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La paranoïa Schreber

Schreber et la langue des oiseaux

Séance du jeudi 25 novembre 2004

Date de mise en ligne : samedi 27 novembre 2004

Auteur : Christophe BORMANS

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La dernière fois, on a parlé de rats, cette fois, on va parler d’oiseaux. On va “parler d’oiseaux”, et l’on va même “parler l’oiseau”. On va en effet s’intéresser plus particulièrement ce soir au chapitre XV des Mémoires de Schreber, chapitre XV intitulé : “Jeux humain” (ou “Jeu avec l’homme”) et “jeux de miracle”. - Appels à l’aide. - Oiseaux parleurs. Bref, nous parlerons tout de même de signifiant...

Alors, vous savez comment Lacan introduit le signifiant dans son séminaire sur les psychoses : “Oui, je viens dans son temple adorer l’Éternel...”. Et bien commençons, nous, si vous le voulez bien par le verset 26 du Livre I de la Genèse...

Dominez ! ... Sur les oiseaux du ciel

“Puis l’Éternel dit : Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre, et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre” (1,26).

Et, deux versets plus loin, au verset 28 :

“Dieu les bénit, et Dieu leur dit : Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, et assujettissez-là ; et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre” (1,28).

Alors, effectivement, ça avait mal commencé cette histoire, cette injonction (souvenez-vous de l’injonction de jouissance) que l’homme devait dominer sur les animaux. Ça avait mal débuté, avec les reptiles, bien évidemment, c’est-à-dire avec l’épisode du serpent. Mais avec Paul Schreber (et son Dieu à lui) ça continu... Ça continue à mal se passer avec le rat, mais surtout, après l’éclatement de la maladie cette fois, ça continu non pas avec les créatures qui rampent au bas de l’arbre, mais bien avec celles que l’on trouve généralement sur ses branches : avec les oiseaux.

Loin de dominer les oiseaux, ce sont les oiseaux qui dictent à Schreber leurs injonctions et qui déchargent sur lui leur “poison de cadavre” !

Vous savez qu’en mars 1894, s’ouvre pour Schreber ce qu’il appelle à la fois la “période la plus atroce” de sa vie et à la fois son “Temps sacré”. “Temps sacré”, durant lequel s’enchaîneront les visions de fin du monde (Ariman, Ormuzd, etc.), c’est au chapitre IV des Mémoires, Schreber est encore à la clinique du Dr. Flechsig, à Leipzig. C’est juste après que sa femme s’absente pour aller voir son Père à Berlin. C’est là, véritablement le déclenchement, non pas de la maladie, mais du délire.

Souvenez-vous que pour Schreber, un “grand trou dans le temps” s’est “creusé dans l’histoire de l’humanité” : il parle d’extinction des “horloges du monde”.

“Temps sacré” et “grand trou” dans l’histoire de l’humanité, Schreber n’est pas le seul, ni surtout le premier, à en avoir parlé. Un “grand trou” qui s’ouvre dans l’histoire de l’humanité, il faut bien reconnaître, que ça nous rappelle tout de même une histoire que l’on adore, qui nous passionne lorsque l’on est enfant : c’est la fameuse “Arche de Noé”. C’est au chapitre 7 de la Genèse.

Vous souvenez de quoi il s’agit ? Il s’agit, précisément, de reconstruire une génération de “petits hommes faits d’esprit”... Noé !

Écluses des cieux & ventricules du ciel

Noé a 7 jours pour mettre tout ce beau monde dans son Arche :

“Car, encore sept jours, et je ferai pleuvoir sur la terre quarante jours et quarante nuits, et j’exterminerai de la face de la terre tous les êtres que j’ai faits” (7,4).

Après cela, donc, on n’y va pas de main morte, comme on dit : extermination pure et simple, en d’autres termes : il s’agit de creuser un “grand trou” dans le temps, un grand trou dans l’histoire de l’humanité.

Sept jours après, donc, un déluge d’eau s’abat sur la terre pendant quarante jours et quarante nuits, Noé à six cents ans :

“L’an six cent de la vie de Noé, le second mois, le dix-septième jour du mois, en ce jour-là, toutes les sources du grand abîme jaillirent, et les écluses des cieux s’ouvrirent” (7,11).

Les écluses des cieux ou les “vestibules du ciel” ? Car à proprement parler, “Vorhöfe des Himmels” (traduit par N. Sels et P. Duquenne par “Vestibules du ciel”), il s’agirait plutôt là de “ventricules” du ciel. À savoir quelque chose qui, comme les écluses, sert à “faire passer” (ce qui est le cas il est vrai du vestibule), à “faire entrer”, sauf que dans le cas de “ventricule”, ce n’est pas de manière passive. “Ventricule”, de “ventriculus” en latin : “petit ventre”.

Enfin, entrent dans le vestibule de l’arche, si vous voulez - et outre Noé et, certes, sa femme -, Sem, Cham et Japhet, les fils de Noé, et leurs trois femmes avec eux. Et puis, bien entendu :

“Tous les animaux selon leur espèce, tout le bétail selon son espèce, tous les reptiles qui rampent sur la terre selon leur espèce, tous les oiseaux selon leur espèce, tous les petits oiseaux, tout ce qui a des ailes” (7,13-14).

Et puis, Dieu ferme la porte sur Noé (7,16) et le déluge se fait pendant quarante jours sur la terre : la crue soulève l’arche, elle s’élève au-dessus de la terre et des montagnes, et l’arche flotte-là, sur la surface des eaux, à pas moins de 15 coudées au-dessus des montagnes. Et donc, soudain, le grand trou :

“Tout ce qui se mouvait sur la terre périt [...]. Tous les êtres qui étaient sur la face de la terre furent exterminés, depuis l’homme jusqu’au bétail, aux reptiles et aux oiseaux du ciel : ils furent exterminés de la terre. Il ne resta que Noé, et ce qui était avec lui dans l’arche” (7,21-23).

Alors voilà, nous sommes bien-là, au début du chapitre XV des Mémoires de Schreber, il y a peut-être eu une nouvelle génération de “petits hommes faits d’esprit” Schreber ou Noé, comme vous voulez, mais la question qui se pose, surtout pour les deux, et pour Schreber notamment, c’est la question de savoir si ça s’est asséché quelque peu au-dehors, autrement dit : “Qu’est-il advenu de cette maudite histoire ?

Alors, voilà, écoutez bien, parce que c’est exactement cette question que se pose Schreber au début du chapitre XV :

[Lecture des trois premiers paragraphes du chapitre XV des Mémoires : « Jeux avec l’homme » et « jeux de miracle ». - Appels à l’aide. - Oiseaux parleurs.]

Alors, voilà, clairement Schreber se pose la question - puisque ça à l’air d’aller un peu mieux - si dehors, au-dehors de son arche à lui (l’Asile), hé bien s’il fait beau, si tout est asséché ! Si surtout, la colère de dieu s’est retirée : c’est-là la fameuse “retraite”.

C’est d’ailleurs pour ça qu’il écrit ses Mémoires : tout le livre, toute la rédaction du livre est motivée par cette question !

Et bien figurez-vous que oui, c’est presque asséché, sauf qu’il y a encore quelques restes, des restes de cadavre et des restes de “ventricules du ciel”, et ces restes, hé bien, ils prennent désormais la forme d’oiseaux :

“Depuis quelques années, les nerfs en question (restes des anciens ventricules du ciel), par une magie que je ne peux expliquer autrement que manifestement fondée sur un lien des plus intimes avec ce qu’il y a de plus merveilleux et divin dans la Nature et la Création, s’avance désormais vers moi sous la forme d’oiseaux étonnants [Gewunderter Vögel]. Il est, en effet, tout à fait indubitable pour moi, qu’il s’agit, concernant les nerfs contenus dans ces oiseaux, de restes (des nerfs dépareillés) d’âmes humaines désormais béatifiées, et je me base pour établir ce fait, sur plus d’un millier de perceptions réelles qui tous les jours m’arrivent et se répètent depuis maintenant des années” (Mémoires, Chapitre XV).

Donc il y a des “restes”, et mon Schreber est là, à regarder les oiseaux, et attend de savoir si c’est tout de même sans danger (malgré ces “restes”), s’il peut bien sortir de son arche à lui, de son asile. Car vous vous souvenez en effet comment ça se termine, cette histoire d’Arche de Noé ?

Le Fort Da, le corbeau et la colombe

Parce qu’il est vrai que là aussi, l’Éternel avait un peu oublié toute cette histoire d’arche, et qu’il avait, il faut bien le reconnaître, laissé Noé quelque peu “en plan”... À tel point qu’au début du chapitre 8 de la Genèse, on nous précise que Dieu finit par se souvenir de Noé et de son Arche : “Mais un jour, Dieu se souvint de Noé et Dieu fit passer un vent sur la terre, et les eaux s’apaisèrent” (8.1).

Dès lors : “Les sources de l’abîme et les écluses [ventricules] des cieux furent fermées, et la pluie ne tomba plus du ciel” (8,2), bref au bout de cent cinquante jours, ça commence à se calmer, et au bout d’un certain temps (8,6), Noé peut ouvrir la fenêtre de l’arche.

Et là, vous savez comment ça se passe à ce moment-là ? Noé lâche d’abord le corbeau, “partant et revenant, jusqu’à ce que les eaux eussent séché sur la terre” (8,7) ; et puis il lâche surtout la colombe :

“Il lâcha aussi la colombe, pour voir si les eaux avaient diminué à la surface de la terre. Mais la colombe ne trouva aucun lieu pour poser la plante de son pied, et elle revint à lui dans l’arche, car il y avait des eaux à la surface de toute la terre. Il avança la main, la prit, et la fit rentrer auprès de lui dans l’arche.

Il attendit encore sept autres jours, et il lâcha de nouveau la colombe hors de l’arche. La colombe revint à lui sur le soir ; et voici, une feuille d’olivier arrachée était dans son bec. Noé connut ainsi que les eaux avaient diminué sur la terre.

Il attendit encore sept autres jours ; et il lâcha la colombe. Mais elle ne revint plus à lui” (8,8-12).

Alors, il est tout à fait clair, n’est-ce pas, que les oiseaux parlent. Mais est-ce que c’est la colombe, l’esprit saint, qui parle ? Pas si sûr ! Car avec la colombe de Noé, nous sommes bien dans le symbolique (et non le symbolisme), et précisément parce qu’au-delà du signe, c’est l’absence de ce signe, qui signifie que c’est bon, qu’on peut y aller, qu’il y a de la vie.

La colombe - il est vrai - est généralement et consciemment, le symbole de la vie et de la paix, mais ici c’est différent Si la colombe avait été le signe ou le symbole de la vie, c’est sa présence, son retour, qui aurait dû l’entériner, signifier la vie. Or, c’est précisément le contraire : la présence de la colombe signifie que ce n’est pas bon, signifie qu’il y a encore “quelque chose de pourri !”

Vous voyez-là, qu’avec cette histoire, on est introduit (Lacan essayait de nous l’introduire avec son alternance du jour et de la nuit, vous vous souvenez), on est introduit à cette différence entre le signe et le signifiant : le signe est statique, le signifiant est dynamique (alternance). Noé lâche la colombe tout comme le neveu de Freud, dans “au-delà du principe de plaisir”, lâche sa bobine de bois entourée d’une ficelle. Le but du jeu, n’est-ce pas, c’est qu’elle ne revienne pas mais que ce soit bon quand même !

Alors voilà à quoi Schreber n’a pas accès. Pour le dire avec Paul Papahagi :
- La psychose paranoïaque reste sur le bord symbolique de la jouissance phallique et n’y a pas pleinement accès.

Pour le dire avec Lacan et Colette Soler :
- Dans “l’injure hallucinée [...] Lacan nous a appris à reconnaître le paradigme du signifiant dans le réel, comme index de l’objet indicible, suppléant au défaut de la signification phallique, ces messages” [valant comme] “signifiant dans le réel, soit du signifiant tout seul, hors chaîne, privé du S2 qui engendrerait la signification” (“L’expérience énigmatique du psychotique, de Schreber à Joyce”, Colette Soler, “L’Inconscient à ciel ouvert de la psychose”, Presses Universitaire du Mirail, Toulouse, 2002, pp. 97-114).

Ce n’est pas tant que les oiseaux parlent dans la Genèse, mais bien qu’ils représentent le signifiant, lequel est dynamique aussi bien dans son alternance que dans sa répétition. Car après ça, il faudra bien reprendre les mêmes et recommencer. Recommencer quoi ? Car que va-t-il encore une fois advenir de “toute cette maudite histoire” d’arche de Noé ? Hé bien, on en est arrivé-là, parce qu’il a bien fallu constater, notamment de la part de Dieu lui-même, qu’il y avait bien “quelque chose de pourri (rotten) au Royaume du Danemark”, c’est-à-dire, pour le dire avec Schreber cette fois, qu’il y a bien quelque chose de pourri, ici-bas, “dans les relations entre un Dieu et l’humanité”.

Et ce quelque chose de pourri, peut-être que ça a bien à faire avec la colombe, autrement dit avec le signifiant. Et pour se garantir contre les effets de ce signifiant, rien de mieux qu’un pacte (non pas un Pack, vous verrez tout à l’heure pourquoi je vous dis ça), un pacte non pas avec les “loups”, mais avec les “agneaux” en quelque sorte, c’est-à-dire un pacte avec les hommes, ceux de la descendance de Noé.

Car c’est bien à la suite de cette histoire de “grand trou”, de ce déluge, que l’Éternel propose - et notez-le pour la première fois -, un pacte, une alliance. Cette alliance, est symbolisée - vous vous en souvenez - par l’Arc : l’arc-en-ciel. Et pour sceller cette alliance, il faut, bien entendu, sacrifier quelque chose... Dans ce quelque chose, vous ne vous étonnerez pas qu’on insiste ici sur les oiseaux :
- “Noé bâtit un autel à l’Éternel ; il prit de toutes les bêtes pures et de tous les oiseaux purs, et il offrit des holocaustes sur l’autel” (8.20).

Et il paraît, que (c’est le verset suivant) : “L’Éternel sentit une odeur agréable” (8,21). Bref, une odeur apparaît-là, ou si vous me permettez l’expression : un peu de réel pointe tout de même son nez dans tout ce symbolique !

Et l’Éternel de préciser désormais : “Je ne maudirai plus la terre, à cause de l’homme, parce que les pensées du cœur de l’homme sont mauvaises dès sa jeunesse ; et je ne frapperai plus tout ce qui est vivant, comme je l’ai fait. Tant que la terre subsistera, les semailles et la moisson, le froid et la chaleur, l’été et l’hiver, le jour et la nuit ne cesseront point” (8,21-22).

Voilà, tout ça pour ça ! Bien évidemment, pour que ça recommence, pour que l’alternance puisse se faire, enfin, de nouveau ! Voilà tout l’objet du sacrifice ! Après le sacrifice, ça recommence, mais cette fois-ci, on accepte l’alternance ! Parce que L’Éternel a beau dire qu’on ne la lui fait pas deux fois... Ça va quand même recommencer ! On ne la lui fait pas deux fois, parce que “la postérité des fils de Noé, Sem, Cham et Japhet” qui “naquit après le déluge” (10,1), c’est désormais par eux que vont être peuplées les îles, les nations ; et précise-t-on (10,5) : selon leurs terres, selon leurs familles, selon leurs nations, et surtout selon la langue de chacun.

C’est là en effet, après cet épisode du déluge et de l’arche, qu’il est pour la première fois, question de la multiplicité des langues, c’est-à-dire que l’on essaye de sortir de “la langue”, de la langue de l’arche de bois peut-être - peut-être de “la langue” de bois, qui sait ? Car que dans cette histoire d’arche et d’arc, la différence des langues soit au centre, voilà qui est confirmé par le fait que c’est immédiatement après, au chapitre suivant (chapitre 11 de la Genèse), que l’on retrouve le fameux épisode dit de la tour de Babel.

La langue des oiseaux

Car dans une sorte de “Flash-back” dont la Genèse est il est vrai coutumière, on revient ici, à cet endroit précis, en introduction du chapitre XI, sur la diversité des langues des enfants de Noé, en précisant d’emblée que : “Toute la terre avait une seule langue et les mêmes mots” (11.1). C’est là donc l’épisode de la tour de Babel, étroitement corrélé à celui de l’arche, puisque juste après l’épisode qui dure neuf versets, on reprend, au verset 10 de ce chapitre XI, la postérité des fils de Noé. Voyons cela :

“Toute la terre avait une seule langue et les mêmes mots. Comme ils [les petits-fils de Noé] étaient partis de l’orient, ils trouvèrent une plaine au pays de Schinear, et ils y habitèrent. Ils se dirent l’un à l’autre : Allons ! faisons des briques, et cuisons-les au feu. Et la brique leur servit de pierre, et le bitume leur servit de ciment. Ils dirent encore : Allons ! bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet touche au ciel, et faisons-nous un nom, afin que nous ne soyons pas dispersés sur la face de toute la terre. L’Éternel descendit pour voir la ville et la tour que bâtissaient les fils des hommes. Et l’Éternel dit : Voici, ils forment un seul peuple et ont tous une même langue, et c’est là ce qu’ils ont entrepris ; maintenant rien ne les empêcherait de faire tout ce qu’ils auraient projeté. Allons ! descendons, et là confondons leur langage, afin qu’ils n’entendent plus la langue, les uns des autres. Et l’Éternel les dispersa loin de là sur la face de toute la terre ; et ils cessèrent de bâtir la ville. C’est pourquoi on l’appela du nom de Babel, car c’est là que l’Éternel confondit le langage de toute la terre, et c’est de là que l’Éternel les dispersa sur la face de toute la terre.” (11,1-9).

Et, là, on reprend la postérité des fils de Noé : “Voici la postérité de Sem. Sem, âgé de cent ans, engendra Arpacschad, deux ans après le déluge” (11,10), etc.

Ce n’est donc pas surprenant, qu’après que ça se soit un peu asséché pour Schreber aussi, ça lui revienne tout de même sous la forme d’oiseaux, cette histoire de “grand trou”, sous la forme d’oiseaux étonnants (miraculés ou miraculeux), sous la forme d’oiseaux parleurs.

Mais comme pour Schreber, ce signifiant est lâché dans le réel, c’est-à-dire qu’il ne comprend pas le symbolique, le “fort da”, l’alternance des allés et retours des oiseaux (corbeau ou colombe), hé bien ce qui est forclos dans le symbolique, revient dans le réel. Ça revient dans le réel et les oiseaux parlent ! Ils parlent, il n’y comprend rien, ou du moins, à défaut de n’y rien comprendre, il nous fait comprendre ce que, véritablement, est un signifiant. Ce sont-là, les fameuses homophonies :

[Lecture des paragraphes 15 et 16 du chapitre XV des Mémoires : « Jeux avec l’homme » et « jeux de miracle ». - Appels à l’aide. - Oiseaux parleurs.]

Alors, voilà, ce qui étonne Schreber, c’est bien cette histoire de signifiant, c’est-à-dire d’équivalence, en dehors même de ce qui est signifié. Et c’est pourtant par-là, bien entendu, Schreber nous le confirme, que passe la “volupté d’âme”, la jouissance. C’est là le complot (dirai-je la “cabale”) monté contre Schreber et rien ne vient (signification phallique) faire barrage à la jouissance. Et ces petits “phallus parleurs”, ces “oiseaux étonnants”, ils parlent quelle langue ? La langue fondamentale !

C’est quoi la langue fondamentale ? Et bien la langue fondamentale, on a coutume - on a pour tradition justement -, de l’appeler la “langue des oiseaux”. Et qu’est-ce que c’est la langue des oiseaux ? Hé bien pour comprendre ça, il faut lire “Le Mystère des Cathédrales” de Fulcanelli (Fayard, Paris, 1925, Chapitre I, Section III, pp. 55-58).

C’est qui Fulcanelli ? C’est un pseudonyme. C’est quelqu’un qui a écrit, sous ce pseudonyme, sur le mystère des cathédrales ; vous savez, ces édifices gothiques que l’on trouve au beau, au plein milieu de nos villes. L’art gothique, on a pris l’habitude de trouver ça moche, même si ça revient régulièrement à la mode dans des groupes avant-gardistes d’artistes : peintres, musiciens, etc. Mais là, l’art gothique, pour Fulcanelli, c’est bien autre chose :

[Lecture de la troisième section du livre de Fulcanelli : Le Mystère des Cathédrales.]

Alors Mireille Martini dans son article Alchimie, psychanalyse et fabrication de l’Or nous disait : “Evola écrit que l’alchimie est le déchiffrage d’une langue inconnue, la langue des principes dans la réalité, mais nous y voyons, précisait-elle, la langue des signifiants et voyons en l’alchimie l’ancêtre de la psychanalyse”. “L’art gothique est, en effet, l’art got ou cot”, noté : Xo, nous dit Fulcanelli, ce qui n’est pas sans nous rappeler ce que Richard Haddad appelle Icso-graphie (Ics-O), l’art zéro de l’inconscient.

Avec Guy Massat, L’ARGO, ce serait plutôt L’ORGA, c’est-à-dire L’ORGA-sme, la parole de la jouissance. Et non pas L’OGR-A, cet ogre de grand Autre personnifié par la Sphinge, cette “inflexible chanteuse” telle que Sophocle la nomme.

Loi-Zoo

La question que l’on peut se poser, finalement, c’est pourquoi les “oiseaux” pour qualifier cette langue fondamentale ? Bien sûr, il y a le jeu de mot, le mot d’esprit : “Loi-Zoo”... Qu’est-ce que ça voudrait dire ? Ça voudrait dire que la Loi, la vraie Loi, c’est la Loi de la jungle ! Pour peu que l’on explique ce que l’on entend par la Loi de la Jungle... Kipling, dans son livre du même nom, nous le dit clairement :

As the creeper that girdles the tree-trunk the Law runneth forward and back -
For the strength of the Pack is the Wolf, and the strength of the Wolf is the Pack
”.

À savoir, quelque chose qui serait dans ce goût-là :

“Comme la plante grimpante (liane) s’enroule au tronc de l’arbre, la Loi s’applique partout (ou, si vous préférez, s’immisce dans les moindres recoins) -
La force du loup c’est le clan (la meute), la force du clan c’est le loup”.

Cette phrase (que Luc avait postée sur le forum en réponse à quelqu’un qui demandait ce qu’il en advenait des “signifiants” lacaniens, n’est-ce pas), cette phrase ne la prenez à la légère, bêtement tirée d’un simple livre de contes d’enfant ou d’une interprétation qu’en ferait un Bruno Bettelheim. Car Kipling était un voyant, ou un voyou, comme vous voulez ! Lisez, ou regardez cet extraordinaire film, malheureusement peu connu : “L’homme qui voulu être Roi” (John Huston, 1975) :
- Pitchi, est-ce que nous avons vécu bêtement ?, demande Sean Connery à son acolyte.
- Je ne dis pas que le monde soit devenu meilleur de nous avoir naître.
- Ce serait exagéré.
- Et pas une larme ne coulera à l’annonce de notre trépas.
- De toute façon, je ne veux pas qu’on pleure.
- On n’a pas tellement de bonnes actions à notre crédit.
- Non, pas de quoi se vanter.
- Mais combien d’hommes sont allés où nous sommes allés et ont vu ce que nous avons vu ?
- Pas tellement, c’est indubitable
.

C’est là le dernier moment de cette histoire œdipienne, qui commence, je vous le rappelle, tout à fait par hasard, par le vol d’une montre - d’un “Chronos Maître”, n’est-ce pas ? -, et qui fini, non par les yeux crevés, mais avec une tête coupée dans un sac, le tout sous les auspices d’un tronc, celui de la veuve en l’occurrence.

Alors cette histoire de liane, de tronc d’arbre et de Loi, c’est tout à fait dans la veine de ce que nous racontait Guy Massat l’année dernière... Ce qu’il nous racontait à propos de l’écriture à prendre comme des nœuds... Car que trouve-t-on dans les coupes transversales des arbres, lorsque l’on aperçoit ces troncs : si ce n’est des nœuds, justement ?

Le terme “Folio”, qui désigne aujourd’hui un feuillet de livre vient du mot latin “folium” qui veut dire feuille d’arbre. Le mot “Bible” quant à lui - mais il en va de même pour les mots “Bibliographie”, etc., - tous ces mots sont tous des dérivés du grec “biblos” qui désignait la partie interne ou l’écorce d’un papyrus. Quant au mot “Volume”, il nous vient du latin “volumen” qui signifiait un rouleau de manuscrit sur papyrus. Vous voyez que l’on commence à s’enrouler ici quelque peu autour de quoi ? Hé bien tout simplement autour de la “Loi”. Car le mot “Code”, qui en français désigne un système de loi, nous vient du latin “codex” qui signifie tronc d’arbre ! Tronc d’arbre dont on se servait pour confectionner des tablettes sur lesquelles étaient écrits les codes...

“La force du loup c’est le clan, la force du clan c’est le loup” !

C’est l’adage des Scouts, des Louveteaux n’est-ce pas ? De ceux qui - comme dit Luc - sont allés écouter les paroles du chef du CLAN (LACAN), à l’Université Catholique de Louvain. Des louveteaux et de leurs Totems, hein ! Mais qu’a dit Freud dans son Totem et tabou, si ce n’est ce mot de Kipling ? Quel meilleur résumé de Totem et Tabou pourrait-on donné que : “La force de la Loi c’est le désir, la force du désir c’est la Loi” !

Alors on peut en trouver d’autres ! Exercez-vous, à cette topologie ! Parce que c’est quand même une topologie repérable de la structure du tore, cet adage de Kipling.

Donc, la loi, c’est la loi - ou les lois - du signifiant, bien entendu, comme une liane - un bout de ficelle quoi ! - qui s’enroule pour faire nœud (le nœud du tronc de l’arbre). Ça, c’est la loi de la jungle, la loi de la “Zoo-siété”, disait Richard Haddad, “Loi-Zoo” !

Vogel et Voyelle

Mais pour quitter ce versant étymologique, ou je dirai ce versant métonymique de la chaîne d’association, et pour en revenir à notre “oiseau”, l’on peut l’attaquer de front, sur un plan plus métaphorique :

O.I.s.E.A.U.

Vous avez dans ce mot, ce n’est certes peut-être pas le seul de la langue française, mais il présente tout de même cette particularité “étonnante” de faire appel à toutes les voyelles. Qu’est-ce que RSI demande Lacan ? Des lettres, et Guy Massat de nous les interpréter la dernière fois, comme des sons, dans ce passage mythologique du Consonantique à l’Alphabétique, et dans lequel la belle Europe, écartant ses jambes (n’est-ce pas, quand on commence à écrire la maîtresse vous dit bien de vous appliquer à bien faire les jambes, les jambes des lettres), la belle Europe donc, écartant ses jambes, en écarte également les cordes - vocales cette fois -, pour jouir à gorge déployée, telle une Irma infectée par la formule de la Triméthylamine. Ces voyelles : a, e, i, o, u, étant là comme les lettres de sa jouissance.

Alors “OISEAU”, ça condense ces voyelles, ces lettres de sa jouissance.

Oui, bien sûr, me direz-vous, ça tombe bien en Français, mais c’est quand même tiré par les cheveux, c’est tirer sur la corde ! Car Schreber, lui, il est Allemand. Je ne vous le fais pas dire ! Car en Allemand, l’oiseau c’est Vogel ! Ouais !
- Rappelez-vous pourtant : “Chinoiserie” pour “Jésus-Christ” n’est-ce pas ?

Et bien j’en ai un autre à vous proposer :
- “Vogel” pour “Voyel” !

Car il suffit de lui couper quelque peu la tête à cette autre lettre non moins importante, à ce G de la Gnose, n’est-ce pas, pour retomber sur nos pattes, notre “Voyel”, à savoir “Voyelle”.
- “Sprechende Vögel”, les oiseaux parleurs, n’est-ce pas ? Traduisez donc : la parole des voyelles, c’est-à-dire : le signifiant de la jouissance d’Europe !

Il n’est dès lors nullement étonnant, que dans ces oiseaux, Schreber reconnaisse des petites filles, leur donne des noms féminins :

“Par plaisanterie, mais également pour les distinguer, j’ai attribué des noms féminins à un grand nombre d’âmes de ces oiseaux, puisqu’elles peuvent être comparées dans leur ensemble, si l’on s’en réfère à leur curiosité propre, à leur aspiration à la volupté, etc., à de petites filles. Aussi, ces noms féminins ont également été repris, et maintenus en grande partie, par les rayons de dieu pour désigner les âmes des oiseaux en question” (Mémoires, chapitre XV, avant dernier paragraphe).

Voilà donc Schreber pris dans les rets de la jouissance. On peut remarquer d’ailleurs qu’en français : la chaîne o, i, S, e, a, u, X, (au pluriel) fait clairement apparaître le S du sujet de l’X (Ics) prise dans les rets du défilé des voyelles - des signifiants de la jouissance.

Voilà donc ce que Daniel Paul Schreber appelle la langue des oiseaux : la langue des voyelles, c’est-à-dire, ce par quoi l’analyste opère, ce en quoi ce que l’on fait consiste : “dénouer effectivement, pour le dire avec Lacan, ce dont le symptôme consiste, à savoir un nœuds de signifiants” (Télévision, p. 22).

Le comble, c’est qu’il paraît, selon Richard Khaitzine - auteur ésotérique ayant écrit un ouvrage surprenant sur « La langue des oiseaux » -, il paraît donc que les poèmes d’amour courtois, le Gay sçavoir comme dit Fulcanelli, ne sont que des poèmes rédigés en langue des oiseaux.

Or vous vous souvenez que Lacan, dans son séminaire Encore, prend l’exemple de la chanson d’Arnaut Daniel (et non pas Arnaud Daniel, comme écrit dans la transcription du séminaire - et qui est un troubadour du début du XIIe siècle), Lacan prend donc exemple de la chanson d’Arnaut Daniel pour illustrer que la sublimation, ça peut prendre tout de même parfois, des tours, des tournures bizarres... Bizarre, parce dans la chanson d’Arnaut Daniel, il s’agit apparemment d’emboucher une trompette, un klaxon, celui de la femme aimée : c’est-à-dire, qu’il ne s’agit pas tant ici de clitoris, que de souffler dans le “shofar” (de lui souffler un peu dans le nom du père) !

Enfin, tout ça pour vous dire qu’on verra ça au prochain numéro, au prochain séminaire, avec le chapitre suivant des Mémoires de Schreber, le chapitre XVI, et notamment cette injonction de jouissance qu’il reçoit, Schreber, sous la forme d’une question : “Pourquoi ne chiez-vous donc pas ?”.

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