceux du sexe opposé.

Presque toujours, ils ont des antécédents héréditaires ; presque toujours, ils présentent quelques troubles intellectuels parmi lesquels on signale la folie du doute, la manie de compter les objets ou de refaire plusieurs fois le même chemin.

Mais ils savent toujours ce qu’ils font, ils sont atteints de folie avec conscience.

D’après Westphal [5], ces malades ont la conscience douloureuse de leur situation anormale.

Krafft Ebing au contraire, pense qu’ils se trouvent heureux de leur état et qu’ils sont malheureux seulement des obstacles que l’opinion et la loi opposent à leur penchant.

Numa Numantius estime que la proportion des intervertis est de 1 sur 500. J’ignore sur quels renseignements il a pu baser cette statistique ; en effet, le nombre des cas qui nous sont connus ne dépasse guère une trentaine ; il est vrai que nous ignorons ce qui se passe derrière le mur de la vie privée.

La société, la loi, partent d’un principe faux, lorsqu’elles confondent ces malades avec les pédérastes.

La pédérastie est un vice qui résulte d’un motif réfléchi, déterminé, et c’est avec raison que la pudeur publique s’en révolte et que la loi le flétrit.

L’interversion sexuelle n’est ni un vice, ni une passion immorale, mais un penchant maladif qui a le caractère de l’impulsion, de l’instinct ; c’est une tendance instinctive et congénitale, c’est la seule manière dont un individu mal organisé puisse manifester sa vie sexuelle.

Il faut que l’opinion publique et la législation comptent avec des faits irrécusables et qu’elles tracent une ligne de démarcation entre l’interversion sexuelle et la pédérastie.

J’ai terminé, messieurs, le tableau de la folle érotique.

En vous conduisant sur ce terrain difficile, je n’ai pas eu, je le répète, l’intention de satisfaire une curiosité malsaine ; j’ai voulu vous montrer l’une des manifestations les plus remarquables de ces délires partiels, dont la connaissance est indispensable aux aliénistes qui veulent remplir dignement le rôle d’experts auquel la justice peut les appeler.

J’espère que vous ne regretterez point le temps que nous avons employé à parcourir cette province de l’aliénation mentale et à développer les considérations d’ensemble qui découlent des faits cliniques dont je vous ai tracé l’histoire.

P.-S.

- Logo de l’article : Oscar Wilde peint par Henri de Toulouse-Lautrec en 1895 (détail). (Watercolor 58 x 48 cm. Private Collection).

Notes

[1Casper, Médecine légale. - Voyez aussi Tardieu, Étude médico-légale sur les attentats aux mœurs. 7e édition, Paris, 1878.

[2Tarnowski, Die Krankhaflen Erscheiningen des Geschlechtsinne, eine forsichen psychatrische studien, Berlin, 1886, et Houss, Aberrations du sens génésique chez l’homme (Ann. d’hyg., 1880, tome XVI, p. 125).

[3Legrand du Saulle, Les Hystériques, état physique et état mental, Paris, 1883.

[4Charcot et Magnan, Archives de Neurologie, 1882, n° 7 et 12.

[5Les travaux de Westphal et de Krafft Ebing ont été analysés par le Dr Hildenbrand, Ann. Méd. Psych., 1881.

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