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Psychanalyse et Mythologie (IV)

Œdipe en habits neufs
L’Œdipous way of life

Texte de l’intervention au Cercle Psychanalytique de Paris (27 janvier 2007)

Date de mise en ligne : samedi 3 février 2007

Auteur : Guy MASSAT

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Guy Massat, « Œdipe en habits neufs », quatrième séance du séminaire « Psychanalyse et Mythologie » au Cercle psychanalytique de Paris, le jeudi 27 janvier 2007.

Œdipe en habits neufs
Jeudi 27 janvier 2007

La mythologie est la figuration de nos pulsions. Les dieux sont des pulsions « semblables à des vivants en marche » comme dit Homère. Ils se refoulent les uns les autres. Certains sont actifs, d’autres passifs. Ils s’inversent en leur contraire, se retournent sur eux-mêmes ou deviennent sublimes. Avec ces mouvements de refoulement, d’activité-passivité, de retournement, d’inversion et de sublimation vous aurez reconnu le destin des pulsions tel que l’expose Freud et l’illustre la mythologie.

Sans la mythologie l’inconscient serait un tombeau. Alors qu’il est une source ; « la source profonde », comme disait Houei Neng, un célèbre maître zen du septième siècle. Mais, que vient faire l’évocation d’un maître zen quand on s’apprête à parler de psychanalyse et de mythologie ?

Concernant la psychanalyse souvenons-nous que le séminaire de Lacan commence par un éloge du zen qu’il assimile paradoxalement à la pensée de Freud.

Quant à la mythologie, le phonème « zen » des japonais est homophone du grec Zen, qui désigne Zeus, le souverain sublime des dieux et des hommes et qu’on rattache étymologiquement à Zao la vie, la vie qui est, selon Lacan, l’inconscient, le vécu.

Partons, si vous le permettez, de ce que nous dit Lacan à l’ouverture de son séminaire, Livre I : Les Écrits Techniques de Freud :

« Le maître interrompt le silence par n’importe quoi [de quel silence s’agit-il ? Il s’agit du silence que l’on fait d’ordinaire sur l’inconscient. Ce grand silence est le refoulement de l’inconscient]… le maître interrompt ce silence par n’importe quoi, un sarcasme, un coup de pied. C’est ainsi que procède dans la recherche du sens un maître bouddhiste selon la technique zen. Il appartient aux élèves eux-mêmes de chercher la réponse à leurs propres questions [l’élève et l’analysant sont ici à la même enseigne]. Le maître n’enseigne pas ex cathedra une science toute faite, il apporte la réponse quand les élèves sont sur le point de la trouver. Cet enseignement est un refus de tout système. Il découvre une pensée en mouvement — prête néanmoins au système, car elle présente nécessairement une face dogmatique [cette face dogmatique est l’apparence la plus facile à imiter, dans le Zen comme en psychanalyse]. La pensée de Freud est la plus perpétuellement ouverte à la révision. C’est une erreur de la réduire à des mots usés. Chaque notion y possède sa vie propre. C’est ce qu’on appelle précisément la dialectique ».

Cette dialectique concerne directement le mythe d’Œdipe sur lequel nous étendons, par habitude, par soumission surmoïque, un silence toujours plus vaste et qu’il importe de rompre par n’importe quoi, par des « sarcasmes » (ce que Freud n’a pas manqué de faire tout au long de sa vie) ou, au pied de la lettre, « des coups de pied » sur Œdipous turanous, Œdipe le Tyran que chacun porte en lui-même. La psychanalyse n’est pas une grille qu’on plaquerait sur le monde pour l’interpréter, comme on le montre parfois à la télévision, c’est exactement le contraire : le refus de toute grille idéologique qui se prendrait pour la normalité révélée.

L’helléniste Jean-Pierre Vernant — qui vient de décéder — a toujours refusé l’inconscient freudien, c’est-à-dire le langage même du mythe. Il a privilégié une lecture marxiste de la mythologie. Ce qui avait le mérite de renverser la lecture projective du christianisme qui faisait d’Œdipe une préfiguration de Jésus. Mais, en refusant l’inconscient Vernant ne faisait que remplacer une idéologie par une autre. Œdipe n’annonçait plus le christianisme mais cette fois la démocratie. Cela se défend, mais dans les deux cas on disqualifie le mythe en en le privant de sa fonction essentielle : la mise en scène des pulsions humaines les plus inaccessibles, celles du sans-fond de l’inconscient. Par ailleurs, n’en déplaise à l’historien, il n’y a pas pour la mythologie de texte original. Mais Vernant s’interroge ainsi :

« En quoi une œuvre littéraire appartenant à la culture de l’Athènes du Ve siècle av. J.-C. et qui transpose elle-même de façon très libre une légende thébaine bien plus ancienne, antérieure au régime de la cité, peut-elle être confirmée par les observations d’un médecin du début du XXe siècle sur la clientèle de malades qui hantent son cabinet ? »

Ce n’est pas Freud qui a imposé l’Œdipe à ses patients. Ce sont les patients qui le lui ont raconté, à leur insu, et de manière à chaque fois différente. Tous ceux qui ont quelque expérience du divan ont pu le constater. C’est par les analysants eux-mêmes que s’est construit l’impératif paradoxal du mythe d’Œdipe en psychanalyse.

Nous n’avons pas à opposer une idéologie à une autre, nous respectons l’histoire comme nous respectons les religions, mais nous pouvons grâce au noeud borroméen, au nœud psychanalytique nous pouvons résoudre ce genre de conflit idéologique qui oppose l’histoire et les religions en re-situant chacun dans la particularité de son propre discours sans qu’il ne gêne ni ne soit gêné par les autres.

C’est que le langage a une triple dimension qu’on peut figurer par ce nouage : une dimension consciente et objective où règne la logique formelle et son principe d’identité ; on pourrait l’associer au cerveau gauche des neuro-biologistes (raison, mots, médiation) puis une dimension subjective, préconsciente, qu’on peut rapprocher du cerveau droit (résonances phonétiques, immédiateté, intuition, extase religieuse ou poétique), et enfin, une dimension inconsciente laquelle est le devenir, le vide dynamique, le mouvement qui différencie, coupe, relie et permet les échanges dans et entre les des deux autres langages. Ce langage se situe toujours par de là ce qui l’englobe ou qui le réduit. C’est le langage du vide (le latin vocare « être vide » a pour homophone le vocare de « parler »). Sans ce lingam du vide il n’y aurait aucun autre langage possible. Si la pythie que va consulter Œdipe est assise sur un trépied c’est pour figurer qu’elle ne parle qu’à partir des trois dimensions du langage. — Toute la tragédie d’Œdipe est la tragédie du refoulement de l’inconscient.

Donc, il y a un langage conscient, un langage préconscient (phonétique, homophonique, paraphonique) et un langage inconscient qui permet leurs mouvements, leurs renversements, leurs retournements sur elles-mêmes et leurs sublimations et qui relève de la danse.

Pour illustrer le langage du préconscient sans le savoir duquel nous ne comprendrions pas grand-chose à la créativité des mutations, nous pouvons nous servir d’une phrase grecque qui était autrefois bien connue. Cette phrase nous pouvons la lire conformément à sa signification, dans la langue grecque, puis, l’interpréter en suivant seulement la sonorité des phonèmes et des paraphonies c’est-à-dire selon le préconscient. Voici cette phrase grecque :

Ouk elabon polin alla gar dè paçy
(Ne pas j’ai pris la ville car en effet dans tous les cas)
elpis éphé kaka.
(l’espérance inspire de mauvaises choses.)

En grec cette phrase signifie donc :

« Je n’ai pas pris la ville, car en effet, dans tous les cas, l’espérance inspire de mauvaises choses ».

Grand S sur petit s.

Le signifiant est plus important que le signifié. L’inconscient, lui, est figuré par la barre qui sépare le signifiant du signifié. L’inconscient c’est la barre de division qui permet de distinguer le langage conscient du langage préconscient, le son du sens, le cerveau droit du cerveau gauche, ainsi que toute division.

Alors, si nous nous autorisons à lire la phrase en suivant seulement les phonèmes français du préconscient et non plus les signifiés grecs du conscient cela donne :

Où qu’est la bonne Pauline, à la gare de Passy elle pisse et fait caca.

Ainsi pour comprendre l’universalité de l’Œdipe il convient de ne pas réduire le mythe à l’histoire, mais de le faire jouer au contraire sur la triplicité du langage, selon les topiques de Freud et de Lacan. Lorsque Freud affirme que « Tout être humain se voit imposer la tâche de maîtriser le complexe d’Œdipe », cela veut dire que tout être humain, quel qu’il soit, est confronté à la triplicité du langage.

« Je m’autorise, dit Freud à la fin de sa vie, je m’autorise à penser que si la psychanalyse n’avait à son actif que la seule découverte du complexe d’Œdipe refoulé, cela suffirait à la faire ranger parmi les précieuses acquisitions nouvelles du genre humain » (Abrégé). C’est « un fantasme universel », dit-il dans « L’Inquiétante étrangeté » (p. 66). « Le complexe d’Œdipe est le complexe nucléaire de la névrose » (« Névrose, Psychose et Perversions », p. 243).

Le mythe d’Œdipe, nous dit l’historienne de la psychanalyse Élisabeth Roudinesco, sert de trame à tous les écrits de Freud. Au point que « la psychanalyse sera qualifiée plus tard d’oedipienne par ses partisans comme par ses adversaires ».

Après le cycle troyen Œdipe est le héros le plus célèbre de la littérature grecque.

L’Œdipe est l’histoire illustrée du refoulement de l’inconscient, refoulement qui est à la cause cachée de tous nos malheurs. Qu’est-ce que le refoulement (Verdrangung et Urverdrangung) ?

Comme tout ce qui est dynamique l’inconscient refoule ; refouler, c’est la loi même devenir. Mais quand le refoulement veut refouler le devenir il crée des blocages dangereux. Avec le langage identitaire du conscient, le refoulement devient une maladie. Par désir de permanence, obsession d’identité, par peur du devenir, par idée fixe, nous pouvons nous pétrifier sur un refoulement dont les retours, les retours du refoulé, peuvent empoisonner toute notre existence.

Nous remarquerons que dans « le refoulement », comme le mot le dit, il y a à la fois du bonheur, de la folie, et du mensonge : l’heureux-fou-le-ment. Toute chose est devenir. Mais le devenir se caractérise par l’action et l’activité du désir. De sorte que le refoulement, comme la langue d’Esope, est à la fois la meilleure et la pire des choses. À refouler le devenir on est pas sorti du « peu dit » de l’Œdipe le dit peu, sans t. Alors que « le dit peut » nous sortir de l’Œdipe. La mort d’Œdipe c’est en quelque sorte la mort du conscient.

Le mythe d’Œdipe qui illustre tout ça peut être articulé en douze étapes qui respectent d’une part, les différentes versions historiques du mythe, et qui dévoilent, d’autre part, les positions existentielles, les situations limites de tout individu dans sa subjectivité pour enfin se libérer par la mutativité de l’inconscient.

Première étape. — L’abandon

Nomen est omen, disaient les latins, c’est-à-dire le nom est le signe qui prévoit l’avenir. Or Œdipe est pour le moins un drôle de nom. Phonétiquement c’est « le dit peut ». Que peut le dit ? Il peut nous pétrifier ou nous libérer, comme disait Esope de la langue. Œdipe est le fils de Laïos et de Jocaste. Laïos ça veut dire gaucher, c’est-à-dire sinistre dans le sens de malheur à l’époque, et Jocaste sonne comme « je castre ». Laïos, le sinistre, est le fils de Labdacos qui signifie boiteux. Et on peut boiter des pieds comme on peut boiter de l’esprit. Claudication et gaucheries font naître fatalement les plus grandes bévues. Pas étonnant que leur descendant se nomme Œdipe, pieds gonflés au sens propre comme au sens figuré.

Les pieds sont plus importants que le cerveau. « Je pense avec mes pieds », dit Lacan. Œdipe pense avec sa tête c’est pourquoi il a les pieds gonflés comme des paniers, les chevilles gonflées comme on dit des orgueilleux. L’âme en complexe de supériorité comme celle des tyrans, parce que le complexe de supériorité s’appuie toujours sur une infériorité physique.

Labdacos, le grand père, le boiteux de l’esprit, avait, entre autres maladresses interdit le culte de Dionysos. Cadmos, le phénicien, l’arrière grand père, qui finira transformé en serpent, n’était pas plus adroit. Malgré les progrès techniques qu’il apporta aux hellènes il échoua dans sa recherche d’Europe. C’est lui qui fonda, avec des dents de dragons, la ville de Thèbes qui joua un grand rôle dans l’histoire grecque.

Le sinistre Laïos, descendant des Phéniciens, voulait imposer la royauté héréditaire, principe tyrannique contraire à la pensée démocratique, qui est, comme on le sait, une invention grecque. Un oracle, c’est-à-dire la voix de l’inconscient, avait donc prédit que si Laïos avait un fils, ce fils le tuerait. De plus on accusait Laïos d’avoir introduit l’homosexualité chez le peuple. Craignant l’oracle, Laïos pratiquait donc la sodomie avec son épouse Jocaste pour ne pas avoir d’enfant (Vernant). Mais, un soir d’ivresse, après un banquet, le roi et la reine, oubliant leur principe, eurent des rapports génitaux qui, pour eux, marquaient donc une transgression. Et c’est ainsi que Jocaste devint enceinte et que naquit Œdipe.

Peut-on avoir un fils qu’on n’a pas désiré ? Nous sommes tous un peu celui-là. Sommes-nous le fils chargé de tuer Laïos ? Ne serait-il pas opportun de nous supprimer dès notre apparition ? Pourquoi Laïos ne tua pas Œdipe ?

« Si je le tue, se disait-il, je deviendrai un criminel et c’est par là peut-être que faisant de moi un coupable tueur d’enfants, il me tuera indirectement en me faisant juger par les dieux et les hommes. D’autre part, cet enfant est de moi et en même temps il n’est pas de moi puisque je ne l’ai pas voulu ». Face à ses réflexions sinistres et boiteuses Laïos s’arrêta sur un compromis : « Laissons le, abandonnons le dans quelque lieu oublié de tous ». Œdipe ne fut donc pas tué mais abandonné, pieds liés pour qu’il ne puisse se déplacer, dans une forêt au pied d’un arbre ressemblant à une colonne sur le mont Cithéron dédié à Dionysos. Ainsi Œdipe, dut-il sa vie aux hésitations de son père. Tels sont les éléments historiques.

Mais ne devons-nous pas remarquer que l’abandon est une des principales situations existentielles de tout individu, quelle que soit sa complexité familiale ? Qui ne s’est jamais senti abandonné, rejeté, dénué de toute valeur ? Qui n’a jamais été quitté ? Qui n’a jamais éprouvé ce sentiment : « Personne ne m’aime, personne ne me comprend, personne ne me reconnaît, je ne sais où aller, je ne sais rien faire. Partout je suis de trop, personne ne veut de moi ». Les parents ne nous mettent-ils au monde que pour nous voir souffrir et nous abandonner ? Qui ne s’est jamais senti comme Œdipe, fils ou fille de roi, abandonné dans le froid, la nuit et le danger sur quelque mont Cithéron, dans le silence lourd de l’absence de tout langage bienveillant ?

Philosophiquement l’abandon se nomme déréliction. Le mot désigne le fait que nous soyons jetés dans le monde, abandonnés de tout, sans lumière ni secours à attendre de quelque puissance. Si nous n’avions jamais connu le sentiment d’abandon serions-nous seulement des êtres parlant ?

Cette première étape de l’Œdipe nous concerne donc tous.

Deuxième étape. — La rencontre

Œdipe ne meurt pas abandonné dans la forêt. Il va faire une rencontre. Il va être recueilli par le roi de Corinthe Polybe et la reine Péribée qui vont prendre soin de lui.

Pour se débarrasser de son problème, Laïos, le sinistre, avait chargé un serviteur d’abandonner son enfant où il voudrait. Le serviteur le porta dans la forêt du mont Cithéron. Mais un berger le trouva et le remit à un autre berger qui le confia lui-même à ses maîtres, les souverains de Corinthe. Justement ce roi et cette reine n’avaient pas d’enfant. Œdipe fut donc élevé dans leur palais, choyé, traité avec toutes les attentions dont bénéficient en général les enfant uniques.

Normalement Œdipe aurait dû périr dans la forêt, mais la chance, qui relève du réel qu’est l’inconscient, peut renverser les prévisions les plus évidentes.

On appelle Tuché, la bonne fortune. Tuché c’est le hasard heureux. La tuché c’est, nous dit Lacan, « la rencontre du réel. Et le réel est au-delà de l’automaton » (Les Quatre concepts, p. 53).

Telle est l’histoire. Subjectivement, qui dans sa vie n’a pas eu quelques coups de chance, si minimes soient-ils ? Qui n’a pas fait de rencontres décisives pour sa propre vie ? Grands Parents, oncle, tante, parents adoptifs, professeurs, etc. Chacun peut parcourir la route de son existence en relevant toutes les rencontres qui l’ont transformé en ce qu’il est aujourd’hui.

Cette deuxième étape de l’Œdipe, elle aussi nous concerne tous.

Troisième étape. — Le doute

Œdipe se croit d’abord réellement le fils unique des souverains de Corinthe. Mais un jour, sur une place publique, un ivrogne l’insulte et le traite de « fils supposé ». Indigné, Œdipe va trouver ses parents pour leur faire part de cette insulte. Polybe et Péribée l’apaisent en lui assurant qu’il est vraiment leur fils. Cependant, le doute est mis, le doute s’installe. Être adolescent c’est toujours se sentir étranger. Suis-je réellement l’enfant de mes parents ? Car l’enfant est autre que son père et que sa mère. Avant l’enfant, d’ailleurs, le père et la mère n’étaient ni père ni mère. C’est, d’une certaine manière, l’enfant qui les a fait. Alors qu’en est-il vraiment ?

Qui n’a jamais douté de lui-même ? Le doute est une des dimensions existentielles de tout être parlant. Le doute est une méthode de division, une voie qu’il nous faut poursuivre jusqu’au bout d’elle-même, jusqu’au rien constitutif. Par chance nous avons Descartes qui a mené le doute jusqu’à son assomption paradoxale. Puisque nous parlons, à son exemple, il nous faut mettre en doute les mots mêmes que nous utilisons. L’analyse c’est porter le doute jusqu’au vide libérateur.

Cette troisième étape de l’Œdipe est indispensable à tout être parlant.

Quatrième étape. — Le refoulement identitaire : la vertu qui rend petit.

Travaillé par le doute Œdipe s’en alla interroger l’oracle de Delphes. Si je ne sais pas qui je suis, je peux demander à l’Autre : qui suis-je pour toi ? Delphes était alors réputé pour être le centre du monde, le point de rencontre de l’Est et de l’Ouest. Zeus avait lâché deux aigles l’un vers l’Ouest, l’autre vers l’Est. Comme l’espace est courbe là où les oiseaux se rencontrèrent fut considéré comme le centre de l’infini : Delphes. Là Artémis et Apollon établirent leur sanctuaire. Ce territoire fut le plus fréquenté du monde méditerranéen. Le temple de Delphes était ouvert à tous aux hellènes comme aux barbares. « Rien de trop », telle était la devise de Delphes, c’est-à-dire : « Il n’y a rien de trop » pour l’être parlant. Et non pas comme l’ont interprété les Chrétiens et autres conservateurs monothéistes : « éviter les extrêmes ».

On pouvait voir à Delphes l’omphalos, une pierre conique enveloppée d’un filet qui était considérée comme le nombril de l’univers. C’est près de cette pierre que la Pythie, assise sur son trépied, prononçait ses oracles. La première des Pythies fut Phémonoé, fille d’Apollon. Phémonoé a inventé la poésie en vers hexamètres, c’est-à-dire à six pieds, et on lui doit la plus fameuse des maximes inscrite au fronton du Temple : Gnosis seauton, connais-toi toi-même.

Sans doute est-ce Phémonoé que vint interroger Œdipe. « Qui suis-je ? », lui demanda-t-il. La Pythie répondit : « Tu es celui qui tueras son père et épousera sa mère ! » De plus, pour entendre ça, il faut payer ! C’est même pour ça que le temple de Delphes est très riche ! Bien sur la Pythie aurait pur dire : « tu es celui qui utilise Thanatos en faveur d’Eros », c’est-à-dire tu vas vivre et utiliser le langage. Mais ça ne serait pas assez terrassant, la Pythie s’exprime par des signes qui ont d’autant plus de force que ceux qui les entendent projettent sur eux leurs désirs inconscients. Ce sont des signes, c’est-à-dire des sons moins le sens, des signifiants moins le signifié.

Seuls les débiles du conscient les réduisent au signifié du sens littéral. Héraclite expliquait pourtant : « L’oracle de Delphes, ne parle ni ne cache, mais il fait signe » (93).

Le signe c’est justement l’image acoustique seule, nous a expliqué Saussure, c’est-à-dire le signifiant sans le signifié (99), le son sans le sens.

Et, à bien analyser les choses, à la question « qui suis-je ? », nous ne pouvons que répondre, en fin de compte, que nous ne sommes qu’un jeu de sons et de sens que nous ne maîtrisons jamais totalement. Voilà qui est difficile à admettre pour l’ego oedipien. Non, proteste-t-il, je suis quelqu’un. Ce non adressé à l’oracle est du déni. Le moi veut se détacher de la réalité. Je suis autre chose que le cri perfectionné des singes et des chiens. Je suis moi. Mais le moi est la vertu qui rend petit. Œdipe transforme l’entre-dit de l’oracle en interdit moral. Pourtant nous ne sommes que du son et du sens, du son qui se transforme en sens et du sens en son, dans un chaos de liberté libre (la liberté libre c’est l’inconscient, ce n’est jamais le conscient ou le préconscient). Voilà ce que notre Œdipe, l’Œdipe que nous sommes à nous-mêmes, ne peut supporter. Voilà ce qu’une la tyrannie inconsciente refoule. Nous nous interdisons de tuer le sens pour ne jouir que du son, ou de tuer le son pour ne jouir que du sens, nous nous interdisons inconsciemment notre liberté libre. Bref, comme Œdipe, ne comprenant rien à l’inconscient, c’est-à-dire au langage, nous refusons de tuer notre père (le sens ou le son) et d’épouser notre mère (le son ou le sens). Et parce que nous refoulons ce langage nous le réalisons en chair et en âme pour nos plus grands dommages et ceux des autres.

Je est un autre. Je est un autre, c’est ce qu’il y a de plus haut comme titre de noblesse. C’est un titre aristocratique par rapport aux non-dupes qui croient savoir qui ils sont en se prenant pour ce qu’ils ne sont pas. Dans un mélange d’éthique et de peur Œdipe ne veut pas revenir à Corinthe tuer son père et épouser sa mère. Ces images lui font peur. Il croit plus aux formes qu’aux sons. Rejetant la parole il en sera maudit.

Ainsi, c’est le désir d’être, le désir d’être bien, le désir de faire le bien, le désir d’être bien vu, le désir d’avoir une identité, le désir de Commandeur qui vont nous conduire, à notre insu, à la souffrance et à la tragédie. Le désir d’être, le désir d’avoir, le désir de faire sont un manque, une maladie dans la dimension de l’inconscient où ne règne pourtant que la jouissance.

Telle est l’intérêt de cette quatrième étape de l’Œdipe.

Cinquième étape. — Le meurtre (meurtre du sens ou meurtre du son)

Le refoulement du devenir ne peut se maintenir sans une certaine violence. L’histoire rapporte que quittant Delphes et fuyant Corinthe, Œdipe faisait le choix de s’exiler. Mais, arrivé à un carrefour, appelé aujourd’hui carrefour Mégas (le grand carrefour, le très grave carrefour) surgit la rencontre fatale avec un char figurant le retour inéluctable du refoulé. Ce carrefour est fait de trois routes dont l’une va de Thèbes vers Delphes. C’est sur cette route qu’Œdipe rencontre le char de Laïos, conduit par Polyphontes (celui qui parle trop). Polyphontes ordonna à Œdipe de laisser le passage, et comme Œdipe n’obéissait pas assez vite il tua l’un de ses chevaux. Œdipe se mit en colère, sortit son épée, tua Polyphontes et, comme Laîos l’insultait, il le tua aussi. Il venait de supprimer son père sans le savoir. C’est ainsi aussi que Dieu est mort, selon Nietzsche, on l’a tué sans le savoir. Seul un serviteur de Laïos put échapper à la colère d’Œdipe. Cette colère qui passe en acte tout ce qu’elle ne peut exprimer par le langage.

Ainsi accomplit-on le contraire de ce que l’on voulait. Chacun peut en constituer la liste sentie et vécue dans sa propre existence. Combien de fois avons-nous accomplit le contraire de ce que nous voulions ? Qui veut arrêter de fumer et achète des cigarettes ? Qui veut maigrir et mange trop ? etc., pour nous cantonner à des exemples triviaux.

Pourtant on ne peut être heureux qu’en tuant. Il faut bien tuer les animaux et les végétaux pour manger. On ne peut construire qu’en détruisant.

Cette cinquième étape de l’Œdipe devrait nous permettre de disqualifier la toute puissance du conscient.

Sixième étape. — Le déchiffrage de l’énigme (mais pas celle que l’on est à nous-mêmes)

Dans les faubourgs de Thèbes erraient un monstre terrible avec une tête de femme, un corps de lion, une queue de serpent et de sinistres ailes d’oiseau de proie. Il posait des questions à ceux qui le rencontraient et s’ils ne répondaient pas il les dévorait. Le sphinx incarne la question, toutes les questions chimériques puisqu’il est une chimère. Thèbes vivait donc dans l’insécurité. Ce monstre avait été envoyé par Héra, l’épouse de Zeus, pour punir Laïos, le plus laid des humains, de ses anciennes turpitudes. Le mot Sphinx a pour étymologie « serrer ». Le Sphinx est une question qui vous serre. Si l’on serre un zéro il prend la forme de l’infini et d’une infinité de chimères.

Certes, on rêve de vivre sans se poser de questions ; mais dans l’existence ce sont les questions qui ne cessent de se poser à nous, tel le sphinx de Thèbes qui se dresse devant Œdipe.

Tôt ou tard la question de la perte, la question de la souffrance, la question de la mort s’élèvent devant nous telle l’horrible chanteuse comme on appelle la sphinge.

Les questions ne peuvent disparaître que lorsqu’on a les réponses. Les sphinx ne peuvent mourir que si l’on répond juste aux énigmes qu’ils posent. Le Sphinx demanda à Œdipe :
- « Quel est l’animal qui a quatre pattes le matin, deux à midi et trois le soir ? »

En apparence cette question ressemble à une devinette pour enfant, comme on en trouve dans les carambars, mais sur l’autre versant — l’abîme qu’est l’inconscient —, elle saisit la condition de l’homme dans le langage. Quatre, deux, trois, en effet, n’est pas une succession ordinaire. La question du Sphinx a en grec des résonances phonétiques qui permettent un jeu de mots intraduisible. Quatre, deux trois, se disent Tétrapous, dipous, tripous, à quoi résonnent Œdipous. Au moment où Œdipe se touche le front pour chercher la réponse, le Sphinx croit qu’Œdipe se désigne lui-même et se jette alors dans un précipice.

L’énigme posée à Œdipe avait une réponse qui n’était autre que lui-même : l’homme. L’Œdipe l’homme, le diplôme, enfin Œdipe a une identité. Œdipe a trouvé l’énigme mais pas pour autant celle qu’il est à lui-même.

Quoiqu’il en soit Thèbes est délivré.

Cette étape de l’Œdipe nous rappelle que nous avons souvent passés des examens grâce à des coups de chance, sans bien comprendre la réponse qui nous a valu le succès.

Mais que représente « quatre, deux, trois » ? Ce que tout analyste doit savoir : Quatre représente le sujet qui se compte dans le compte. Exemple : « J’ai trois frères, dit l’enfant, Pierre, Paul et moi », ou encore Jojo explique : « ma famille est composé de mon père, de ma mère, de Jojo et de moi ». L’enfant est un sujet qui s’inclue dans le compte. Voilà le quatre, le carré englobant dont rien ne semble devoir être exclu pour l’enfant. L’adulte, lui, accède à la logique binaire, représentée par le deux : ou c’est blanc ou c’est non-blanc. Il n’y a pas de troisième possibilité. C’est ce qu’il y a de plus certain dans le monde : le principe d’identité. Les choses sont ce qu’elles sont et il n’y a pas d’inconscient qui serait une dimension contradictoire et transmutative. La troisième dimension, l’inconscient, est représentée par le trois, chiffre de la dynamique du devenir. Il est représenté par la canne du vieillard, le bâton, ou, comme on disait alors, la scytale de la transmission des messages, symbole du phallus, c’est-à-dire du pouvoir. Le devenir se compte trois. Pour devenir il faut cesser d’être ce que l’on est pour être ce que l’on n’est pas et re-cesser d’être ce que l’on était devenu pour être à nouveau ce que l’on était pas etc. L’être n’est ni le but ni la fin du devenir de même que la conscience n’est pas le terme de l’inconscient.

Septième étape. — L’inceste (anagramme d’insecte)

La nouvelle de la mort du Sphinx ne tarda pas à se répandre dans toute la région. Œdipe devint rapidement le héros qui a tué la bête du peuple de Thèbes. Comment ne pas souhaiter pour roi cet habile déchiffreur d’énigme, ce libérateur de la peur ?

Le peuple ne tarda pas à exiger de leur reine Jocaste qu’elle épouse Œdipe, le libérateur. Et c’est ainsi qu’Œdipe entra dans le lit de sa mère. « Ne redoute pas, fait dire Sophocle à Jocaste, l’hymen d’une mère, bien des mortels ont déjà dans leur rêves partagé le lit maternel » (980-982). Cette remarque ne laisse-t-elle pas supposer que Jocaste savait que tout n’est affaire que de langage ?

Voilà l’histoire.

Mais qu’est-ce que l’inceste ?

Le mot inceste est un mot latin : « incestus ». Il signifie souillé, impur, c’est-à-dire sale au sens propre comme au sens figuré. Inceste est l’accouplement du même. Ce qui n’est pas coupé. Incestus correspond au grec « anosios » qui signifie impie, sacrilège, c’est-à-dire qui contrevient aux valeurs d’une société donnée. Anosios désigne aussi celui qui n’a pas reçu de sépulture selon les rites convenus. Ce qui montre que la tragédie d’Antigone où la fille d’Œdipe exige que son frère Polynice qui a pris les armes contre Thèbes soit enterré selon les rites, repose, elle aussi, sur l’inceste. Bien sûr, l’inceste désigne pour le conscient « les relations sexuelles entre un homme et une femme liés par un degré de parenté ». Mais c’est le mariage qui leur est interdit plus que la relation sexuelle. En tout cas, il s’agit dans l’inconscient, il s’agit dans le langage, de la transgression d’une loi et beaucoup moins d’une relation génitale, laquelle n’est qu’une projection du langage.

Grâce à notre borroméen nous pouvons définir les trois dimensions de la loi : Il y a la loi symbolique, la loi sociale des hommes qui fixe une convention entre eux dans l’intérêt de chacun. Puis il y a la loi physique, la loi de la nature et enfin, il y a la loi de l’inconscient, qui est le « sans loi ». C’est ce « sans loi » qui permet de changer et de produire toutes les autres formes de lois. Refuser de connaître le « sans loi » qu’est l’inconscient, le refouler, changera les autres lois en injustice, en contraire de ce qu’elles devraient être. Dans le système inconscient, l’inceste relève seulement du langage et non du comportement génital. Jouir d’un mot, jouir d’un sens, c’est, mis en images, épouser sa mère. En ce sens la lecture serait un acte incestueux puisqu’elle jouit d’une transgression qui consiste à briser l’ordre alphabétique en faveur du désordre qu’exhibent les mots. C’est le « sans ordre » qui nous permet de comprendre les lois. Sans comprendre « le sans ordre », le « sans mesure » qu’est l’inconscient, toute harmonie se transforme en une injustice et toute mesure en tragique totalitarisme. Or c’est justement ce que notre Œdipe refoule. C’est cela l’inceste. C’est cela que nous enseigne cette septième étape de l’Œdipe, le refoulement du « sans mesure ».

Huitième étape. — Le pouvoir par refoulement. La Thébaïde

En bon roi de Thèbes Œdipe sublime sa bêtise. Le sublime c’est « le point le plus haut de ce qui est en bas », comme dit Lacan. La Thébaïde c’est le paradis, disait Mme de Sévigné. Œdipe fait de Thèbes un paradis mais non chrétien bien entendu. Car on n’arrive sur une île qu’après avoir traversé la mer, homophone de mère, on n’arrive sur une île qu’après avoir traversé sa mère. On peut donc s’installer dans le refoulement comme dans une île bienheureuse où, croit-on, il fera toujours beau. Un transfert affectif rend Jocaste merveilleuse aux yeux d’Œdipe. Il a la ville bien en main. Il fait quatre enfants à sa mère comme les quatre doigts de la main qui représentent la totalité des vivants : Antigone et Ismène pour les filles, Etéocle et Polynice pour les garçons. Œdipe est maître de lui comme de son royaume et de sa famille. Il gère parfaitement la cité en tyran éclairé.

Voilà pour l’histoire. L’Œdipous way of life.

Subjectivement, l’esprit de celui qui a réussi à refouler croit dans son bonheur avoir écarté pour toujours la mort, l’infini, l’inconscient, le désêtre, le vide. C’est ainsi que les hommes vivent. Ils se distraient. Ils choisissent de se distraire. Leur choix est le refoulement. Choisir c’est refouler. Chacun se reconnaîtra dans cette folie intime du refoulement qui fait qu’on n’est jamais bien avec ce que l’on a. Pourtant la grande voie de l’inconscient est simple : il suffit de ne pas choisir.

Neuvième étape. — La maladie, n’est que le retour du refoulé

Mais tout allait bien dans Thèbes quand un jour un désastre obscur venant dont ne sait d’où s’abattit sur la région. La peste tomba sur Thèbes. La peste n’est pas la peste mais la métaphore de toutes les abominations. C’est ainsi que commence la tragédie de Sophocle Œdipe à Colone. La peste est tombée sur Thèbes. Le monstre est sur le seuil et un oracle ajoute : Pour que l’innommable disparaisse il faut que soit découvert l’assassin de Laïos. Qu’avait donc à faire la mort d’un ancien roi dans cette situation ? Qui a tué Laïos, le roi de Thèbes, le dernier des hommes, le fils de Labdacos ? Telle est la condition nécessaire pour que cesse la peste.

Qui pourrait résoudre cet ultimatum sinon le prince de Corinthe, l’habile déchiffreur d’énigmes, le sauveur de Thèbes, que le peuple vénère à l’égal d’un dieu ? Œdipe, en homme de bonne volonté, va encore une fois, se charger de l’enquête.

« Qui a tué Laïos ? » Ego phano, dit Œdipe, c’est moi qui mettrai en lumière… le criminel. C’est ce que lui fait dire Sophocle (132). Mais par un jeu phonétique, cela peut se lire aussi : « c’est moi qui me mettrai en lumière… comme criminel ». Tous les tragiques grecs ont recours à l’ambiguïté des mots comme moyen d’expression et comme mode de pensée. Ils savent que la langue nous fait dire des choses qu’on ne sait pas qu’on dit. Qui ne s’est pas affronté à des retours de refoulé qui tombaient sur lui comme un orage de malchances ? Peut-être que d’une certaine manière il n’y a pas d’autre adversité.

Qui n’a pas cru qu’avec sa logique habituelle, honnête, sincère, avec encore un peu plus de bonne volonté, il pourrait résoudre ses difficultés et celles des autres. Qui n’aspire pas à vaincre la misère du monde ? Bonne conscience, encore un effort ! Mais qui croit être superman et fait plus de mal que de bien ?

Telle est l’enseignement de cette neuvième étape : Vouloir par le conscient sauver l’humanité ne l’entraîne le plus souvent qu’à sa perte.

Dixième étape. — La culpabilité

Œdipe est toujours persuadé qu’il est le fils du roi de Corinthe. Dans son enquête, il apprend de Jocaste que Laïos est mort tué par des brigands à un carrefour et non pas comme l’avait prédit un oracle tué par son fils. Mais quand il se fait décrire le carrefour, Laïos et le char qui le transportait, Œdipe est alors saisit d’un terrible doute. Ne serait-ce pas lui le coupable ? Sur ces entrefaites arrive de Corinthe un messager annonçant la mort du roi Polybe et demande à Œdipe de bien vouloir retourner avec lui pour régner sur la cité de Corinthe. Œdipe a fait par ailleurs appeler le serviteur qui accompagnait Laïos et qui avait été témoin du meurtre. Or, il se trouve que ce serviteur n’était autre que le berger qui avait exposé autrefois Œdipe sur le mont Cithéron. Alors croyant le rassurer l’envoyé de Corinthe explique que Polybe n’était pas réellement son père. De plus Tirésias, le devin de Thèbes, connaît toute l’histoire et en confirme la réalité, à ce moment même. Il ne pouvait rien dire avant qu’Œdipe soit sur le point de trouver lui-même la vérité (voir l’ouverture du séminaire).

Par cette succession de coups de théâtre Œdipe doit se rendre à l’évidence : il est coupable de tout. Il n’est pas responsable puisque c’est à son insu qu’il a fait tout ça. Mais il est coupable parce qu’il l’a fait. Coupable mais pas responsable. Telle est notre condition ordinaire. La culpabilité est une résistance préconsciente que nous devons vaincre.

Jocaste s’écrie : « Malheureux puisses-tu ne jamais savoir qui tu es » (1219). Eh bien si : connais-toi toi-même ! Et le récit qui est fait de la trouvaille de l’enfant et les explications de l’envoyé de Corinthe ne laissent plus aucun doute : Laïos a bien été tué par son fils. Jocaste a bien commis l’inceste avec son enfant. La pauvre reine se pend et Œdipe se crève les yeux avec une broche de sa mère. Car les aveugles voient ce que les voyants refoulent.

Voilà, en substance, l’histoire de l’enquête. La culpabilité c’est que l’individu est divisible.

L’analysant qui dans son analyse enquête sur lui-même découvrira comme Œdipe que c’est lui qui est en fin de compte l’artisan de son propre malheur et dans la mesure même où il refoule l’inconscient. C’est lui et personne d’autre qui a inventé son mal et décidé de son bien. Certes, ce fut sans le savoir. Comme Œdipe le proclame : en commettant le parricide et l’inceste, ni sa personne, ni ses actes, ne sont apparemment en cause ; en réalité lui-même n’a rien fait consciemment, ou plus exactement, tandis qu’il commettait un acte, le sens de son action s’inversait. Pas responsable mais coupable.

Ainsi la culpabilité inconsciente est l’épreuve de la honte. Honte et culpabilité sont des dimensions de l’existence humaine, des résistances que nous ne pouvons pas éviter et qu’il nous faut résoudre.

Onzième étape. — La mort comme libération

Œdipe d’abord « dressé comme une tour contre la mort », nous dit Sophocle (1200), fils de la Tuché, de la bonne chance, voit son destin s’inverser en son contraire. Il est chassé de son royaume par ceux qui étaient ses plus propres partisans. Il quitte comme une bête la ville de Thèbes. Le dieu déchiffreur d’énigmes s’est révélé dieu du carnage. Il devient le bouc émissaire, chargé de tous les malheurs que tout le monde bannit. Le voilà rejeté de tous comme il le fut à sa naissance. Ses propres fils refusent d’intervenir en sa faveur. Seule Antigone l’accompagne sur la route de son désespoir.

Qui n’a pas connu ce genre de renversement dans sa propre vie ? Qui n’est pas passé brusquement de la réussite à l’échec, de la sécurité au danger, de la considération au mépris, ou plus trivialement encore du travail au chômage ?

« Il en est beaucoup, dit Nietzsche, qui meurent trop tard et quelques-uns trop tôt. Le précepte qui dit : “Meurs à temps”, nous est encore étranger ».

Cette étape de l’Œdipe ne doit pas nous rester étrangère. Notre Œdipe doit mourir à temps.

Douzième étape. — La prospérité ou la félicité malgré soi

Or voilà qu’un oracle annonce que là où mourra Œdipe la prospérité sera exceptionnelle.

Comme dit Héraclite (27) : « Des choses qu’ils n’espèrent ni n’imaginent attendent les hommes après la mort »… Après la mort de l’Œdipe, autorisons-nous à préciser. Car il n’y a d’autre mort à atteindre pour vivre que celle de notre Œdipe, celle de nos résistances à l’inconscient sans mesure.

Aussitôt Créon, le frère de Jocaste, tente de convaincre Œdipe de revenir à Thèbes pour mourir et de sauver encore une fois la cité. Corinthe lui rappelle que c’est à elle qu’il doit la vie. Mais Œdipe choisit de trépasser à Colone, un faubourg d’Athènes où régnait Thésée le fondateur mythique de la démocratie.

Colone et homophone de colonne. L’inconscient est une colonne dont on ne peut découvrir ni base ni le sommet, ni où elle commence ni où elle finit. Les dernières paroles d’Œdipe furent, selon Sophocle :
- « C’est donc quand je ne suis plus rien que je deviens vraiment un homme. » Cette fois Œdipe a eu enfin « la peau sacrée de la fortune ».

Peu de temps après la mort d’Œdipe et conformément à l’oracle, Athènes connut la prospérité que l’on sait dans les domaines de la philosophie, de l’art, de la science, de la médecine et de la politique. S’il y a un miracle grec c’est celui de la mort d’Œdipe. La prospérité c’est que la mort d’Œdipe dégage, libère et dépétrifie l’inconscient. Ce qui est le but de la cure psychanalytique, la cure par la parole. En effet, l’oracle annonçant que là où mourrait Œdipe ce serait la prospérité, c’est ce que Freud et la psychanalyse appellent « la disparition de l’Œdipe » (Freud, 1924).

L’Œdipe, « le dit » peut aller par delà ce qu’il refoule, première résistance, par delà ce qu’il transfère, deuxième résistance, par de là ce qu’il répète, troisième résistance, par delà ce qu’il culpabilise, quatrième résistance, par de là les petits bénéfices, cinquième résistance. Il peut absorber d’autres dits et aller ensemble par delà. Telle est la pulsion dialectique, la saveur de la liberté du langage.

Le nom d’Œdipe vient selon Sophocle de Oida, savoir. Œdipe c’est celui qui sait. Mais par sa mort il entre dans l’inconscient, c’est-à-dire à la lettre, dans le vide de tout savoir : In (dans) con (vide), scient (savoir) : inconscient. Ce que l’on nomme aussi « la félicité malgré soi » (le soi c’est le conscient).

Avec ces douze étapes de l’Œdipe nous avons vu la position de l’analysant que nous sommes tous. Mais quelle est celle du psychanalyste ? Au poste du supposé savoir, l’analyste peut prendre les masques qu’on voudra. Mais, dans ce mythe il y en a trois qui ont la préférence : Celui de la Pythie car il ne dit comme elle que des choses obscures ; celui de Tirésias, car comme lui, il sait mais il ne peut rien dire avant le moment opportun ; enfin celui du Sphinx car l’analysant expose la théorie psychanalytique parfaitement sans s’en rendre compte, comme le fît Œdipe. Et l’analyste en meurt à chaque séance. L’analyste est celui qui accepte de jouer le rôle de « supposé savoir », alors qu’il sait par expérience que tout le processus de la cure tendra à le déloger de cette place en faveur de celle de l’inconscient en marche.

Je conclurai avec Mallarmé :

« La science, nous dit Mallarmé, ayant trouvé dans le langage une confirmation d’elle-même, doit maintenant devenir une confirmation du langage. »

C’est le projet même de la psychanalyse. Cette jeune centenaire ne compte que sur vous.

Je vous remercie.

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