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Benjamin Ball

Persécutés persécuteurs

Du délire des persécutions ou Maladie de Lasègue (3ème leçon)

Date de mise en ligne : samedi 27 mars 2004

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Messieurs,

Le programme que nous vous avons présenté dès le début de ces conférences comporte l’étude d’un type qui peut être considéré comme l’expression la plus complète du délire des persécutions ; nous voulons parler des persécutés persécuteurs.

C’est surtout la personnalité des sujets de cette espèce dont l’exaltation peut aller jusqu’au crime, qui attire l’attention du grand public et qui fait intervenir dans la question l’action directe de la justice.

Des actes de persécution sont accomplis tous les jours par certains de ces malades à l’égard de ceux qu’ils regardent comme leurs ennemis. Mais la plupart de ces faits passent inaperçus ; loin de les ébruiter, on cherche à les couvrir d’un voile, et c’est seulement lorsqu’un crime retentissant, lorsqu’un assassinat commis par un fou vient ensanglanter la voie publique, que la presse s’émeut, que les tribunaux s’emparent du fait, et que l’éternelle question de la responsabilité vient se poser de nouveau.

Nous avons tous un intérêt capital à bien connaître cette question si difficile à résoudre et qui peut à chaque instant se poser. Elle présente surtout un intérêt spécial pour les aliénistes qui, même sans être experts, peuvent à chaque instant se voir appelés à formuler leur avis dans les circonstances les plus solennelles.

Bien n’est plus épineux que de formuler un diagnostic dans les cas de ce genre. Tout récemment, un inventeur malheureux tuait, d’un coup de revolver, un employé supérieur des télégraphes, homme du plus grand mérite et savant distingué. Le crime avait été publiquement commis, mais le prévenu plaidait très habilement sa cause, se faisait passer pour victime, et parvenait à jeter le doute dans l’esprit de ses juges. Cet exemple célèbre suffira pour vous montrer combien est grande la difficulté de la question et avec quels soins nous devons étudier ce problème.

Messieurs, les persécutés persécuteurs se divisent en deux grands types que j’appellerai : le type Lasègue, le type Falret.

Par un hasard heureux, je puis, aujourd’hui, vous présenter deux malades qui répondent à ces deux variétés et me permettent ainsi de vous montrer la nature prise sur le fait.

Le premier de ces deux sujets est un aliéné des plus remarquables, dont l’observation nous a été communiquée par M. le docteur Vallon, médecin de l’asile de Villejuif. Il présente un exemple admirable et complet du premier type.

M... a toujours eu, d’après un témoin qui le connaît depuis 1862, un caractère sombre, envieux, peu communiquant, très ambitieux. Doué d’une assez belle intelligence, il était un candidat à la persécution et serait certainement resté malheureux même s’il avait réussi à percer. Mais les événements n’ayant point justifié ses espérances, il a dû souffrir d’autant plus vivement que son caractère ne le disposait nullement à la patience et à la résignation. M... est le fils d’un ouvrier qui paraît n’avoir présenté aucun trouble intellectuel. De bonne heure, notre malade s’est destiné à la profession d’instituteur. Il a obtenu une place sur la frontière, à L... (Alsace). En 1862, il fut déplacé pour des écarts de conduite par M. J..., inspecteur de l’enseignement primaire. Il parait avoir, dès cette époque, considéré M. J... comme son persécuteur. Nommé à un poste différent, il fondait de grandes espérances sur sa parenté avec un ecclésiastique d’un rang fort élevé. Mais sa conduite le fît déplacer de nouveau, et, dès lors, son animosité contre l’inspecteur ne connut plus de bornes. Après la guerre, M..., qui s’était marié dans son pays (sa femme a dû le quitter pour cause d’incompatibilité d’humeur), fut placé comme instituteur adjoint dans un arrondissement de Paris, sur la recommandation de M. J... et de quelques autres personnes distinguées. J’aime à vous signaler ce fait qui montre combien les persécutés sont peu reconnaissants envers ceux qui ont le tort ou le malheur de s’être intéressés à leurs affaires [1]. Peu de temps après sa nomination, il fut encore déplacé et envoyé dans un autre arrondissement pour avoir, en présence des élèves, souffleté un des instituteurs qu’il accusait de faire sur lui de faux rapports.

Ce déplacement lui fit perdre des avantages matériels considérables, et peu de temps après, son fils, jeune homme très intelligent de onze ans, fut enlevé par une fièvre typhoïde. Le chagrin qu’il éprouva fut immense, car il avait fondé les plus hautes espérances sur la tête de cet enfant. Il prétendit immédiatement que M. J... était l’auteur de cette mort, car en prononçant son déplacement, il lui avait fait perdre de l’argent, et faute d’argent il n’avait pas pu faire donner à son enfant les soins médicaux nécessaires. Voilà donc le délire des persécutions constitué, et M... a fait choix d’un persécuteur, ou pour mieux dire, d’une victime ; mais pour comprendre son état d’esprit, il tout revenir en arrière. Il y a vingt-quatre ans, en 1868, il avait eu une querelle violente avec un de ses chefs, et après lui avoir adressé les plus grossières injures, il l’avait appelé vieil imbécile ; il avait déclaré que lui, M..., parviendrait aux plus hautes fonctions qu’il réorganiserait l’enseignement de fond en comble, qu’il expulserait les incapables par des hommes intelligents.

Permettez-moi d’aborder ici une digression qui n’est pas sans intérêt. Il y a quelques années seulement que M... a donné des signes d’aliénation mentale et a dû être séquestré ; mais, comme vous le voyez, il nourrit, depuis presque un quart de siècle (1865), des idées d’ambition et de persécution. Il y a eu développement simultané des deux tendances, sans qu’on puisse dire que l’une des deux ait précédé l’autre ; ce sont deux dispositions d’esprit nées d’un fond commun, l’autophilie, et qui se sont simultanément et parallèlement développées. Nous sommes loin des quatre phases nécessaires du prétendu délire chronique, car la réalité des faits diffère souvent des conceptions systématiques des doctrinaires.

Avant de venir à Paris, M... voulait être nommé inspecteur de l’enseignement primaire. Il ne possédait pas les diplômes nécessaires pour obtenir cette place, et cependant, en vrai persécuté, il accusait MM. Floquet, J... et C... de lui avoir barré le chemin ; mais à partir de la mort de son fils, son délire prît une forme plus active ; il venait attendre à sa porte M. J..., l’inspecteur qu’il considérait comme son principal ennemi. Il l’abordait dans la rue et le poursuivait de ses supplications, tantôt priant, tantôt pleurant, tantôt menaçant. M. J... se sauvait quelquefois par des voies détournées, mais M... le rejoignait toujours. Un jour, après avoir monté la garde devant la porte de M. J... pendant deux heures, M... l’aborda d’une manière tellement inquiétante, que l’inspecteur dut prendre la fuite pour lui échapper. Le lendemain, M. J... recevait de la préfecture l’avis de se tenir sur ses gardes, M... ayant proféré des menaces de mort contre lui, contre M. C... et contre M. Floquet, député. M... fut à ce moment filé par deux agents de la sûreté. Il vint plusieurs fois stationner à la porte de M. J... cherchant à le voir, malgré les affirmations du concierge disant que M. J... était en tournée d’inspection.

Pendant trois jours, M... se promena dans Paris ayant un couteau à virole, dont il se promettait de faire un bon usage. Fatigué de ses pérégrinations, il vient à la préfecture de la Seine, demandant à voir M. C... Il brise une chaise sur la tête d’un garçon de bureau ; il brutalise M. L..., chef du personnel, l’accusant d’avoir fait de mauvais rapports sur lui ; puis, il profère des menaces de mort contre M. Floquet, disant qu’avant vingt-quatre heures il l’aurait tué. Effectivement, il tenta, dans la journée, de le voir à la Chambre ; mais M. Floquet ne le reçut pas. Enfin, Il revint chez M. L..., armé de son couteau à virole, et réclamant justice. M. L... l’emmena à l’Hôtel de ville, essayant de le perdre en route, mais inutilement. À l’Hôtel de ville, M. L..., étant monté dans l’ascenseur, il y monta aussi. M. L... étant entré dans son bureau, il monta la garde à la porte. C’est alors qu’aidé de plusieurs personnes M. L... le conduisit chez Legrand du Saulle, qui fit opérer l’internement.

Avant cette dernière scène de violence, il avait, pendant trois mois, menacé à diverses reprises M. L... et M. C..., restant dans leurs bureaux plusieurs heures. Il avait même poursuivi ces messieurs dans la rue et brutalisé un passant qui ressemblait à M. C... Il s’excusa aussitôt, ayant reconnu son erreur. Les victimes de M..., car on peut bien nommer ainsi les hommes honorables qu’il a si longtemps tourmentés et poursuivis, déclarent qu’il n’a jamais présenté, pendant cette longue période, aucune trace du délire exubérant qu’il manifeste aujourd’hui. Ils rendent hommage à son intelligence et disent qu’il raisonnait parfaitement. Un fait remarquable, c’est que, malgré son excitation, il n’écrivait à personne de lettre menaçante. Il craignait, sans doute, de laisser des preuves par écrit. Transporté à Sainte-Anne, et plus tard à Villejuif, il a manifesté un délire ambitieux des plus caractérisés, qu’il devait sans doute caresser depuis longtemps, sans le révéler au-dehors. Mais, en tout cas, il est évident que cet homme, qui raisonnait parfaitement, était absolument aliéné depuis nombre d’années, et que sa folie n’a été, pour ainsi dire, que l’épanouissement naturel de son caractère primordial.

Mais l’un des points les plus curieux de l’évolution de son délire, c’est, qu’après avoir fait choix de son persécuteur, il l’a pour ainsi dire associé mentalement à son existence, subissant la transformation de la personnalité que subissent les aliénés de ce genre. Il a, pour ainsi dire, associé M. J... à ses destinées, en lui accordant une promotion nouvelle dans la hiérarchie du mal, chaque fois que lui, M..., en obtenait une dans la hiérarchie du bien.
- M... est instituteur distingué ; M. J... est inspecteur de l’enseignement primaire.
- M... s’appelle prince de Hohenzollern ; il est empereur de France, puis de l’Europe ; M. J... devient un homme politique très important, qui conspire, avec Bismarck, pour la destruction de la France.
- M... est Dieu ; M J... est aussitôt le diable.

Ce phénomène psychologique, très curieux, dont nous devons la constatation à M. Vallon, n’avait jamais été constaté jusqu’ici. C’est la transformation double de la personnalité si je puis me permettre de créer une expression nouvelle.

Pour donner une idée de l’état actuel de M..., au point de vue psychologique, nous rapportons ici quelques fragments d’un écrit qu’il nous a remis

Serve bone et fidelis, intra in gaudium Domini tui.

À Sa Majesté François-Joseph Ier, empereur d’Autriche-Hongrie, hôtel Bristol, Paris.

Villejuif, le 7 octobre, an III de l’ère de Dieu connu.

Sire,

Nous avons l’honneur de prier Votre Majesté de vouloir bien notifier par télégramme de notre part à Guillaume de Saxe-Cobourg, qui, depuis le décès de Frédéric III, se dit empereur d’Allemagne, de cesser ses fonctions d’empereur, de ne plus continuer à voyager en Europe et de se rendre tout aussitôt à Paris pour être par Nous investi, s’il sait se comporter ainsi que Nous le voulons, de la dignité d’empereur de Sénégambie considérablement agrandie, car Nous ne saurions le reconnaître comme empereur d’Allemagne, vu qu’il est fils naturel de lord Palmerston, et pour d’autres raisons qu’il ne Nous convient pas d’expliquer.

Vous voudrez en même temps faire procéder à l’exécution de J..., le diable incarné, pour crimes très nombreux par lui commis, et venir après cette exécution, entouré de leurs Majestés les empereurs présents à Paris, régnants et à régner, du corps diplomatique, de Leurs Excellences les ministres, que Nous avons nommés d’ici et que Votre Majesté connaît, et des principaux membres du Haut Clergé, spécialement de Don Excellence le cardinal Pecci, duc de Leicester, ex-pape Léon XIII, ainsi que plusieurs membres de l’ex-gouvernement de la République française, Nous faire sortir sans délai, conformément à Notre Dignité de Dieu incarné pour toujours, de Grand Empereur Perpétuel du Globe terrestre, spécialement Empereur de France, à titre temporaire, et de Grande Grèce pour toujours, du lieu de séquestration où Nous sommes depuis trop longtemps renfermé.

Nous recommandons à Votre Majesté de Nous faire entourer de la pompe qui convient à notre rang suprême, parce que cette pompe nous est due, et afin que notre autorité, la seule légitime au ciel comme sur la terre, soit acceptée plus aisément de l’Humanité tout entière. Nous informons également Votre Majesté, que nous épouserons principalement tout aussitôt après que Nous aurons été officiellement conduit à Paris, Son Altesse Impériale l’archiduchesse Marie-Adélaïde, votre digne fille.

Nous comptons sur votre obéissance pleine et entière sous tous rapports.

Nous avons l’honneur de prier Votre Majesté d’agréer l’assurance de Notre considération la plus distinguée,

M... De Hohenzollern.

P.-S. Votre Majesté voudra bien excuser l’irrégularité de notre écrit, vu que nous ne pouvons pas avoir ici ce qu’il faut, et cela sous aucun rapport.

Aujourd’hui l’attitude de ce malade est pleine d’orgueil. Il garde toujours sa casquette sur la tête, en exigeant que tout le monde se découvre devant lui. Lorsqu’il parle devant l’auditoire réuni à l’amphithéâtre, tout le monde doit se lever parce qu’il est Dieu. Il exige qu’on le transporte à la Banque de France pour y réclamer un million en espèces, qu’on lui remettra.

Inutile d’insister davantage sur ses divagations. Contentons-nous de signaler un fait curieux. Un paralytique général du service a été contagionné par le délire de M... ; il le considère comme la divinité. Il déclare que le bon Dieu lui a parlé et qu’il a été fort aimable pour lui, qu’il lui a promis sa sortie et de nombreuses récompenses.

Le fait de contagion, à l’intérieur d’un asile entre deux aliénés, est assez rare pour être remarqué.

M... est en ce moment un homme des plus dangereux. Il représente le type Lasègue des persécutés persécuteurs. Mais les idées ambitieuses paraissent s’être développées chez lui simultanément avec les idées de persécution, sans qu’il soit possible de les ranger dans deux stades successifs.

Je vais, maintenant, vous parler d’une malade fort intéressante, qui représente le second type dont j’ai à vous entretenir (type Falret).

Mme X..., issue d’une famille distinguée, sans antécédents héréditaires bien connus, a toujours été aimable dans sa jeunesse. Rien ne pouvait faire prévoir que sa raison dut se troubler un jour. Elle s’est mariée à dix-huit ans. L’union fut malheureuse. Les époux se séparent. Mme X... reste seule avec ses deux enfants. Des difficultés nombreuses s’élèvent autour d’elle. Son caractère s’aigrit, elle éprouve de grands revers de fortune. Après ce dernier accident, elle verse dans le délire des persécutions. C’est sa famille qui est cause de tous ses malheurs, qui lui a fermé toutes les portes. À l’instant même elle réagit. D’emblée elle est persécutrice. Elle s’attaque plus spécialement à sa sœur et à son beau-frère, qu’elle calomnie sans relâche. Le cercle de ses persécutions s’élargit ; les jésuites, dirigés par sa sœur, organisent un complot contre elle. Elle envoie une dépêche coûtant plus de 300 francs au Sénat et à chacun des ministres. Tombée enfin dans la plus noire misère, Mme X... est chassée du logement qu’elle habitait, et, pendant plus d’un an, elle n’a d’autre refuge que les asiles de nuit. Cependant elle court tous les ministères, fréquente le parquet, excède tout le monde de ses plaintes, de ses réclamations ardentes ; elle finit par être envoyée à Sainte-Anne. Elle est placée successivement dans divers établissements. Partout, elle se montre très orgueilleuse, se plaignant sans cesse et menaçant médecins et fonctionnaires de les faire destituer ; elle est revenue récemment à Sainte-Anne. Son attitude est très digne ; elle a les manières d’une femme du monde des mieux élevées. Elle est extrêmement réticente, et ce n’est qu’avec une grande difficulté qu’on parvient à lui arracher quelques confidences.

Le point de départ de tous ses malheurs, c’est l’entente intervenue entre son mari et un homme politique important, qui détiont son contrat de mariage, où il lui est reconnu une fortune considérable. C’est pourquoi elle veut lui intenter un procès. Mais elle s’est heurtée au mauvais vouloir de la magistrature ; pour réussir dans cette affaire, dit-elle, il faut le concours du ministre de la justice, celui de la Chambre des députés, et l’intervention de la presse officielle et officieuse ; elle réclame l’arrestation immédiate des médecins qui ont certifié son aliénation mentale, de diverses personnes qui ont été en rapport avec elle, et de plusieurs personnes qui ont été en rapport avec son mari.

Le fond de toute cette base, dit-elle, est un amalgame clérical, diplomatique et monarchiste.

Elle ne semble pas avoir d’hallucinations, bien qu’elle ait quelquefois parlé de ses “invisibles”. La santé physique est excellente.

Cette intéressante malade est un exemple du second type, le type Falret. Elle est persécutée d’emblée.

Messieurs, je vous ai dit, en commençant, que les persécutés persécuteurs se divisent en deux grands types ; les premiers sont les actifs de Lasègue. Ce sont des persécutés ordinaires qui ont traversé les phases ordinaires du délire ; ils ont passé par la période de l’inquiétude et de la défiance, puis par celle de la systématisation ; ils ont eu des hallucinations de l’ouïe. Notre malade M... en a présenté. Enfin, le sujet arrive à faire choix d’un persécuteur. C’est ici que se manifeste la différence entre les persécutés actifs et les persécutés passifs. Ces derniers se résignent à leur triste sort ; les premiers, au contraire, gens plus énergiques, réagissent contre la persécution imaginaire dont ils ont à souffrir, et lorsqu’une fois ils ont fait choix d’un persécuteur, ils engagent hardiment la guerre et ne se lassent jamais.

Les persécuteurs de cette espèce peuvent devenir ambitieux, mais ne le sont pas nécessairement.

Voyons maintenant les persécutés du second type : c’est le type Falret. - Ici, le malade ne suit pas une série d’étapes comme le précédent ; il devient persécuteur d’emblée, dès qu’il a conçu l’idée de la persécution, il se met à poursuivre ses ennemis imaginaires. Caractère très important : il n’a point d’hallucinations de l’ouïe. Vous avez pu voire en effet, que Mme X... n’en a point présenté, tandis que M..., qui appartient au premier type, en offrait d’une manière évidente.

Enfin, le persécuteurs type Falret est avant toute un aliéné raisonnant. C’est une intelligence solide, qui n’a subi aucune déchéance. On ne trouve point chez lui de ces conceptions ridicules qui font éclater du premier coup l’aliénation mentale [2].

Aux deux types que nous venons de décrire, il faudrait en joindre un troisième : c’est le persécuteur amoureux.

J’ai eu l’occasion, de vous en présenter un exemple remarquable, il y a deux ans. Un officier de l’armée française, après avoir pris une part active à la guerre de 1870, pendant laquelle il s’était remarquablement distingué revient dans ses foyers en congé de convalescence. En se promenant sur la place publique, il devient brusquement amoureux. Il rencontre une jeune personne qui fait sur lui une impression tellement, profonde, qu’il s’enquiert immédiatement de son adresse, et se rend chez ses parents pour demander et main. Il se heurte naturellement à un refus poli ; mais, à partir de ce moment, il la harcelle de ses poursuites incessantes. Elle vient à Paris, il s’empresse de la suivre. La jeune personne se marie, mais cet incident ne change rien à ses desseins. Il soutient que ce mariage est une fiction inventée à dessein pour l’obliger à renoncer à ses poursuites. Il accuse son frère de s’être mis en travers de ses impulsions, et à partir de ce moment, il le choisit pour principal persécuteur. Enfin, les parents et le mari de la jeune femme, poussés à bout, s’adressent à l’autorité militaire. Cité devant ses supérieurs, il persiste dans ses intentions. - Pourquoi l’empêcherait-on, dit-il, d’épouser la femme qu’il aime ? Mais elle est mariée, lui répond-on. - Je ne le croirai jamais, à moins qu’elle ne vienne me le déclarer ici, en présence de ses parents. On finit par l’enfermer à l’asile de Bassans, où il fait choix d’un nouveau persécuteur, dans la personne de M. le docteur Fusier, directeur de l’asile. Il profère des menaces de mort contre son frère, contre le général X..., qui l’avait interrogé à la place de Paris.

Après une série de pérégrinations diverses, il arrive à Sainte-Anne, on le fait entrer à la clinique. À peine étais-je entré dans le service, qu’il se précipitait vers moi en me sommant de le faire mettre immédiatement en liberté. Mais je ne vous connais pas, lui disais-je ; je ne sais même pas quels sont les motifs de votre séquestration. - Vous devez voir à ma figure que je ne suis pas aliéné, me dit-il. Parole aussi lamentable que risible, car l’agitation extrême où il se trouvait, sa manière de parler et de se présenter, dénotaient suffisamment le trouble de son esprit.

Plein d’éloquence et d’animation, il plaidait avec vigueur sa cause ; il peignait la douleur qu’il éprouvait à voir sa carrière brisée, ses projets interrompus. - J’ai servi mon pays, disait-il, j’ai été porté plusieurs fois à l’ordre du jour, j’ai été blessé plusieurs fois ; et cependant, je languis dans un asile, tandis que mes camarades, suivant la filière des promotions, arrivent tous les jours à des grades supérieurs. - Vous pouvez renoncer à vos projets de mariage, lui dis-je. - Je n’y renoncerai jamais tant que j’aurai un souffle de vie. - Mais la jeune femme est mariée. - C’est une fiction, le mariage n’a jamais eu lieu ; d’ailleurs, il n’y a que les médecins qui m’aient considéré comme fou. - Le général X... partage leur avis, lui dis-je. - C’est un réactionnaire, son opinion ne compte pas.

Inutile de poursuivre ce dialogue. Le malade, dont la violence augmentait tous les jours, a été retiré de Sainte-Anne par sa famille, pour être placé dans une maison de santé, où il se trouve encore.

Tous les persécuteurs amoureux ne sont point de ce calibre. J’en ai connu de fort discrets.

Une dame, apparentée de près à un très haut personnage, a été pendant longtemps l’objet des poursuites d’un jeune magistrat qui la suivait partout, sans jamais lui adresser la parole. Arrivait-elle à Paris, qu’elle rencontrait à sa porte le persécuteur amoureux qui, sans dire un mot, se tenait devant la maison. Partait-elle pour la campagne, en arrivant, elle rencontrait toujours le même personnage dans la même attitude de déférence et de respect. Cette persécution, discrète mais insupportable, a duré plusieurs années, et ce n’est qu’avec la plus grande difficulté qu’on est parvenu, par voie administrative, à y mettre un terme. Que dire, en effet, à un homme qui ne parle jamais et qui, pour toute manifestation, se contente d’être toujours présent ?

On peut rapprocher de ces faits un Anglais cité par M. Pottier. Après avoir longtemps poursuivi de ses obsessions une jeune femme de l’aristocratie anglaise, il a fini par faire annoncer dans les journaux son mariage avec elle, ce qui l’a fait poursuivre en justice.

On doit citer ici la célèbre affaire Teula [3], dans laquelle Lasègue a été obligé de soutenir un procès, pour avoir fait séquestrer le persécuteur.

Il faudrait joindre à ces trois types un quatrième genre créé par Krafft-Ebing. C’est le délire des processifs et des plaignants [4] (Querulanten und Processenkramer), dont Racine semble avoir décrit, par anticipation, le type dans la comtesse des Plaideurs.

Mais en laissant de côté ces variétés accessoires, nous restons en présence des deux genres créés par Lasègue et Falret.

Rappelons-nous, d’ailleurs, qu’il existe des caractères généraux qui sont communs à tous les persécutés persécuteurs.

Le premier, c’est l’activité. Doué d’une grande vigueur d’esprit, ces sujets manifestent leur agitation par des écrits, par des discours, par des démarches sans nombre, enfin par des attentats violents.

En second lieu, la ténacité. Une fois qu’ils ont fait choix de leur victime, ils ne l’abandonnent jamais, ils la tourmentent pendant de longues années. Cependant, il peut y avoir des substitutions et surtout des additions. Les persécuteurs s’en prennent, chemin faisant, à tous ceux qui contrarient leur délire et même à ceux qui, après s’être intéressés à leur cause, n’ont pas réussi à contenter leurs espérances. Inutile de dire qu’il faut y joindre les médecins qui les ont soignés, les magistrats qui les ont condamnés.

Le troisième caractère est l’exaltation de la personnalité. Plus que les autres persécutés, ils sont orgueilleux, vaniteux et profondément égoïstes. Ils ont toujours raison, jamais ils n’avouent leurs torts, ils sont absolument dénués de tout sentiment d’altruisme.

Ils envisagent tout par rapport à eux-mêmes, ils ne pensent qu’à eux. Un persécuté de ce genre tue sa femme ; il la regrette comme il l’a dit à moi-même, parce que, séquestré dans une maison de santé après avoir passé en cour d’assises, il se voit empêché de gérer sa fortune, ce qui le préoccupe beaucoup.

Le quatrième caractère est l’abus de la logique. Ils vivent dans un monologue perpétuel, ils n’écoutent leurs interlocuteurs, quand ils veulent bien les écouter, que pour argumenter, répliquer et discuter ; leur vie est un plaidoyer continuel.

Le cinquième caractère qui leur est commun, c’est la longévité intellectuelle et souvent physique. Ce sont des types vigoureux. Leur intelligence ne fléchit pas, et leur vie se prolonge souvent pendant de longues années. Il faut ajouter qu’ils sont sujets à des alternatives d’excitation et de rémission qui permettent quelquefois de les croire guéris, alors qu’ils ne font que dissimuler leur délire.

Messieurs, si je me suis longuement étendu sur la description des persécutés persécuteurs, c’est que, plus que tous les autres, les aliénistes sont exposés à devenir leurs victimes. Condamnés par profession à rester longtemps en contact avec eux, nous devenons facilement l’objet de leur colère.

Au reste, les dangers de cette espèce, sont pour nous un titre de gloire. Les Godefroy et les Marchant sont l’honneur de notre profession, comme les Esquirol et les Pinel, les Lasègue et les Falret en ont été la gloire ; et nous pouvons dire avec orgueil que, lorsqu’a sonné l’heure du danger, ceux d’entre nous sur qui le sort est tombé l’ont accepté sans hésitation et l’ont subi sans faiblesse.

Voir en ligne : Quatrième leçon : « Idées de persécution »

P.-S.

Texte établi par PSYCHANALYSE-PARIS.COM à partir de l’ouvrage de Benjamin Ball, Du délire des persécutions ou Maladie de Lasègue, Asselin et Houzeau, Paris, 1890.

Notes

[1C’est ainsi que M. Roux, directeur des affaires départementales, vient d’être assassiné par son secrétaire.

[2Nous renvoyons, pour plus de détails, à l’excellente thèse de M. le docteur Pottier, Étude sur les aliénés persécuteurs (Thèse de Paris, 1886).

[3B. Ball, Folie érotique, 1888.

[4Krafft-Ebing, Lehrbuch der Psychiatrie, 1883, Bd. II, p. 150.

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