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Édouard Pichon

Rêve d’une femme frigide

Revue Française de Psychanalyse (1932)

Date de mise en ligne : dimanche 22 janvier 2012

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Édouard Pichon, « Rêve d’une femme frigide », in Revue Française de Psychanalyse, Tome V, n° 2, Éd. Doin et Cie, 1932, pp. 220-228.

Rêve d’une femme frigide
Par Édouard PICHON
Communication du 13 mai 1930
au Groupe de l’Évolution psychiatrique

Ce que j’apporte ici, c’est simplement du matériel clinique avec l’indication de ce que j’ai cru pouvoir en tirer. N’est‑ce pas en soumettant ainsi aux confrères notre travail clinique que nous pourrons amener des discussions qui soient vraiment fructueuses au point de vue de l’art médical, auquel nous sommes tous ici si fermement attachés ? Les documents que je présente sont tirés d’une psychanalyse que j’ai actuellement en train.

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La personne dont il va s’agir est une femme de 42 ans, que j’ai désignée antérieurement sous le nom de Nina [1], Mais doit il est nécessaire que je fasse un portrait sommaire avant de passer au récit de la séance qui fera le principal morceau de cet exposé.

Nina est en psychanalyse chez moi depuis la rentrée des vacances 1929. Elle est venue demander le secours psychiatrique parce qu’elle se sent « dispersée », — c’est son terme, — qu’elle ne peut faire aucun travail suivi et qu’elle souffre d’une frigidité absolue dans les rapports sexuels.

La vie de cette malade est extrêmement curieuse. Fille d’une mère relativement instruite et d’un père d’origine paysanne devenu, à la ville, franchement crapuleux, elle a eu, de façon consciente, pendant toute son enfance, une répulsion nette pour son père. Elle a de plus été tiraillée entre ses deux grand-mères, l’une citadine, l’autre paysanne, de caractères très opposés, fertiles en critique sur leur bel‑enfant respectif, mais s’accordant parfaitement pour reprocher à la malheureuse Nina et son sexe et sa ressemblance avec le bel‑enfant respectivement haï.

De plus, c’est chez la grand-mère paternelle, dans un village de province, que Nina passa le plus clair de l’année jusqu’à l’âge de neuf ans, et il semble que là‑bas elle ait eu à subir une exhibition sexuelle, voire même des tentatives d’attouchements érotiques, de la part de certain paysan.

Je passe ici sous silence le rôle des frères et soeurs de la malade dans la constitution de la névrose ; l’étude de ce rôle m’entraînerait trop loin et n’est pas absolument indispensable à la compréhension du morceau d’analyse dont il va s’agir ici.

Adolescente, Nina se fait dépuceler par un garçon qui ne lui plaît pas. Elle n’y prend aucun plaisir, mais fait cela en quelque sorte par devoir, parce qu’elle considère cela comme la porte d’une vie féminine indépendante.

À dix‑neuf ans, elle s’enfuit de la maison paternelle ; désormais elle vit de galanterie ; il faut bien gagner son pain ! Mais, d’une part, les hommes la dégoûtent, et jamais elle ne connaît de volupté sexuelle avec eux ; d’autre part, chose invraisemblable, cette femme vénale se dit peu attachée à l’argent, et, de fait, elle passe son temps à se laisser gruger, dépouiller, voler par qui veut.

Elle épouse enfin un de ses amants, et désormais lui est fidèle. Mais elle reste absolument frigide. Comme je l’ai noté ailleurs [2], elle cache rigoureusement à son mari qu’elle ait encore de la famille, et lui laisse tout ignorer de ses origines.

Enfin, point important, il n’est pas une seule des manifestations de l’humanitarisme doctrinaire dans quoi elle ne donne : elle suit les cours de l’École Sociale, elle est féministe, pacifiste, internationaliste, elle fréquente le cercle « La Russie Neuve » ; elle est végétarienne, naturiste, et serait sans doute nudiste sans l’extrême frilosité qu’entraîne son état endocrinien ; elle s’intéresse aussi, quoique moins étroitement, à la théosophie et au mazdanéisme.

Peut‑être cet état d’esprit, dont pourtant il nous a été donné de trouver la racine pathologique, à savoir son inacceptation de son rôle de femme dans l’amour et dans la société, a‑t‑il eu au moins l’effet salutaire de l’amener à la psychanalyse, qu’elle a confondue à tort dans le bloc des idées démagogico‑rousseauistes à quoi elle était attachée.

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Quant à ce qui est de son attitude dans le travail psychanalytique, elle est encore au stade de tension consciente.

Je m’explique.

D’après mon expérience personnelle, il me semble que vis‑à‑vis de la règle fondamentale d’abandon absolu aux associations libres, on puisse schématiquement distinguer trois attitudes du patient :

Tension consciente : le patient, sous prétexte d’associer, discourt, expose des théories, analyse des sensations, suppute des réactions, ratiocine. Et lui‑même s’il a ce moindre grain de bonne foi nécessaire dès le début de la psychanalyse, reconnaît qu’il est comme tendu, qu’il y a en lui une réelle gêne à obtenir l’abandon réel, sans liaisons logiques, que le psychanalyste réclame.

Faux abandon : à ce stade, le patient a plus d’aisance. La tension consciente s’est relâchée, et de fait on voit sortir déjà, par le jeu souple des associations libres, une série de problèmes importants. Pendant des mois, le psychanalyste, au moins s’il n’est pas suffisamment réfléchi ou expérimenté, peut croire qu’il « tient » son patient.

Mais un beau jour, un rêve révèle nettement un manque de sincérité profonde. Le malade est resté hypocrite vis‑à‑vis de lui‑même. On le démasque ; et il arrive à un abandon plus réel.

Mais ce peut n’être pas encore l’abandon absolu. Le faux abandon est non pas un palier, mais un escalier. L’histoire de son démasquement progressif est en somme l’histoire des résistances : et l’on peut se considérer comme bien près du terme de l’analyse quand on a véritablement atteint le troisième stade, l’abandon vrai, dans lequel les associations sont vraiment libres. On voit ici l’intérêt qu’il y a pour le psychanalyste à tenir la main à la règle fondamentale des associations libres, puisqu’au fond arriver a l’observation réelle de cette règle est pour ainsi dire avoir mené la psychanalyse à bien.

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Ceci dit, voici le récit même de la séance du 8 mai 1930, j’en dira ensuite la signification présumée.

C’est la malade qui parle :

J’ai eu un rêve, cette nuit, dont voici le texte :

Rêve. — Je me réveille dans ma chambre. J’aperçois, au‑dessus de la fenêtre du jardin, à l’extérieur de la croisée, du feu. Les flammes augmentent, font flamber tout le mur. Je veux sortir par la porte de ma chambre, mais j’ai perdu du temps à m’habiller. Je ne peux plus atteindre cette porte. Les flammes cependant cheminent sous le plancher devenu translucide, dans la direction de mon lit et de la fenêtre de la rue. J’essaie d’appeler maman, mais ne puis pas. Ma voix est assourdie, étranglée, je ne profère pas un son utile. D’ailleurs, je veux appeler maman, mais je sais bien que ce n’est pas ma mère, mais mon mari, qui viendrait. Je me dis qu’à la rigueur je sauterais par la fenêtre de la rue. Mais, comme miraculeusement, le feu s’apaise.

Associations. — Le feu faisait des lignes plutôt que des flammes. C’était rouge, mais ça n’avait pas le même mouvement que des flammes. Ça s’avançait en triangle à partir de la fenêtre du jardin.

La disposition de ma chambre dans le rêve est exactement celle de la réalité.

Dans le rêve, le feu ne me surprenait pas. Il y avait longtemps que je m’y attendais.

Cet incendie évoque en moi deux idées différentes : ou l’éteindre, ou m’en aller.

Le feu m’attire beaucoup. Je trouve cela très joli. Et cependant le feu c’est quelque chose qui ne doit pas être, qu’il faut éteindre.

J’ai vu hier mon frère, qui m’a parlé de son petit garçon. Ce bébé prend beaucoup d’importance dans la vie de son père. Celui‑ci gronde souvent sa femme et notre mère sur la façon dont elles élèvent ce petit. Mais il en parle a son aise. Ce n’est pas lui qui est tout le temps à la maison. II voit les choses de haut et de loin. Or, pour bien juger une situation, il faut soi‑même être dedans.

L’incendie du rêve s’éteint seul. C’est presque miraculeux.

Le côté de la rue, je n’y regarde presque jamais. En effet, du côté jardin, j’ai une jolie vue, très étendue, très agréable. Et personne ne peut me voir. Je peux me mettre nue à cette fenêtre‑là sans qu’on me voie. Le parfum des lilas monte vers moi sans que je bouge. Mais on a, sur mon ordre, commencé à couper un rosier qui montait vers la fenêtre. La pluie a empêché qu’on achève le travail, mais toute une partie du rosier est morte et tombera.

Figure 1

Mon homme de peine ne fait pas le jardin assez vite. Quand une partie est propre, l’autre est déjà sale.

J’ai de grosses citrouilles dans mon jardin. Je voudrais qu’il y en eût de comme ça chez Mme B. J’ai vu Mlle B. hier soir. J’ai de l’amitié pour elle. Mon mari est si simpliste qu’il m’agace ; il ne peut pas voir des femmes avoir de l’amitié l’une pour l’autre sans s’imaginer que cela va beaucoup plus loin. Mme B. m’a montré des photos d’elle dans diverses circonstances de sa vie. Mon mari en conclut qu’elle me veut sexuellement. Il ajoute quelque chose de sexuel à tout.

Chez ma grand-mère, il y avait aussi un côté rue et un côté jardin. Du côté jardin, il y avait une petite office, qui donnait sur le jardin par une fenêtre grillagée, et dont la porte s’ouvrait, juste en face cette fenêtre, dans la salle.

À côté de cette office, il y avait un bûcher qui avait une porte sur le jardin. Mais on n’y allait que par le jardin. Il ne communiquait pas avec la salle.

J’avais toujours très peur quand il fallait aller dans ce bûcher il fourmillait d’araignées. Ce n’était pas propre. Il y avait de tout là-dedans.

Figure 1

J’ai toujours eu terriblement peur des araignées. En 1915 ou 1916, au lac X…, j’avais une chambre dans un bâtiment d’hôtel eN bois ; il y avait beaucoup d’araignées. II me fallait ou les tuer moi-même, ou mourir de peur. J’ai dû me résigner à les tuer. Encore n’était‑ce que des faucheux, moins dégoûtants que les araignées du bûcher.

Avant la guerre, à Y…, j’avais loué un appartement. Le soir, une énorme araignée est venue se balancer au‑dessus de mon lit. J’ai dû aller coucher à l’hôtel. C’est ma femme de ménage qui a tué l’araignée le lendemain matin.

Les araignées sont comme des vampires. Elles attirent tout à elles. D’un petit coup, elles mettent une bête à mort. Et puis, c’est vraiment trop laid, ces grandes pattes velues.

Hier, j’en ai tué une.

Le feu, dans le rêve, dessinait des lignes comme des nuages. Il semblait s’avancer par lignes arrondies, en feston, qui s’avançaient les unes sur les autres, s’allongeaient. Les nuages sont souvent représentés comme ça sur les dessins.

Au‑dessous de la petite ville de L…, en hiver, j’ai vu des levers de soleil sur des mers de nuages tout roses. J’étais avec M… Nous avons cueilli des fleurs rouges. C’était en février, et il y avait du soleil, des papillons et des violettes, des pensées.

La fenêtre de la rue, c’est le derrière de ma chambre. Elle donne sur le toit du garage. Sur ce toit il y a toujours des détritus que les bonnes y jettent. Il y a en ce moment une vieille pince à linge, une mèche de lampe, de la ficelle, un chiffon. C’est dégoûtant. Et puis c’est du côté nord. Il n’y a aucune raison de regarder par là.

J’aurais voulu sortir par la porte. Mais j’avais mis trop de temps à m’habiller.

Aujourd’hui, j’ai des désirs alimentaires. Je voudrais manger du pain d’épice. J’ai été très gourmande. Je le suis encore, et pourtant je ne mange pas. Ça, c’est une chose que je ne comprends pas. J’en arrive même à ne plus trouver de goût aux choses. Je n’aime plus que les fruits, par exemple les fraises, les pêches. Ou m’en donnerait un kilog de chaque, je ne m’arrêterais que quand ce serait fini.

*
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Voilà tout l’essentiel des associations fournies dans cette séance. Avec ce que j’ai dit antérieurement de l’histoire de la malade, l’on va être en état de comprendre et de critiquer la façon dont j’interprète ce rêve.

C’est essentiellement un rêve de résistance, en même temps qu’un rêve historique qui résume l’histoire psychique de la malade.

Par l’association concernant son frère, elle me dit : « Vous êtes bien bon, vous qui m’accusez, me grondez, voulez me mener à l’érotisme sexuel normal : vous ne pouvez pas juger la situation puisque vous n’êtes pas dans la maison, c’est‑à‑dire pas dans moi. »

Car la maison (fig. 2), la chambre (fig. 1), c’est elle. Ce feu, auquel elle s’attendait bien, c’est‑à‑dire qu’elle sentait bien que je voulais faire rentrer en elle, comme il y est effectivement entré autrefois, c’est l’érotisme. Implorer jamais contre lui un secours extérieur, c’est un leurre. Sa mère elle‑même, qui a dû tant souffrir d’avoir un mari si grossier, a pourtant, chose révoltante, accepté ce mari. Indignation que Nina a souvent émise au cours de nos séances. Et si elle essayait d’appeler cette mère au secours, c’est le mari qui viendrait, c’est‑à‑dire l’agresseur érotique le plus qualifié.

L’érotisme entre par la fenêtre du devant (fig. 1), par la vulve, et se dirige vers elle pour l’embrasser. C’est lui la belle vue, c’est lui l’odeur de lilas. Mais elle en a peur, car c’est lui aussi, ces araignées velues qui rappellent les poils pubiens. Elles veulent tout prendre et tuent tout : tel le mâle si on lui en laisse latitude. Aussi Nina a‑t‑elle fait couper le rosier qui voulait envahir sa chambre. Aussi a‑t‑elle muré les araignées ; le bûcher, qui donne sur le jardin (fig. 2), ne communique plus avec l’intérieur de la maison : image frappante de la frigidité : les plaisirs de l’orgasme n’arrivent plus jusqu’à elle. Elle n’est nullement intéressée dans les coïts auxquels elle livre son corps. Ainsi cette femme, pendant les longues années où elle a gagné son pain en pratiquant l’acte sexuel, ne participait pas à cet acte. (Cf. : « Je peux me mettre nue sans qu’on me voie ».)

Au moins aurait‑elle pu sortir, c’est‑à‑dire regarder sur la vie et en jouir érotiquement, par la fenêtre de derrière ou par la porte (fig. 1).

Par la fenêtre de derrière (fig. 1). Ce derrière de la maison, pat lequel on jette les détritus qu’on ne veut plus voir, ce nord, c’est l’anus. Cette partie du rêve se rattache à une ébauche d’analyse de l’érotisme anal déjà acquise antérieurement.

La porte (fig. 1), c’est la bouche, c’est l’érotisme oral. C’est du moins ce que me porte à penser le fait que l’idée de la porte amène immédiatement les associations sur la gourmandise de la malade. De ce côté, il y a un danger pour elle, car, sous l’influence de la psychanalyse qui lui a montré que son ascétisme alimentaire avait la signification pathologique d’un retranchement d’érotisme, elle a tendance, ces derniers temps, à redevenir gourmande.

Or, elle ne veut admettre aucun des érotismes. Et, malgré ses instincts, malgré mes efforts, elle arrive, à la fin du rêve, à éteindre absolument l’incendie, c’est-à-dire à conserver cette attitude froide, enfermée en elle‑même, purement ratiocinante et privée de toute satisfaction érotique qui est la sienne depuis longtemps et à laquelle elle tient passionnément.

Pourquoi elle y tient, quel avantage elle en retire, ce rêve‑ci ne nous l’indique pas. C’est un des objectifs essentiels de la psychanalyse ultérieure que de le découvrir.

P.-S.

Texte établi par PSYCHANALYSE-PARIS.COM d’après l’article original d’Édouard Pichon, « Rêve d’une femme frigide », in Revue Française de Psychanalyse, Tome V, n° 2, Éd. Doin et Cie, 1932, pp. 220-228.

Notes

[1 Édouard Pichon, « Court document d’onirocritique », Revue française de psychanalyse, tome III, pp. 482 et suivantes.

[2Loc. cit.

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