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Théodore FLOURNOY

Personnification de Balsamo par Léopold

Des Indes à la planète Mars (Chapitre IV - § II)

Date de mise en ligne : mercredi 3 mai 2006

Mots-clés : , ,

Théodore Flournoy, Des Indes à la planète Mars. Étude sur un cas de somnambulisme avec glossolalie, Éditions Alcan et Eggimann, Paris et Genève, 1900.

CHAPITRE QUATRE
La personnalité de Léopold

II. PERSONNIFICATION DE BALSAMO PAR LÉOPOLD

Point n’est besoin, je pense, de rappeler longuement au lecteur le fait bien connu - si souvent décrit sous les noms divers d’objectivation des types [1], personnification, changement de personnalité, etc. - qu’un sujet hypnotisé peut être transformé d’un mot en tel autre être animé que l’on voudra, dans la mesure où sa suggestibilité d’une part, d’autre part la vivacité de son imagination et les richesses de ses connaissances ou souvenirs emmagasinés lui permettront de réaliser le rôle qu’on lui impose. Sans examiner ici jusqu’à quel point les médiums sont assimilables aux sujets hypnotisés, il est indéniable qu’un phénomène analogue se passe chez eux ; seulement, le processus peut s’y effectuer plus lentement et s’étendre sur des années. Au lieu de cette métamorphose immédiate qui modifie d’un coup et tout à la fois, conformément au type prescrit, l’attitude, la physionomie, le geste, la parole, les intonations de la voix, le style, l’écriture et d’autres fonctions encore, on assiste alors à un développement forme d’étapes successives, de progrès échelonnés à de plus ou moins longs intervalles, qui finissent par créer une personnalité accomplie, d’autant plus étonnante à première vue qu’on n’a pas remarqué les suggestions involontaires dont l’accumulation lui a peu à peu donné naissance. C’est ce qui s’est présenté à un haut degré chez Mlle Smith pour l’élaboration de sa seconde personnalité, Léopold-Cagliostro.

Au début, en 1892 et 1893, cet « esprit » ne se manifestait, outre les courtes attaques de sommeil qu’il causait à Hélène à certaines séances, que par les coups frappés de la table, par des visions où il se montrait vêtu de noir et jeune de visage, et plus rarement par les hallucinations auditives. Son caractère et le contenu de ses messages se résumaient en allures impérieuses, autoritaires, dominatrices, avec la prétention de garder Mlle Smith toute pour lui, de la défendre contre les influences du groupe N., et au fond de l’arracher à ce milieu. Il n’y avait encore rien, dans ce trait général d’accaparement et de protection, qui rappelât spécialement le Balsamo de l’histoire ou du roman. La personnification ou objectivation concrète de ce type déterminé ne commença réellement qu’avec 1894, lorsque Léopold n’eut plus à lutter contre un entourage hétérogène à sa nature. Alors le travail psychologique subconscient de réalisation du modèle proposé put se poursuivre plus librement ; en termes spirites, Joseph Balsamo put s’occuper de se manifester et de se faire reconnaître d’une façon de plus en plus complète et adéquate par l’intermédiaire d’Hélène, tout en continuant à la suivre et à la protéger comme la réincarnation du royal objet de son inclination passionnée.

Déjà aux séances tenues chez M. Cuendet, Léopold se montre fréquemment aux yeux d’Hélène, habillé à la mode du siècle dernier et avec une figure à la Louis XVI, sous les diverses faces de son multiple génie. Tantôt il lui apparaît au milieu de son laboratoire, entouré d’ustensiles et d’instruments dignes du sorcier alchimiste qu’il était. Ou bien, c’est le médecin et le possesseur d’élixirs secrets, dont la science éclate en des consultations ou des remèdes d’autrefois à l’usage des assistants qui en ont besoin. Ou encore c’est le théosophe illuministe, le prophète verbeux de la fraternité humaine qui se répand par la table en alexandrins boiteux - qu’il paraît avoir hérités de son prédécesseur V. Hugo - constituant des exhortations un peu bien filandreuses parfois, mais toujours incontestablement empreintes de la plus pure morale, de sentiments élevés et généreux, d’une très touchante religiosité enfin ; bref, un bel exemple de ce « verbiage éthico-déifique » (si l’on me passe l’expression, imitée de quelque américain) qui, en vers ou en prose, est un des produits les plus fréquents et les plus estimables de la médiumité chez les natures d’élite [2].

Mais c’est surtout en 1895 que Léopold, bénéficiant du progrès des phénomènes automatiques chez Hélène, a multiplié et perfectionné ses procédés de communication. Le premier pas consista à substituer les mouvements de la main ou d’un seul doigt à ceux de toute la table pour ses dictées par épellation ; ce fut le résultat immédiat d’une suggestion.

Dans une séance où Hélène en somnambulisme s’était levée et avait quitté la table, ne pouvant plus recourir à l’intermédiaire de ce meuble seul employé jusque-là pour obtenir des réponses de Léopold, je demandai à ce dernier d’épeler par les mouvements de l’un des doigts, que je secouai deux ou trois fois comme pour le dérouiller. Léopold ne se fit pas prier et adopta immédiatement ce procédé ; dès lors il recourut de plus en plus rarement aux dictées par la table et finit par y renoncer entièrement. C’est une application de la loi du moindre effort dont il ne s’était pas avisé tout seul, mais son initiative alla bien jusqu’à substituer un autre doigt quelconque à celui que je lui avais désigné, ou même la main et le bras, et à faire un emploi toujours plus grand de gestes très expressifs pour signifier sa pensée.

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FIGURE 3
Écriture de Léopold. Fragments de deux lettres, l’une en vers alexandrins, l’autre en prose, tout entières de la main de Léopold, écrites automatiquement par Mlle Smith en hémisomnambulisme spontané. (C’est par un défaut du cliché que plusieurs i du fragment inférieur n’ont pas de points ; tous en ont, de très fins, dans l’original.)
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FIGURE 4
Écriture normale de Mlle Smith.

Un second progrès fut l’écriture, qui présenta deux étapes. À la première, Léopold donna à Hélène la vision d’une phrase écrite (hallucination verbo-visuelle) qu’elle copia au crayon, de son écriture à elle, sur une feuille de papier. La seconde, qui ne s’accomplit que cinq mois plus tard et qui consistait à écrire directement par la main d’Hélène, permit de constater d’emblée trois choses curieuses. C’est d’abord que Léopold tient la plume à la façon ordinaire, le manche reposant entre le pouce et l’index, tandis qu’Hélène écrit toujours en prenant le porte-plume ou le crayon entre l’index et le médius, habitude plutôt rare chez nous. C’est ensuite que Léopold a une tout autre écriture qu’Hélène, une calligraphie plus régulière, plus grosse et plus appliquée, avec de notables différences dans la formation des lettres (voir fig. 3 et 4). C’est enfin qu’il a bien l’orthographe du siècle dernier et met un o à la place d’un a dans les temps de verbes, j’aurois pour j’aurais, etc. Ces trois caractères n’ont jamais manqué depuis près de quatre ans que je récolte des spécimens de son écriture.

Voici un résumé des scènes où se firent ces deux innovations.

21 avril 1895. Comme je faisais à Léopold une question qui n’était pas de son goût, Hélène, qui était dans un hémisomnambulisme muet et devant qui l’on avait placé un crayon et des feuilles blanches dans l’espérance d’obtenir quelque chose (pas de Léopold), parut se plonger dans une lecture fort intéressante sur une de ces feuilles blanches ; puis à notre demande qu’elle finit par comprendre non sans peine, elle se mit à écrire rapidement et nerveusement sur une autre feuille, de son écriture ordinaire, la copie du texte imaginaire que Léopold lui montrait « en lettres fluidiques » (à ce qu’il dit dans la suite de la séance) : Mes pensées ne sont pas tes pensées, et tes volontés ne sont pas les miennes, ami Flournoy. Léopold. Au réveil final, Hélène reconnut bien sa propre écriture dans cette phrase, mais sans aucun souvenir de cette scène. - Il est probable que mes regrets de n’avoir pu voir, moi aussi, le texte original et « fluidique » de Léopold, a dû lui suggérer l’idée, s’il ne l’avait déjà, de se mettre à écrire directement et visiblement pour tout le monde ; mais ce n’est que cinq mois plus tard que le fait se réalisa.

22 septembre 1895. Après diverses visions et une strophe connue de V. Hugo dictée par la table, Hélène paraît beaucoup souffrir du bras droit, qu’elle se tient au-dessus du poignet avec sa main gauche, tandis que la table, sur laquelle elle s’appuie, épelle cette dictée de Léopold : Je lui prendrai la main, et indique que c’est, en effet, Léopold qui fait souffrir Mlle Smith en s’emparant de son côté droit. Comme elle a très mal et pleure, on invite Léopold à la laisser tranquille, mais il refuse et dicte toujours par la table : Donnez-lui du papier, puis : Grande lumière. On lui donne ce qu’il faut pour écrire et on rapproche la lampe, qu’Hélène se met à fixer du regard tandis que Léopold dicte encore, par le petit doigt gauche cette fois : Laissez-la regarder la lampe afin qu’elle oublie son bras. Elle paraît, en effet, oublier sa douleur et éprouver de la satisfaction en fixant la lampe, puis elle baisse les yeux sur le papier blanc et semble y lire quelque chose qu’elle s’apprête à copier avec le crayon. Mais, ici, la main droite commence une curieuse alternance de mouvements contraires, exprimant d’une façon très claire une lutte entre Léopold qui veut obliger les doigts à prendre le crayon d’une certaine manière et Hélène qui s’y refuse avec une mimique de colère très accentuée. Elle s’obstine à vouloir le saisir entre l’index et le médius selon son habitude, tandis que Léopold veut qu’elle le prenne à la mode classique entre le pouce et l’index, et par le petit doigt gauche, il dicte : Je ne veux pas qu’elle... elle tient mal le crayon. L’index droit se livre à une gymnastique très comique, agité d’un tremblement qui le fait se placer d’un côté ou de l’autre du crayon suivant que c’est Léopold ou Hélène qui tend à l’emporter ; pendant ce temps, elle lève souvent les yeux, d’un air tantôt courroucé, tantôt suppliant, comme pour regarder Léopold qui serait debout à côté d’elle occupé à lui forcer la main. Après un combat de près de vingt minutes, Hélène vaincue et complètement envahie par Léopold baisse les paupières avec résignation, et semble absente, tandis que sa main, tenant le crayon de la manière qu’elle ne voulait pas, écrit lentement les deux lignes ci-dessous, suivies d’une rapide et fiévreuse signature de Léopold [3] :
- Mes vers sont si mauvais que pour toi j’aurois dû
- Laisser à tout jamais le poète têtu. - Léopold.

Allusion, qui ne veut pas dire grand-chose, à une remarque que j’avais faite au commencement de la séance sur les poésies de V. Hugo et celles de Léopold fréquemment dictées par la table. La séance dura encore quelque temps ; au réveil, Hélène se rappelle vaguement avoir vu Léopold, mais ne sait plus rien de cette scène d’écriture.

On peut se demander si la souffrance allant jusqu’aux larmes, éprouvée dans le bras droit pour ce premier autographe de Léopold, avait des conditions physiologiques suffisantes dans les combinaisons nouvelles de mouvements nécessaires à cette tenue de crayon et cette calligraphie inusitées d’Hélène, ou si ce n’est pas plutôt une simple autosuggestion, une conséquence imaginative de l’idée que Léopold lui ferait certainement mal en s’emparant de force de ses organes ; on verra le même fait se répéter à propos de la parole. J’incline à la seconde supposition, car je ne vois pas en quoi les tensions et contractions musculaires qui produisent l’écriture ou la voix de Léopold devraient être plus difficiles et pénibles que celles présidant à maint autre « contrôle » qu’Hélène subit sans en ressentir la moindre douleur. Il est vrai que tandis que ces autres incarnations se réalisent avec une perfection très variable suivant les séances, mais toujours passivement et sans lutte, celle de Léopold a la spécialité de provoquer régulièrement une résistance plus ou moins grande de la part d’Hélène. « Je ne fais pas d’elle tout ce que je veux... elle a sa tête... je ne sais si je réussirai... je ne crois pas pouvoir en être maître aujourd’hui... », répond-il bien souvent lorsqu’on lui demande s’il s’incarnera ou écrira par sa main ; et, de fait, ses efforts échouent souvent. Il y a là, entre Hélène et son guide, un curieux phénomène de contraste et d’opposition, qui n’éclate d’ailleurs que dans les formes supérieures et les plus récentes de l’automatisme moteur, l’écriture, la parole, l’incarnation complète, mais dont sont indemnes les messages sensoriels et les simples tapotements de la table ou du doigt ; il se peut fort bien que l’idée, très antipathique à Hélène, de l’hypnotiseur maîtrisant ses sujets malgré eux, de Cagliostro désincarné maniant son médium comme un simple instrument, ait été subconsciemment l’origine de cette constante nuance de révolte contre la domination totale de Léopold, et de la souffrance intense qui accompagna ses premières incarnations et n’a que lentement diminué par l’accoutumance sans jamais s’éteindre complètement.

Après l’écriture vint le tour de la parole, qui se réalisa également en deux étapes. Dans un premier essai, Léopold ne réussit qu’à donner ses intonations et sa prononciation à Hélène après une séance où elle avait vivement souffert dans la bouche et le cou comme si on lui travaillait ou lui enlevait les organes vocaux, elle se mit à causer très naturellement et bien réveillée en apparence, mais avec une voix profonde et caverneuse, et d’un accent italien fort reconnaissable. Ce ne fut qu’un an plus tard que Léopold put enfin parler lui-même et tenir un discours de son chef par la bouche de Mlle Smith complètement intrancée, qui ne garda au réveil aucun souvenir de cette prise de possession étrangère. Depuis lors, le contrôle complet du médium par son guide est chose fréquente aux séances, et fait un tableau très caractéristique et toujours impressionnant.

Ce n’est que lentement et progressivement que Léopold arrive à s’incarner. Hélène se sent d’abord les bras pris ou comme absents ; puis elle se plaint de sensations désagréables, jadis douloureuses, dans le cou, la nuque, la tête ; ses paupières s’abaissent, l’expression de son visage se modifie et sa gorge se gonfle en une sorte de double menton qui lui donne un air de famille avec la figure bien connue de Cagliostro. Tout d’un coup, elle se lève, puis, se tournant lentement vers la personne de l’assistance à qui Léopold va s’adresser, elle se redresse fièrement, se renverse même légèrement en arrière, tantôt ses bras croisés sur sa poitrine d’un air magistral, tantôt l’un d’eux pendant le long du corps, tandis que l’autre se dirige solennellement vers le ciel avec les doigts de la main dans une sorte de signe maçonnique toujours le même. Bientôt, après une série de hoquets, soupirs et bruits divers, marquant la difficulté que Léopold éprouve à s’emparer de l’appareil vocal, la parole surgit, grave, lente, forte, une voix d’homme puissante et basse, un peu confuse, avec une prononciation et un fort accent étrangers, certainement italiens plus que tout autre chose. Léopold n’est pas toujours très facile à comprendre, surtout quand il enfle et roule sa voix en tonnerre à quelque question indiscrète ou aux irrespectueuses remarques d’un assistant sceptique. Il grasseye, zézaye, prononce tous les u comme des ou, accentue les finales, émaille son vocabulaire de termes vieillis ou impropres dans la circonstance, tels que fiole pour bouteille, omnibous pour tramway, etc. Il est pompeux, grandiloquent, onctueux, parfois sévère et terrible, sentimental aussi. Il tutoye tout le monde, et l’on croit déjà sentir le grand maître des sociétés secrètes rien que dans sa façon emphatique et ronflante de prononcer les mots « Frère » ou « Et toi, ma soeur », par lesquels il interpelle les personnes de l’assistance. Quoiqu’il s’adresse généralement à l’une d’elles en particulier, et ne fasse guère de discours collectif, il est en rapport avec tout le monde, entend tout ce qui se dit, et chacun peut faire son bout de conversation avec lui. Il tient ordinairement les paupières baissées ; il s’est cependant décidé à ouvrir les yeux pour laisser prendre un cliché au magnesium. Je regrette que Mlle Smith n’ait pas voulu consentir à la publication de ses photographies tant à l’état normal qu’en Léopold, en regard d’une reproduction du portrait classique de Cagliostro [4]. Le lecteur aurait constaté que, lorsqu’elle incarne son guide, elle prend vraiment une certaine ressemblance de visage avec lui, et a dans toute son attitude quelque chose de théâtral, parfois de réellement majestueux, qui correspond bien à l’idée qu’on peut se faire du personnage, qu’on le tienne pour un habile imposteur ou pour un merveilleux génie.

C’est le 22 septembre 1895 que je demandai pour la première fois à Léopold, qui venait de débuter dans l’écriture (voir p. 104), s’il pourrait parler par la bouche de M Smith. Il répondit que oui, mais plusieurs séances se passèrent sans qu’il en fit rien. Quand je revins à la charge, il objecta que c’était très difficile parce qu’Hélène ne voulait pas, et qu’il faudrait obtenir son consentement. Elle l’accorda bien volontiers lorsque je le lui demandai à l’état de veille, et, peu de jours après, Léopold fit son premier essai de parole dans une séance où je n’étais point présent et que je résume d’après le procès-verbal de M. Cuendet :

4 décembre 1895. Aussitôt entrée en séance, Mlle Smith dit éprouver au cou des douleurs très fortes, comme si on la transperçait des deux côtés avec une aiguille. Puis il semble qu’on lui vide le cou, qu’on lui « retourne tout ce qui est à l’intérieur ». Peu à peu, elle devient aphone, et fait comprendre par signes qu’elle souffre toujours beaucoup. Cela dure près d’une demi-heure, puis la douleur diminue, elle est prise de hoquets violents et répétés, tandis que Léopold, à qui on demande pourquoi elle souffre ainsi, répond par la table : Je fais un essai. De temps en temps, entre deux hoquets, Hélène fait entendre un Oh d’une voix basse et caverneuse ; on dirait qu’on lui travaille la voix et qu’on lui a fait quelque chose aux cordes vocales. Le demi-sommeil dans lequel elle est peu à peu tombée s’accentue, et elle paraît lutter violemment : Non !... À quoi bon !... dit-elle énergiquement et d’une voix creuse vraiment extraordinaire, toujours entre des hoquets qui s’espacent cependant davantage. Léopold dicte par la table : Il lui restera en tout cas tout l’accent de ma voix jusqu’à la fin de la soirée elle parlera, mais tout à fait éveillée. Bientôt après, Hélène se réveille et dit aussitôt, d’un accent italien très prononcé : « Ah ! quellé souffrancé... zé né voudrais pas répasser par ces çoses... » Et comme on lui offre des petits choux à la crème : « Ah ! les zolies pétités boules !... » Etc. Toute la soirée elle conserve l’accent italien, mais sans s’en apercevoir, pas même lorsqu’on le lui dit. Elle a quelque peine à le croire, s’en inquiète cependant en songeant à ce que l’on dira le lendemain à son bureau si elle le conserve et, pour s’assurer de la chose, en rentrant à la maison, elle va causer à sa mère déjà couchée. Celle-ci sursaute de stupéfaction et se demande si elle rêve en entendant l’accent d’Hélène ; grande anxiété en songeant au lendemain ; le sommeil de la nuit remit heureusement les choses en état et rendit à Mile Smith sa voix normale.

Léopold fit un nouvel essai à la séance suivante chez moi (15 décembre), mais échoua devant la résistance d’Hélène. Elle fut prise de hoquets, de spasmes, et lutta violemment contre l’aliénation de ses organes vocaux. Finalement, elle se leva et alla se mettre à genoux dans un angle de la chambre, devant Léopold (nous apprend la main gauche) dont elle baisa les mains en le suppliant de ne pas parler par sa bouche. Il faut croire qu’il eut pitié d’elle, car il ne lui laissa pas même la suggestion posthypnotique de l’accent italien comme à la séance précédente.

Ce ne fut qu’un an plus tard (25 décembre 1896) qu’il essaya derechef, et réusssit d’emblée, sans grande douleur pour Hélène cette fois, comme si cette année d’incubation avait enfin adapté l’appareil phonateur à la voix mâle et à l’accent étranger de Cagliostro. Léopold tint un magnifique discours plein d’élévation morale et, depuis lors, il nous a fait bien souvent entendre sa voix.

La parole est l’apogée des incarnations de Léopold ; souvent interrompue par des phases de hoquets et de spasmes, elle paraît coûter beaucoup à l’organisme d’Hélène, et il y a des séances où elle n’arrive pas à se produire. Léopold marque alors son impuissance et la fatigue du médium par ses gestes, et en est réduit à s’exprimer par des dictées digitales ou l’écriture, ou à donner à Hélène des hallucinations verbo-auditives dont elle répète le contenu de sa voix naturelle.

Au point de vue de l’aisance et de la mobilité de tout l’organisme, il y a une différence notable entre Léopold et les autres incarnations d’Hélène : ces dernières paraissent s’effectuer avec beaucoup plus de facilité et d’intégrité que celle de son guide par excellence. C’est surtout le cas pour la princesse hindoue et Marie-Antoinette, dont la perfection de jeu, la souplesse et la liberté de mouvement sont admirables ; il est vrai qu’il se s’agit point ici, selon la doctrine spirite et les idées subconscientes de M Smith, d’incarnations proprement dites, puisque c’est elle-même qui redevient simplement ce qu’elle a été autrefois, par une sorte de réversion ou d’ecmnésie prénatale ; elle ne subit, par conséquent, aucune possession étrangère et peut conserver dans ces rôles tout son naturel et l’entière disposition de ses facultés. Mais même les incarnations occasionnelles de personnalités différentes, telles que les parents ou amis défunts des spectateurs, sont souvent plus faciles et plus alertes que celle de Léopold : Hélène s’y meut avec plus de vivacité, change d’attitudes, se livre à une pantomine dégagée et se promène librement dans la chambre. Dans le rôle de Cagliostro, au contraire, sauf les mouvements grandioses et peu abondants des bras, une fois debout, elle reste immobile et comme figée sur place, ne se tournant ou n’avançant qu’avec peine vers la personne à qui s’adresse son discours. Cette attitude grave, imposante, presque sacerdotale, fait sans doute partie du type de Joseph Balsamo, tel que l’imagination subconsciente d’Hélène le conçoit et le réalise par autosuggestion ; elle provient peut-être aussi en partie d’une difficulté physiologique à réaliser la tension musculaire du cou, du visage, du larynx, de la poitrine, qui répond à la fois au masque classique de Cagliostro et à l’émission d’une voix d’homme. Il semble, enfin, que la résistance d’Hélène à se laisser envahir par son guide empêche celui-ci de s’assujettir complètement l’appareil locomoteur, et que c’est tout ce qu’il peut faire que de s’emparer suffisamment du haut du corps et des organes de la phonation.

La fin de l’incarnation est marquée de nouveau par des hoquets, quelques soubresauts, puis un relâchement général de la position rigide précédente, et souvent une curieuse métamorphose du grand Cophte, solennel et pontifiant, en hypnotiseur empressé et tout préoccupé de son sujet : c’est si l’on veut Balsamo et Lorenza. Dans une pantomine aussi expressive qu’impossible à décrire, les bras et les mains d’Hélène tantôt - lui appartenant - suivent ou repoussent un Léopold imaginaire, situé devant elle ou à côté, qui tente évidemment de l’endormir en la magnétisant ; tantôt - appartenant à Léopold - ils conduisent Hélène à un fauteuil, l’y font asseoir, exécutent des passes sur son visage, lui compriment les nerfs frontaux, etc. Ou bien encore, se partageant les rôles, l’une des mains lutte et se défend, au nom d’Hélène, contre l’autre aux ordres de Léopold, qui veut maintenir son médium au repos et le plonger de force dans le sommeil réparateur terminant la séance ; à quoi il finit toujours par réussir.

Le contenu des conversations orales de Léopold, ainsi que de ses autres messages par divers procédés sensoriels et moteurs, est trop varié pour que je m’y arrête ici ; les nombreux exemples disséminés dans ce travail peuvent seuls en donner une idée.

P.-S.

Texte établi par PSYCHANALYSE-PARIS.COM à partir de l’ouvrage de Théodore Flournoy, Des Indes à la planète Mars. Étude sur un cas de somnambulisme avec glossolalie, Éditions Alcan et Eggimann, Paris et Genève, 1900.

Notes

[1Voir C. Richet, « La personnalité et la mémoire dans le somnambulisme », Revue philosophique, t. XV, p. 226 (mars 1883).

[2Voici un échantillon, textuellement dicté par la table, de ce Léopold prêcheur et moraliste. (Songeons que le comte de Cagliostro a eu beaucoup de temps pour se lénifier et s’amender depuis qu’il est désincarné.)

Quand souvent près de vous je sonde vos pensées,
Quand au fond de vos cours je m’arrête un instant
Cherchant parmi vous tous des âmes élevées,
Des âmes sans détour s’aidant et s’accordant,
Je suis confondu de toutes vos misères,
De ce manque de paix et puis de charité,
Et je demande à Dieu dans une humble prière
De vous unir tous d’une sainte amitié.

[3Le crayon effacé et trop pâle de ces deux vers, qui sont la première manifestation graphique de Léopold, n’a malheureusement pas permis de les reproduire en cliché. L’écriture en est pareille à celle des figures 3 et 7, et la signature est analogue à celle de cette dernière figure, quoique encore plus grosse et presque extravagante.

[4Celui qui se trouve, par exemple, en tête de la Vie de Joseph Balsamo, etc., traduite de l’italien (3e éd., Paris, 1791), et qui a été maintes fois reproduit. - Mlle Smith possède sur sa cheminée un exemplaire encadré de ce portrait.

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