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Benjamin BALL

De la folie religieuse

Leçons sur les maladies mentales : 30ème leçon

Date de mise en ligne : dimanche 26 juin 2005

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Sommaire
- Que faut-il entendre par monomanie ou délire partiel ? Folie religieuse. - Sa fréquence à notre époque. - Histoire de deux malades.
- Folie religieuse à forme exaltée, ou théomanie. - Influence de la naissance et de l’éducation. - Influence de la puberté. - Période du développement de la folio religieuse. - Hallucinations de la vue et de l’ouïe. - Incapacité du travail. - Activité inquiète. - Excitation sexuelle. - Mode de début. -Épidémies de délire mystique. - Idées ambitieuses. - Période d’état de la théomanie. - Règne des hallucinations. - Mutilations. - Castration. - Crucification. - Sacrifices humains. - Période de déclin. - Pronostic.
- Folie religieuse à forme dépressive ou démonomanie. - Trois formes. - Causes souvent frivoles en apparence. - Maladie plus fréquente chez les protestants. - Conséquences. - Mutilations. - Meurtres. - Croyance à l’immortalité. - Impulsion au suicide. - Damnés. - Possédés. - Sorciers. - Pratiques des sorciers. - Pronostic moins grave que dans la forme exaltée.

Messieurs,

Nous venons d’étudier avec soin les délires systématisés : il nous faut maintenant examiner un état mental qui se rapproche de cet ordre de psychoses, sans se confondre absolument avec elles.

Depuis longtemps je me suis proposé de traiter devant vous la question des délires partiels, qui manque au programme de nos leçons et qui présente cependant, soit au point de vue doctrinal, soit au point de vue clinique et pratique, une importance de premier ordre.

Il est encore aujourd’hui, parmi les grands héritiers de l’école française, des aliénistes restés fidèles à la doctrine d’Esquirol, et qui admettent l’existence des monomanies.

Ils demeurent convaincus qu’un seul genre de conceptions délirantes, une seule espèce d’impulsions pathologiques peut envahir la scène intellectuelle sans porter préjudice, pendant un temps assez long du moins, à l’équilibre des autres facultés. Cette opinion, nous devons en parler avec respect, car c’est l’opinion de nos anciens, c’est i’opiilion de nos pères, c’est l’opinion de nos maîtres.

Et cependant, l’axe intellectuel de la génération présente s’est entièrement déplacé à cet égard. Falret père, un des premiers, s’est élevé avec une énergie soutenue contre la doctrine de la monomanie ; presque isolé à son époque, considéré surtout comme un logicien avide de controverse et s’attachant à des questions de mots, Falret a vu ses idées triompher graduellement, même pendant sa vie, et aujourd’hui son triomphe est bien complet.

On reconnaît, en effet, qu’il existe chez les aliénés un trouble général des facultés intellectuelles et morales, une perturbation d’ensemble des fonctions cérébrales ; on reconnaît que, longtemps avant de présenter un affaiblissement de la mémoire ou du raisonnement, plus d’un aliéné présente une perversion totale des sentiments, des affections et des instincts ; et plus on marche dans cette voie, plus on s’attache à cette analyse, plus on approfondit le problème, plus on demeure convaincu que les manifestations psychologiques de la folie constituent un ensemble dont on ne saurait logiquement démembrer les parties. Telle est, du moins, aujourd’hui l’opinion presque universellement admise.

Il n’en est pas moins vrai que, dans certaines formes de délire, les aberrations mentales se groupent autour d’un centre commun et constituent une prédominance eu faveur de certaines idées, de certaines tendances, qui semblent absorber pour ainsi dire tout ce qui les entoure, et imposent une sorte de conscription forcée à toutes les facultés de l’individu.

Et si j’ai choisi la folie religieuse pour sujet de cette conférence, c’est d’abord parce que cette forme de vésanie offre un type accompli de délire partiel ; c’est ensuite parce qu’elle est bien plus fréquente qu’on ne le pense en générai. En effet, dans les livres classiques, dans les mémoires qui se publient tous les jours, on voit se produire une assertion que je regarde comme erronée. On dit que la folie religieuse est en décroissance, qu’elle n’est plus de notre siècle ; qu’aujourd’hui les soucis matériels, les agitations de la politique ont détourné les intelligences de cette vole et leur ont tracé un sillon tout nouveau.

Messieurs, si les formes extérieures de la société peuvent changer, la nature de l’homme ne change jamais ; il y aura toujours des religions, parce que le sentiment religieux est un élément primordial de l’esprit humain. Sans doute on ne voit point aujourd’hui, comme au temps des croisades, un peuple tout entier partir flamberge au vent pour aller pourfendre les infidèles. Mais je suis porté à croire que, même aux temps où l’exaltation religieuse présentait la plus vive intensité, la masse de la population était assez indifférente : le peuple, en général, partage assez volontiers l’opinion des Chinois, pour lesquels la religion est certainement une chose excellente, mais le commerce vaut encore mieux.

Or, s’il est un fait démontré par l’histoire, c’est que les idées religieuses acquièrent une prédominance marquée aux époques d’agitation, de lutte et de réforme. C’est surtout au moment où les religions se fondent et s’écroulent, que s’exaltent certains esprits, qui sont en assez grand nombre pour fournir un affluent considérable au fleuve de l’aliénation mentale.

Nous sommes en présence d’un de ces moments, et sans vouloir me livrer à des énumérations stériles, je dirai que la pratique de tous les jours nous amène des fous, dont les uns sont des religieux exaltés, les autres au contraire des victimes des terreurs mystiques ; les uns et les autres appartiennent à la classe des monomanes ou plutôt des délirants partiels.

Nous possédons actuellement une assez belle collection de ces malades. II en est deux dont je me propose de vous parler, parce qu’ils représentent deux types cliniques opposés, et qui méritent soigneusement d’être distingués l’un de l’antre.

Le premier, que je vous ai présenté déjà il y a quelques semaines, est un homme d’une cinquantaine d’années, d’une taille assez élevée, d’une figure douce et d’une physionomie intelligente. C’est un ecclésiastique ; il fut ordonné prêtre à l’âge de vingt-cinq ans, et pendant quelques années il exerça les fonctions sacerdotales. Mais, dès cette époque, une santé débile, de l’anémie, des palpitations de cœur, le forcèrent de négliger d’abord, puis bientôt d’abandonner son ministère.

A trente ans, il fut pris d’une sciatique violente, qui le força de quitter l’état ecclésiastique. J’insiste sur ce fait ; la sciatique, maladie généralement très peu grave, peut être souvent la cause d’un dérangement profond de l’équilibre intellectuel.

Ainsi donc, peu après l’âge de trente ans, notre homme était à la mer ; il avait cessé d’exercer ses fonctions pastorales ; c’était un déclassé. Cependant, fils de cultivateurs aisés, il n’était pas sans ressources et la misère ne parait avoir joué aucun rôle dans son existence pathologique ; il semble n’avoir jamais manqué des conditions nécessaires à la vie matérielle. Mais il nous dit que, depuis 1870, ii entend des voix. Il est important de noter ce fait : d’une manière habituelle, si les fous religieux sont hallucinés, c’est par l’organe de la vue que commencent les troubles sensoriels. Il semble évident que, chez notre curé, ce sont les hallucinations de l’ouïe qui ont commencé d’abord. Les voix qui lui parlaient, lui paraissent être produites par l’électricité ; il se figurait qu’on se servait de la physique pour le tourmenter. Cet état dura pendant trois ans, pendant lesquels Dieu l’éprouvait, dit-il, par l’électricité, ce qui lui donnait parfois des idées contraires au sixième commandement.

Enfin, Dieu lui apprit que c’était bien sa voix divine qui s’adressait aux hommes par son intermédiaire. Depuis de longues années, il est agent de Dieu, il est son écrivain, il écrit sous sa dictée. C’est, comme vous le voyez, la théorie de l’inspiration littérale. Plus tard, les hallucinations de la vue ont commencé, des apparitions célestes se sont montrées et il a vu l’Enfant Jésus dans un bouquet de fleurs. Une révélation divine lui apprit qu’il était ordonné évêque et qu’il devait porter sur la poitrine une croix d’évêque. À partir de ce moment, il est allé promener ses divagations dans les foires et les réunions publiques et, poussé par cette manie commune à un si grand nombre d’aliénés, il a commencé une volumineuse correspondance. Il a écrit à l’évêque de Cahors, au pape, au maréchal de Mac-Mahon, aux trois cent soixante-trois. Comme vous le voyez, il prenait ses mesures pour être en bons termes avec tous les partis.

Son but, dit-il, est de fonder la théocratie universelle. Dieu seul doit régner sur terre à la place de tous les rois. Pour atteindre ce but, le gouvernement français doit créer une chancellerie divine et, naturellement, c’est le malade lui-même qui occupera le poste de chancelier divin. Il lui sera alloué 20 000 francs d’appointements. Ce chiffre est toujours écrit de la manière suivante : vin mille francs, parce que la France, éprouvée par le phylloxera, ne produira plus de vin jusqu’au moment où les ordres de Dieu auront été exécutés.

On doit lui allouer, en outre, un tiers du traitement du ministre des affaires étrangères ; on lui remettra une somme de 30 000 francs, une fois payée, pour construire dans son pays natal un chateau qui sera le siège de la chancellerie divine. On doit enfin lui payer quatre ans d’arrérages de ses appointements. Ces conditions une fois remplies, on verra régner la paix universelle ; la France jouira d’une prospérité extraordinaire, et la papauté sera replacée à son rang légitime.

Mais, dans ces derniers temps, l’inspiration divine lui apprend qu’il est temps de passer des paroles aux actes. Il part donc pour Paris, se rend à l’Élysée et demande à entretenir le président de la République de ses projets. Arrêté et conduit à Sainte-Anne, il accepte avec résignation cette nouvelle tribulation que la Providence lui envoie pour éprouver sa foi.

Messieurs, vous le savez, les écrits des aliénés n’ont pas moins d’importance que leurs discours. Les manuscrits volumineux que je vous présente sont ornés d’une calligraphie toute spéciale.

Lorsque notre malade écrit le nom de Dieu, il se sert de lettres capitales d’une hauteur extraordinaire ; il met trois points sur les i, trois barres sur les t, en l’honneur de la sainte Trinité. Ses ratures, car il en fait, sont d’énormes carrés d’encre. Mais, ce qui est le plus remarquable, c’est la formule sacramentelle par laquelle il commence tous ses écrits :

« Dieu, dont la voix parlante et le léger petit bruit sont, à toute oreille humaine gauche, comme une garde continuelle, sûre et adorable, dit les paroles suivantes. »

On le voit, d’après sa propre confession, notre malade est un halluciné unilatéral. Il 1e dit fort bien, c’est uniquement à gauche que Dieu lui parle. Jamais il n’entend la voix divine du côté droit.

À côté de ce malade, atteint d’une véritable monomanie religieuse, nous placerons un jeune employé de vingt-six ans que nous vous avons présenté ii y a quelques jours. Ce sujet, bien portant jusqu’à ces temps derniers était resté vierge de toute idée mystique. Il était croyant, nous dit son père, mais ne pratiquait pas. Depuis cinq semaines, il paraissait étrange, et ses habitudes, jusque-là parfaitement régulières, s’étaient dérangées. Le dimanche qui a précédé son arrestation, il se rendit à son bureau pour travailler, croyant être au samedi. C’est là, messieurs, un fait déjà fort grave, car il faut étre déjà bien malade pour perdre ainsi la notion des jours. Le lundi suivant, il commit au bureau une foule d’extravagances, invita ses collègues à se rendre avec lui à Saint-Vincent de Paul et donna un autre rendez-vous à Notre-Dame, pour le lendemain à sept heures du matin. Il rentra chez lui à minuit, sans pouvoir donner aucune explication sur cette arrivée tardive. Le lendemain mardi, il fut arrêté à Notre-Dame et conduit à la Préfecture. Il voulait établir son domicile sous le maitre-autel ; il se livrait à des génuflexions, à des prosternations, et baisait la terre. Il avait des hallucinations prononcées de l’ouïe. Dieu l’inspirait, il entendait ses ordres, il chantait, par ordre divin, des chansons qui n’étaient point toujours édifiantes. Enfin, depuis son entrée dans le service de la Clinique, il obéit à toutes les injonctions qui lui sont faites au nom de Dieu.

C’est à dessein, messieurs, que j’ai rapproché les deux malades dont je viens de vous rappeler l’histoire. Le prêtre est un vrai type de délire partiel ; c’est un véritable cas de folie religieuse. Le jeune employé, au contraire, est un excité maniaque, chez qui les idées mystiques ont momentanément pris le dessus et constituent pour ainsi dire le masque du délire. Mais il ne faut point confondre cette perturbation générale de l’esprit avec le délire partiel dont je viens de vous présenter un si remarquable exemple ; et ce n’est point là une simple question de mots ; il s’agit d’un diagnostic de la plus haute importance, au point de vue pratique. En effet, le jeune maniaque guérira certainement, et il est entré déjà en convalescence. Le prêtre, au contraire, est atteint d’un délire essentiellement chronique et incurable, qui se terminera certainement par la démence.

Occupons-nous maintenant, messieurs, de cette maladie dont je viens de vous présenter un type. Étudions ensemble la marche, l’évolution et les caractères cliniques qui lui sont propres.

Messieurs, s’il est possible de voir éclater brusquement la folie religieuse dans des conditions dont j’aurai à vous parler bientôt, il n’en est pas moins vrai que les candidats à cette forme de délire présentent presque toujours dans leurs antécédents de fortes prédispositions à ce désordre intellectuel ; et d’ailleurs, nés dans un milieu presque toujours saturé d’idées mystiques, ils reçoivent une éducation qui surchauffe à certains moments les exaltations du sentiment naturel.

Dans un grand nombre de monomanies, je pourrais presque dire dans la plupart des délires partiels, il est une formule qui s’applique à la plupart des sujets. La folie du malade n’est que l’hypertrophie de son caractère normal. Cette hypertrophie, vous la trouverez aussi chez les aliénés religieux.

Voyons d’abord le point de départ ; l’aliéné mystique est né le plus souvent de parents religieux, et de bonne heure il s’est adonné à des pratiques assidues de piété. En second lieu, l’éducation, comme nous l’avons déjà dit, joue ici un rôle des plus importants ; dès le début, elle exerce une influence puissante sur le développement de l’individu. En formulant ainsi les origines de la folie religieuse, je ne veux pas attaquer l’esprit religieux en lui-même. Nous savons qu’il existe dans toutes les branches des connaissances humaines de puissantes intelligences qui allient une piété fervente aux dons intellectuels les plus précieux. Mais la plupart de ceux qui sont atteints de folie religieuse sont, dès le principe, des faibles d’esprit ; leur intelligence médiocre s’attache surtout aux formes extérieures, aux petites pratiques de la religion ; ce sont des gens adonnés aux dévotions puériles ; ils perdent pled en présence des excitations de tout genre que leur apporte le culte religieux. Aussi voit-on parmi ces malades beaucoup de prêtres manqués, de pasteurs sans troupeau, de prédicateurs sans emploi. L’histoire de notre homme vient à l’appui de cette donnée. Mais ce serait une erreur de croire que tous les aliénés de cette espèce sont des faibles d’esprit. Parmi les fondateurs de religions, dont plusieurs étaient des aliénés, il s’est trouvé de grandes personnalités, ou tout au moins de puissantes intelligences ; il me suffira de citer Luther et Mahomet. Mais, si les faibles d’esprit pèchent ici par défaut, les forts pèchent par excès. Luther et Mahomet étaient des malades. C’étaient des névropathes, qui ont dirigé vers les croyances religieuses leur suractivité cérébrale.

Le sujet ainsi préparé grandit. Il arrive à une époque critique, vous le savez, dans l’histoire de l’aliénation mentale, à la puberté. À ce moment, il se fait une sorte de poussée morale, qui le fait pénétrer en quelque sorte dans le vestibule de l’édifice pathologique ; les idées de perfection naissent et se développent, un sentiment profond du péché se manifeste ; le malade conçoit un grand mépris de la vie et des intérêts terrestres. C’est à ce moment que se dessinent au plus haut degré les vocations religieuses qui poussent les garçons au séminaire et les filles au couvent.

À cette époque, on peut déjà voir se manifester les symptômes les plus graves ; les hallucinations entrent en scène, surtout les hallucinations de la vue. Les mystiques, en effet, ont assez souvent des visions célestes, et c’est ici un fait des plus importants, comme vous le verrez bientôt.

Les hallucinations de l’ouïe viennent en général corroborer celles de la vue, mais plus tard, et les apparitions complètes marquent une période plus avancée de la maladie. Je tiens à vous faire observer que, chez notre malade, c’est au contraire par les troubles auditifs que la maladie a commencé. C’est là une marche tout à fait exceptionnelle.

Quel que soit l’age auquel débute la maladie, elle traverse une période d’incubation parfois assez longue. C’est à ce moment que se manifestent les insomnies opiniâtres pendant lesquelles le malade se trouve si souvent visité var de célestes apparitions.

Des troubles divers du système nerveux viennent parfois se combiner aux premiers symptômes de cet état vésanique. L’hystérie, l’épilepsie, les extases, la catalepsie, ont été observées à ce moment ; chez les femmes la chlorose et l’aménorrhée, chez les hommes l’hypocondrie, viennent parfois compliquer la situation.

Mais ce qui caractérise essentiellement cette première période, c’est une profonde incapacité de travail, qui se marie à une inquiète activité. Les malades fréquentent avec assiduité les exercices religieux, entendent des sermons, suivent les missions ; ils dévorent les livres de piété et ne quittent leurs pratiques de dévotion que pour se plonger dans des méditations profondes. Par une conséquence inévitable, ils abandonnent leur carrière et négligent leurs devoirs professionnels ; ils quittent leur famille et deviennent des membres inutiles de la société.

On voit, surtout chez les femmes, se produire à ce moment les signes d’une excitation sexuelle qui se manifeste de préférence à l’époque des règles. L’onanisme, chez les deux sexes, peut être alors une cause prédisposante des plus efficaces, ou l’un des symptômes les plus fréquents de l’état morbide.

Il existe en effet un rapport presque constant entre la folie religieuse et l’excitation sexuelle, à tel point qu’on pourrait croire que ce sont les mêmes cellules cérébrales qui président aux deux phénomènes. C’est là, messieurs, le premier des grands caractères qui distinguent la folie religieuse des autres monomanies.

Souvent ces tendances érotiques se marient aux idées mystiques les plus exaltées. Plus d’une religieuse a choisi Jésus pour son amant, et le rôle de ce divin personnage n’est point toujours aussi purement immatériel qu’on pourrait le croire.

Je vous engage à relire l’observation si remarquable que mon maitre, Moreau de Tours, a rapportée dans un ouvrage célèbre [1].

Chez une vieille aliénée dont les confessions manuscrites ont passé sous mes yeux, l’amant préféré était l’apôtre saint Paul ; je ne sais pourquoi ce grand défenseur de la chasteté avait été choisi dans cette circonstance ; il n’en est pas moins vrai qu’il jouait auprès de cette mystique un rôle assez compromettant.

On comprend aisément, en tenant compte de ces habitudes d’esprit, pourquoi les folles religieuses se croient souvent enceintes du Messie et prêtes à donner un sauveur au monde.

Mais j’empiète sur le domaine de la période d’état de la folie religieuse. Retenons seulement que l’un des premiers caractères de la folie religieuse est le mariage intime et constant des idées mystiques avec les idées érotiques.

La marche de la folie religieuse peut être divisée en trois périodes : la période du développement, la période d’état, la période de déclin.

Souvent la folie éclate brusquement sans cause connue ; mais, dans la plupart des cas, il existe une longue période de préparation dont je viens de vous tracer l’histoire.

L’explosion du délire se produit quelquefois à la suite d’excès sexuels ou d’abus solitaires. Mais elle résulte plus volontiers d’un traumatisme moral, d’une émotion, pénible, d’un amour contrarié ; d’autres fois, elle succède à une maladie plus ou moins grave ou bien à une série de veilles et d’abstinences prolongées qu’on peut regarder comme l’équivalent d’une maladie. Tels sont les effets, les conséquences de l’ascétisme. Les mystiques qui désirent se procurer des visions et qui se livrent à des macérations sans fin et sans nombre finissent presque toujours par atteindre le but.

Enfin, une cause très fréquente du délire religieux, ce sont les missions, ce sont les sermons véhéments, ce sont les prédications qui peignent en vives couleurs les calamités de l’Église. Nous avons vu, il y a deux ans, à la Clinique, une jeune fille de mœurs très pures qui s’imaginait qu’elle était devenue la maîtresse du diable depuis que son intelligence avait été profondément remuée par des serinons qu’elle avait entendus.

Dans le nord de L’Irlande, en pays protestant, une épidémie de délire mystique se manifesta, il y a quelques années, à la suite de prédications destinées à amener un réveil religieux ; et comme les jeunes filles et les enfants, qui fournissaient à l’épidémie le plus grand nombre de victimes, présentaient en même temps des phénomènes névropathiques divers, le peuple, qui n’y entend pas malice, donnait à cette maladie le nom de religion hystérique (hysterical religion).

Nous rencontrons ici le deuxième caractère fondamental de la maladie ; elle est essentiellement épidémique et contagieuse, et l’histoire a conservé le souvenir des principales épidémies de ce genre qui se sont produites à des époques diverses.

Mais, comme toutes les autres variétés du délire, la folie religieuse peut offrir deux formes principales : la forme expansive et la forme dépressive. À la théomanie correspond la démonomanie.

Sans doute, le diable joue toujours un grand rôle dans les préoccupations des saints. Ils se trouvent constamment en lutte avec lui ; ce n’est, il est vrai, que pour le vaincre et pour le chasser. Mais le role de Satan est tout autre quand il est le maitre et qu’il tyrannise ses victimes. Au délire qui prend cette forme, on donne le nom de démonomanie. Nous étudierons tout à l’heure cette autre variété de folie.

Dans la forme expansive, au contraire, la foi triomphe ; mais sa victoire s’allie presque invariablement à des idées ambitieuses qui touchent, par certains côtés, au délire des grandeurs. Les femmes s’attribuent le rôle de mère de Dieu ; les hommes sont prophètes, réformateurs, messies, et le malade que je vous ai présenté se contente du titre plus modeste de chancelier divin.

C’est là, messieurs, le troisième caractère essentiel de la folie religieuse : les idées ambitieuses.

Mais la période d’état de la théomanie est le règne de l’hallucination. Entouré de visions célestes, le malade voit le ciel entr’ouvert, la divine lumière l’enveloppe de ses rayons, et des créatures angéliques s’empressent autour de lui, quand il n’est pas assailli par des esprits infernaux.

Les hallucinations tactiles et surtout sexuelles occupent également une place importante parmi les symptômes de la maladie. Enfin, les hallucinations de l’ouïe venues plus tard complètent le délire, en lui donnant un caractère de précision. Ce sont des révélations, ce sont des prophéties, ce sont des missions, ce sont enfin des ordres divins pareils à ceux que notre malade entend par l’oreille gauche.

Telle est l’origine du danger que présentent ces sujets. Ils ne se contentent pas toujours du rôle de prédicateurs et croient souvent devoir passer à l’action.

Parmi les violences que peut exercer l’aliéné religieux, les plus fréquentes sont celles qu’il exerce sur lui-même.

Rien de plus habituel que les mutilations chez les adeptes de la théomanie.

On connaît l’histoire de ce paysan fanatisé qui, après avoir entendu prêcher des missions en Bretagne, quitta sa famille et ses affaires pour mener une vie errante dans la campagne. Un soir, il entre dans une maison où une assemblée nombreuse était réunie ; il raconte avec une éloquence primitive les souffrances qu’il endure volontairement dans sa nouvelle existence, pour l’amour de Dieu ; il arrache des larmes à l’assistance, puis, tout à coup, il s’écrie : « JésuChrist m’est apparu et m’a dit : Comme j’ai donné mon corps tout entier pour ton salut, je t’ordonne de me sacrifier ta main gauche ! Et je l’ai fait, ajoute-t-il. » À ces mots, il dégage de son manteau son bras gauche entouré de linges sanglants ; puis, arrachant les lambeaux de ce pansement, il montre aux assistants, effrayés et surpris, un moignon sanglant ; il venait, en effet, de s’abattre la main gauche, et sans les secours empressés qu’il reçut, il serait mort probablement par hémorragie.

Parmi les mutilations que s’infligent volontairement ces aliénés, l’une des plus fréquentes est la castration. L’un des plus zélés défenseurs du christianisme primitif, Origène, nous en a donné l’exemple, et l’on sait qu’il existe en Russie une secte assez nombreuse, les skoptzi, pour lesquels l’extirpation, complète ou non, des parties génitales est un acte de foi.

Il est une autre torture que les malades se plaisent souvent à s’infliger : c’est la crucifixion ; et sous ce rapport, ils jouent tantôt un rôle actif, tantôt un rôle passif. Plus d’un aliéné a cloué ses propres enfants sur la croix. Plus d’un aliéné s’est crucifié lui-même et, avec une ingéniosité perverse, après s’être servi de la main droite pour s’enfoncer des clous au deux pieds et la main gauche ; ii a trouvé le moyen de se transpercer cette main droite, restée seule libre.

Mais ce sont là des manifestations destinées, le plus souvent, à éveiller l’attention d’un public indifférent. Ii n’en est pas de même du suicide, l’une des conséquences les plus fréquentes de la théomanie, ni de l’assassinat, auquel ces malades sont souvent poussés par une voix mystérieuse.

Un paysan allemand croit devoir renouveler le sacrifice d’Abraham sur la personne de son fils unique, âgé de quatorze ans ; chose étrange, l’enfant y consent, et il est égorgé par son propre père.

On connaît aussi l’histoire de cette dame qui, réveillée au milieu de la nuit par une apparition céleste, vit un ange qui lui ordonnait d’envoyer au ciel sa petite fille âgée de dix-huit mois. Elle se leva, et après avoir couronné son enfant de roses blanches, elle prit un couteau et lui ouvrit la gorge.

L’un des faits les plus connus de cette tendance homicide est celui que rapporte Esquirol. Un malade, enfermé depuis de longues années, croyait avoir le don de reconnattre ceux qui étaient en état de grâce. Il éprouvait aussitôt le désir de les égorger pour les envoyer droit en paradis. Il leur disait alors sur le ton de la plus parfaite bienveillance : Approchez, que je vous tue. Un malheureux infirmier qui passait un jour à sa portée, fut assommé avec un pot à tisane en étain ; il eut une fracture du crâne et mourut quelques heures plus tard.

Enfin, pour compléter la série de leurs délits, les aliénés religieux sont souvent poussés à mettre le feu.

On le voit donc, les malades de cette catégorie peuvent toujours être dangereux, surtout quand ils ont des hallucinations ; il est donc utile de les enfermer. Il n’en est pas moins vrai que plusieurs d’entre eux restent parfaitement inoffensifs jusqu’à la fin de leur vie ; mais on a toujours raison de s’en défier.

Au milieu de cette carrière triomphale, semée de visions célestes, et pendant laquelle les illuminés ne voient, chez tous ceux qui contestent leur mission divine, que des suppôts du diable et des serviteurs de l’enfer, il leur arrive plus d’une fois, et c’est là un caractère important de la maladie, d’éprouver des accès violents de doute et de désespoir. Dieu les abandonne, Dieu ne les a jamais appelés. Le démon les assiège ; ils ont un sentiment profond de leur propre indignité et se croient incapables d’accomplir la mission providentielle dont ils sont chargés. Ils redoublent alors de ferveur, de prières et de macérations, et bientôt les effets de ce régime se font sentir. Plus d’un mystique, privé momentanément de ses visions célestes, a fait renaître ses hallucinations en se livrant au jeûne, à l’abstinence et à l’exaltation. La folie reprend alors son cours ordinaire.

La durée de la période d’état dont nous venons de parler peut être extrêmement longue. Elle couvre souvent une surface de plusieurs années. Mais, placés dans des asiles ou entourés de conditions favorables, ces malades, après un certain laps de temps, tendent à se calmer. L’insomnie disparaît, la santé s’améliore, l’esprit se repose, et bientôt ils arrivent à une sorte de résignation paresseuse qui constitue la troisième période de la maladie. À ce moment, ils subissent, disent-ils, un temps d’épreuve ; mais leur martyre portera ses fruits, l’heure marquée viendra et ils sortiront triomphants de la captivité où ils étaient retenus. En attendant, ils vivent souvent en bonne intelligence avec leurs camarades et leurs gardiens et se rendent utiles dans l’intérieur de la maison. Néanmoins, ils sont toujours dangereux et l’on dolt les surveiller de très près.

Mais, peu à peu, les hallucinations s’évanouissent, le délire devient moins actif, les facultés intellectuelles s’émoussent et le malade verse peu à peu et par une pente douce dans la demi-démence ; les idées fixes persistent, au moins à l’état de vestige, pendant fort longtemps, mais l’usure cérébrale a produit ses effets, et l’activité du délire s’est complètement engourdie.

Le pronostic de la théomanie est extrêmement grave ; les guérisons sont rares, mais on voit assez souvent des rémissions temporaires. C’est cc qui explique pourquoi tant d’hérétiques, après avoir reconnu leurs erreurs, sont retombés de nouveau dans les mêmes idées et ont été livrés par l’Église, comme relaps, au bras séculier. C’étaient le plus souvent des malades qui, après avoir déliré plus ou moins longtemps, étaient revenus provisoirement à la raison et avaient éprouvé plus tard une rechute dont ils avaient été punis avec toute la rigueur des lois.

II nous reste maintenant à parler de la forme dépressive de la folie religieuse, qui est le plus généralement connue sous le nom de démonomanie.

Nous nous sommes occupés jusqu’ici de la folie religieuse dans sa forme la plus brillante, la plus pittoresque et la plus communicative : c’est la forme ambitieuse, glorieuse et mystique.

Il nous faut maintenant étudier la question sous sa face opposée. Après le ciel, l’enfer ; après l’exaltation, le désespoir ; après ces visions radieuses qui transportent l’halluciné dans le septième ciel, les apparitions monstrueuses, les tortures anticipées, les tourments d’un enfer qui, pour être imaginaire, n’en est pas moins très réel ; car, comme le dit si bien le grand poète anglais, « l’esprit est sa propre demeure ; il peut se créer un enfer au milieu du ciel et un ciel au milieu de l’enfer ».

Au point de vue historique, l’importance de la forme dépressive est de beaucoup inférieure à celle de la forme expansive. Ce sont les théomanes qui ont fondé des religions nouvelles, qui ont sauvé des royaumes, renversé des empires et bouleversé en un mot la face du monde.

Le délire des fous qui, au lieu d’être en communication avec les puissances célestes, sont en rapport avec les esprits infernaux, est beaucoup moins fertile en conséquences générales, mais il est au moins aussi riche en catastrophes individuelles et locales, et c’est presque exclusivement à son histoire, si dramatique et si attrayante, qu’est consacré le livre si justement célèbre de M. Calmeil.

La folie religieuse à forme dépressive comprend trois catégories ; ce sont :
- Les damnés ;
- Les sorciers ;
- Les possédés.

Messieurs, il existe une forme simple de lypémanie sans hallucinations, dans laquelle le fond même du délire est la crainte de la perdition éternelle. Le sujet se croit damné ; rien ne peut le sauver, et tout l’ensemble de son état moral relève de cette conviction profonde, immuable, irrésistible.

Le point de départ de ce délire est souvent frivole en apparence : c’est une parole entendue par hasard ; ce sont des lectures édifiantes qui tendent à provoquer des terreurs mystiques et qui peuvent conduire les esprits faibles à l’aliénation mentale ; ce sont des sermons prêchés avec véhémence ; ce sont des remords, conséquences de péchés, tantôt imaginaires, tantôt réels. Enfin ce sont des hallucinations et surtout des hallucinations de l’ouïe. Le malade entend des voix qui lui répètent qu’il est damné, et il accepte sans discuter cette condamnation.

Mais, pour avoir des hallucinations, il faut être déjà malade, et si tous les sujets qui se croient en état de perdition ne sont point hallucinés, ils sont du moins prédisposés, sans aucune exception, à la folie ; voilà pourquoi, sans doute, des causes souvent frivoles peuvent les précipiter dans le délire.

Il est à remarquer que l’idée de la perdition sans autre complication et sans trouble sensoriel est incontestablement plus fréquente chez les protestants que chez les catholiques. Et d’abord la doctrine de la prédestination, interprétée dans toute sa rigueur, est faite, selon les théologiens, pour tranquilliser l’esprit ; mais c’est à la condition de l’interpréter dans un sens favorable. Lorsque, au contraire, on vient à l’interpréter en sens inverse, ce qui est arrivé à plus d’un mystique, il en résulte une idée fixe qui conduit presque infailliblement à l’aliénation mentale. Je ne prétends point d’ailleurs qu’il s’agisse ici d’un rapport de cause à effet. II faut sans doute avoir l’esprit déjà malade pour s’abandonner à des terreurs de cette espèce ; mais enfin, pour les prédisposés, la pierre d’achoppement est toujours là. Il faut y joindre une crainte qui, surtout aux époques de ferveur religieuse, a poursuivi bon nombre de protestants : la crainte d’avoir commis le péché irrémissible. Le célèbre John Bunyan en a été un exemple frappant ; dans son autobiographie, cet esprit naïf et fervent, type du protestantisme exalté dans les classes inférieures, raconte comment il se croyait perdu pour avoir écouté le son des cloches, pour avoir joué aux quilles et commis d’autres péchés du même genre. On peut cependant trouver des exemples de cette forme de démonomanie chez les catholiques, et j’ai eu l’occasion de vous en montrer un exemple frappant ; c’est celui de ce petit sacristain qui, pour avoir communié, disait-il, en état de péché mortel, avait perdu son cœur, et se trouvait damné, parce que, ayant perdu son cœur, il ne pouvait plus se repentir.

Sous l’influence de ces sentiments, on voit les sujets pratiquer sur eux-mêmes des mutilations étendues, et surtout des mutilations des organes génitaux. D’autres, sous l’influence de la même préoccupation, commettent des meurtres ou des attentats ; tel est cet homme cité par Pinel, qui, au sortir d’un sermon, se croyant damné, rentra chez lui et tua ses enfants, pour leur épargner le même sort. Souvent aussi cette forme de délire conduit au refus de nourriture. « Je suis indigne de manger, » dit le malade, et il refuse toute espèce d’aliment.

Enfin, il est deux idées qui correspondent fréquemment à l’idée de la damnation : ce sont la croyance à l’immortalité personnelle, et l’impulsion au suicide. Dans le célèbre mémoire d’Esquirol, toutes les malades dont il est question prétendent qu’elles ne mourront jamais, qu’elles sont destinées à rester éternellement sur la terre ; et, dans un travail récent, Cotard a de nouveau appelé l’attention sur ce sujet.

Un fait non moins avéré, c’est l’impulsion au suicide qui persécute la plupart des aliénés qui se croient éternellement perdus. C’est là une contradiction apparente qui s’explique cependant assez logiquement par le désir d’en finir avec les incertitudes d’une situation intolérable.

Nous l’avons dit au début, les lypémaniaques qui se croient damnés sont, dans bon nombre de cas, exempts d’hallucinations ; quand celles-ci se produisent, elles servent en quelque sorte de transition entre la forme simple que nous venons de décrire et la forme plus compliquée qui constitue la possession.

C’est ici qu’apparatt l’un des phénomènes les plus curieux et les plus caractéristiques de l’aliénation mentale le dédoublement de la personnalité, qui existe sans doute dans une certaine mesure chez tous les hallucinés, mais qui acquiert son expression la plus complète chez les possédés. C’est cet état psychologique qui vient donner un corps à leur délire et transformer en réalités palpables et sensibles les idées lugubres qui flottent dans leur esprit. C’est alors que le sujet se croit habité par un esprit immonde, dont il sent nettement la présence, et dont tes pensées, les impulsions et les actes viennent se mêler et se confondre avec les productions spontanées de son propre esprit [2].

Il nous reste à parler des sorciers, qui, charlatans ou aliénés, ont joué un rôle immense au moyen âge et rie sont point encore absolument discrédités aujourd’hui.

S’il s’agissait seulement de ces imposteurs qui, au milieu d’une population ignorante et grossière, se prétendent armés d’un pouvoir surnaturel, la science n’aurait vraiment pas à s’occuper d’un pareil sujet ; mais il est absolument incontestable que, même de nos jours, il est des hallucinés qui croient positivement être entrés en rapport avec le diable et avoir assisté à ces réunions fantastiques où les sorciers s’assemblent pour se livrer aux pratiques d’un culte à rebours.

On peut se demander, en présence des récits plus ou moins concordants des accusés dans les procès du moyen age, s’il n’a point existé, à une certaine époque, des réunions affectées à des cérémonies monstrueuses. Les rapports de l’Europe occidentale avec l’Orient musulman, où l’on trouve encore aujourd’hui des adorateurs du diable (les Yézidis) et des religions étranges, comme celle des Druses, ont pu introduire parmi nous des sectes dont les réunions ont bientôt dégénéré en festins tumultueux. Quoi qu’il en soit, au dire des sorciers, le sabbat était une sorte de foire publique, tenue dans des lieux écartés. On s’y livrait à des tours de force grotesques qui ne dépassaient point peut-être les capacités de nos prestidigitateurs modernes. On y rendait un hommage obscène au diable, qui se montrait tantôt sous une forme humaine, tantôt sous la figure d’un animal. On s’y livrait à des repas fantastiques où la chair humaine jouait un grand rôle ; on y mangeait des jambes de sorciers et d’autres mets analogues. Enfin, on y faisait l’amour en public ; non seulement les sorciers et les sorcières se livraient les uns aux autres, mais l’honneur suprême consistait à s’unir au diable en personne. Toutes les sorcières paraissaient extrêmement flattées quand elles pouvaient se vanter d’avoir été les maîtresses de Satan, et cependant, toutes étaient d’accord pour déclarer que ses approches étaient extrêmement douloureuses et que la semence du diable était froide, ce qui ne l’empêchait pas d’être féconde ; car la plus haute noblesse parmi les sorciers consistait à être le fils du diable et d’une sorcière.

Qu’il y ait eu ou non un fond de réalité dans ces récits, il est incontestable que l’aliénation mentale a joué un rôle immense chez les sorciers, dont plusieurs étaient sans doute dupes et charlatans à la fois. Aujourd’hui la sorcellerie ne se rencontre guère que chez des individus isolés. On a prétendu que ce genre de délire ne se rencontrait plus que chez les paysans ; c’est là une erreur, car j’ai eu souvent l’occasion d’en rencontrer des exemples chez des habitants de Paris, et même chez des gens assez cultivés. J’ai vu, il y a quelques années, un homme fort intelligent et d’un esprit cultivé ; il s’était adonné à des invocations surnaturelles après avoir lu certains ouvrages de spiritisme, et il avait fini par évoquer un mauvais esprit ; mais, semblable à ces enchanteurs maladroits qui, faute de connaître les formules sacramentelles, après avoir fait paraître le diable, ne pouvaient plus se débarrasser de lui, il était resté en tête à tête avec son persécuteur et se croyait lié par un pacte irrévocable, qui le rendait esclave du démon auquel il avait voulu commander.

Messieurs, si nous établissons un parallèle entre la forme dépressive et la forme expansive de la folie religieuse, nous verrons qu’il existe entre elles de nombreuses ressemblances. L’une et l’autre se correspondent par la multiplicité des hallucinations, par la tendance au développement épidémique, par la prédominance même exagérée des troubles hystériques et convulsifs, enfin par l’excitation sexuelle. Cependant la démonomanie diffère de la théomanie par sa plus grande curabilité. C’est surtout dans les cas de folie épidémique que l’on parvient à guérir les malades en les disséminant et en les arrachant du milieu où leurs idées ont pris naissance. Toutefois, il existe des cas de guérison chez des malades isolés et surtout chez les possédés. La lypémanie simple, sans hallucinations, qui se manifeste uniquement par la crainte de la damnation, est beaucoup plus opiniâtre et plus difficile à guérir.

Quand la maladie persiste pendant un long espace de temps, elle se termine presque toujours par la démence, comme dans la forme précédente [3].

P.-S.

Texte établi par Abréactions Associations, à partir de l’ouvrage de Benjamin BALL, Leçons sur les maladies mentales, Éd. Asselin et Houzeau, (2ème édition) Paris, 1890.

Notes

[1La Psychologie morbide, p. 269

[2Nous avons longuement insisté sur ce phénomène dans nos leçons sur les hallucinations. C’est ce qui nous dispense d’y revenir aujourd’hui.

[3À cette étude sur la folie religieuse, je devrais joindre quelques mots sur un sujet qui s’y rattache de près, je veux parler de la folie érotique. Mais pour ne point augmenter outre mesure les dimensions de cet ouvrage, je préfère renvoyer le lecteur au petit livre que j’ai publié sur ce point. (La folie érotique. Paris, Baillère, 1888.)

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