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Théophile Gautier

Spirite (IV)

Nouvelle fantastique (1866)

Date de mise en ligne : mercredi 5 juillet 2006

Mots-clés :

Théophile Gautier, Spirite, Nouvelle fantastique, Éd. Charpentier, Paris, 1866.

IV

En voyant entrer le baron suédois, Malivert ne put s’empêcher de pousser un léger soupir de satisfaction. Jamais visite n’était venue plus à propos. Aussi leva-t-il vers M. de Féroë un regard empreint de reconnaissance. Guy, sans cette interruption opportune, allait se trouver dans un singulier embarras ; il lui fallait répondre à Mme d’Ymbercourt d’une façon catégorique, et rien ne lui répugnait plus que ces explications brutalement formelles ; il aimait mieux tenir que promettre, et, même pour les choses indifférentes, il prenait garde de s’engager. Le regard que Mme d’Ymbercourt jeta sur le baron de Féroë n’était pas empreint de la même bienveillance que celui de Malivert, et si l’habitude du monde n’apprenait à dissimuler ce qu’on éprouve, on eût pu lire dans ce coup d’oeil rapide un mélange de reproche, d’impatience et de colère. L’apparition de ce personnage malencontreux avait fait envoler une occasion qui ne renaîtrait peut-être pas de longtemps, et qu’il coûtait à Mme d’Ymbercourt de provoquer ; car, à coup sûr, Guy ne la chercherait pas, et même l’éviterait avec soin. Quoique, dans des cas nettement définis, Guy eût montré de la décision et du courage, il avait une certaine appréhension de ce qui pouvait fixer sa vie d’une manière ou d’une autre. Son intelligence lui ouvrait toutes les carrières ; mais il n’en avait voulu suivre aucune, la route choisie l’eût peut-être détourné de la vraie voie. On ne lui connaissait pas d’attachement, excepté l’habitude sans charme qui le ramenait chez la comtesse plus souvent qu’ailleurs, ce qui faisait supposer entre eux des projets de mariage. Toute espèce de lien ou d’obligation lui inspirait de la défiance, et l’on eût dit que, poussé par un instinct secret, il tâchait de se conserver libre pour quelque événement ultérieur.

Après l’échange des premières formules, vagues accords par lesquels on prélude à la conversation, comme on interroge le clavier avant d’attaquer le morceau, le baron de Féroë entama, par une de ces transitions qui vous amènent en deux phrases de la chute de Ninive au triomphe de Gladiateur, une dissertation esthétique et transcendantale sur les plus abstrus opéras de Wagner, le Vaisseau fantôme, Lohengrin et Tristan et Iseult. Mme d’Ymbercourt, bien qu’elle fût d’une assez grande force au piano et l’une des élèves les mieux exercées de Herz, n’entendait rien à la musique, et surtout à une musique aussi profonde, aussi mystérieuse, aussi compliquée que celle du maître dont le Tannhaüser a soulevé chez nous de si violents oranges. Aux analyses enthousiastes du baron, elle répondait de temps à autre, tout en ajoutant quelques points à une bande de tapisserie qu’elle avait prise dans une corbeille placée près du fauteuil où elle se tenait d’habitude, non loin de la cheminée, par ces objections banales qu’on ne manque pas de faire à toute musique nouvelle, et qu’on adressait à Rossini tout aussi bien qu’à Wagner, telles que manque de rythme, absence de mélodie, obscurité, abus des cuivres, complication inextricable de l’orchestre, tapage assourdissant, et enfin impossibilité matérielle de l’exécution.

« Voilà une dissertation bien savante pour moi, qui ne suis en musique qu’un pauvre ignorant, ému par ce qui me semble beau, admirant Beethoven, et même Verdi, quoique cela ne soit pas bien porté, maintenant qu’il faut être, comme au temps des gluckistes et des piccinistes, pour le coin de la reine ou pour le coin du roi, et je vous laisse aux prises, ne pouvant apporter aucune lumière à la discussion, et capable tout au plus de pousser un hem ! hem ! comme le minime pris pour arbitre d’une discussion philosophique par Molière et Chapelle. »

Ayant dit ces mots, Guy de Malivert se leva pour prendre congé. Mme d’Ymbercourt, dont il secoua la main à l’anglaise, arrêta sur lui un regard qui voulait dire : « Restez », aussi clairement que la réserve d’une femme du monde le permettait, et ce regard suivit obliquement Malivert jusqu’à la porte, avec une nuance de tristesse qui l’eût touché sans doute s’il eût pu l’apercevoir ; mais son attention était occupée par la physionomie impérieusement tranquille du Suédois, qui semblait dire : « Ne vous exposez pas de nouveau au péril d’où je vous ai tiré. »

Quand il fut dans la rue, il pensa, non sans une sorte d’effroi, à l’avertissement surnaturel qu’il avait reçu avant d’entrer chez Mme d’Ymbercourt et à la visite du baron de Féroë, qui coïncidait d’une façon si singulière avec sa désobéissance à cet avis mystérieux. Le baron semblait lui avoir été envoyé comme soutien par les puissances occultes dont il sentait vaguement la présence autour de lui. Guy de Malivert, sans être systématiquement incrédule ni sceptique, n’avait cependant pas la foi facile, et on ne l’avait jamais vu donner dans les rêveries des magnétiseurs, des tables tournantes et des esprits frappeurs. Il sentait même une sorte de répulsion pour ces expériences où l’on veut mettre le merveilleux en coupe réglée, et il avait refusé de voir le célèbre Home dont un instant s’occupa tout Paris. La veille encore, il vivait en garçon insouciant, de belle humeur, assez heureux en somme d’être au monde, où il ne faisait pas trop mauvaise figure, renfermé dans le cercle des choses visibles et ne s’inquiétant pas si la planète entraînait avec elle dans sa ronde autour du soleil une atmosphère animée ou non d’un peuple d’êtres invisibles et impalpables. Cependant il ne pouvait s’empêcher d’en convenir, les conditions de sa vie étaient changées ; un élément nouveau, sans qu’il l’eût appelé, cherchait à s’introduire dans son existence jusque-là si paisible et dont il avait banni avec soin tous les sujets probables de trouble. C’était peu de chose encore : un soupir faible comme un gémissement de harpe éolienne, une substitution de pensée dans une lettre machinalement écrite, trois mots soufflés à l’oreille, la rencontre d’un baron swedenborgiste à l’air solennel et fatidique ; mais il était évident que l’esprit tournait autour de lui quoerens quem devoret, comme dit la Bible dans son éternelle sagesse.

Tout en rêvassant de la sorte, Guy de Malivert était arrivé au rond-point des Champs-Elysées sans avoir eu l’intention d’aller de ce côté-là plutôt que d’un autre. Son corps l’avait porté en ce sens, et il l’avait laissé faire. Il y avait peu de monde. Quelques rares obstinés qui, par hygiène, font de l’exercice en toute saison et pratiquent des trous dans la glace des rivières pour s’y baigner, revenaient du Bois le nez bleu et les joues violettes, montés sur des chevaux garantis par des genouillères. Deux ou trois d’entre eux firent de la main un signe amical à Guy, qui reçut même, quoiqu’il fût à pied, un gracieux sourire d’une des célébrités du monde interlope étalant en voiture découverte le faste de fourrures conquises sur la Russie.

« Comme je suis à moi tout seul le public, on se dispute mon suffrage, pensa Malivert : Cora ne m’aurait pas adressé un pareil salut en été. Mais que diable suis-je venu faire ici ? Ce n’est pas la saison de dîner sous la tonnelle, au Moulin-Rouge, avec Marco ou la baronne d’Ange, et d’ailleurs je suis en disposition peu folâtre ; pourtant il est l’heure de songer, comme dit Rabelais, à la réparation de dessous le nez. Voilà le soleil qui se couche derrière l’arc de l’Étoile. »

En effet, l’arc de cette porte immense, qui s’ouvre sur le ciel, encadrait un tableau de nuages bizarrement amoncelés et bordés sur le contour de leur silhouette d’une écume de lumière. Le vent du soir imprimait à ces formes flottantes un léger tremblement qui leur prêtait une sorte de vie, et comme dans ces illustrations de Gustave Doré où les rêveries qui hantent le cerveau du personnage se reflètent sur les nuées montrant au Juif-Errant le Christ gravissant le Calvaire, et à Don Quichotte les chevaliers errants en lutte avec des enchanteurs, on eût pu aisément trouver des figures et des groupes dans cet amas de vapeurs sombres traversées de rayons. Malivert crut y démêler des anges à grandes ailes de feu, planant sur une fourmilière d’êtres indistincts qui s’agitaient sur un banc de nuages noirs semblable à un promontoire baigné d’ombre au milieu d’une mer phosphorescente. Parfois une des figures inférieures se détachait de la foule et montait vers les régions éclairées, traversant le disque rouge du soleil. Arrivée là, elle volait un instant à côté d’un des anges et se fondait en lumière. Sans doute, il fallait que l’imagination achevât cette ébauche heurtée et changeante ; et d’un tableau de nuages, on peut dire comme Hamlet à Polonius : « C’est un chameau, à moins cependant que ce ne soit une baleine », et dans les deux cas il est permis de répondre par l’affirmative, sans être pour cela un courtisan imbécile.

La nuit qui descendait éteignit cette fantasmagorie vaporeuse. Le gaz s’allumant au bout des lampadaires traça bientôt, de la place de la Concorde à l’arc de l’Étoile, ces deux cordons de feu d’un effet magique, étonnement des étrangers qui entrent le soir dans Paris par cette avenue triomphale, et Guy héla un coupé de remise en maraude, par lequel il se fit mener à la rue de Choiseul, où se trouve le club dont il faisait partie. Laissant son paletot aux mains des domestiques en livrée debout dans l’antichambre, il feuilleta le registre sur lequel s’inscrivent les dîneurs du jour, et vit avec satisfaction que le nom du baron de Féroë y était écrit. Il traça le sien au-dessous, puis traversa la salle de billard, où le garçon pointeur attendait mélancoliquement que quelques-uns de ces messieurs eussent le caprice de venir faire une partie, et plusieurs autres salles hautes, vastes, meublées avec toutes les recherches du confort moderne, entretenues dans une température égale par un puissant calorifère, ce qui n’empêchait pas d’énormes bûches de s’écrouler en braise sur les chenets monumentaux des grandes cheminées. À peine quatre ou cinq membres du cercle flânaient sur les divans ou, accoudés sur la grande table verte du salon de lecture, parcouraient distraitement les journaux et les revues rangés dans un ordre méthodique sans cesse troublé et rétabli. Deux ou trois expédiaient leur correspondance d’amour et d’affaires sur le papier du club.

L’heure du dîner approchait, et les convives causaient entre eux en attendant que le maître d’hôtel annonçât qu’on était servi. Guy commençait à craindre que le baron de Féroë ne vînt pas ; mais comme on passait dans la salle à manger, il arriva et prit place à côté de M. de Malivert. Le dîner, servi avec un grand luxe de cristaux, d’argenterie et de réchauds d’argent, était assez délicat, et chacun l’arrosait à sa manière, celui-ci de vin de Bordeaux, celui-là de vin de Champagne, tel autre de pale ale, suivant son caprice ou son habitude. Quelques-uns, d’un goût assez anglaisé, demandaient un verre de sherry ou de porto, que de grands laquais en culotte courte apportaient cérémonieusement sur des plateaux guillochés, au chiffre du club. Chacun suivait sa fantaisie, sans s’inquiéter de son voisin, car, au club, tout le monde est chez soi.

Contre son ordinaire, Guy faisait médiocrement honneur au dîner. La moitié des mets restaient sur son assiette, et la bouteille de château-margaux placée devant lui ne se vidait que bien lentement.

« Il n’y aurait pas besoin, dit le baron de Féroë, de vous adresser le reproche que l’ange blanc fit un jour à Swedenborg : “Tu manges trop !” Vous êtes ce soir d’une sobriété exemplaire, et l’on croirait que vous essayez de vous spiritualiser par le jeûne.
- Je ne sais si quelques bouchées de plus ou de moins me dégageraient l’âme de la matière, répondit Guy, et rendraient plus diaphanes les voiles qui séparent les choses invisibles des choses visibles, mais je ne me sens pas très en appétit. Certaines circonstances que vous paraissez ne pas ignorer m’ont, je l’avoue, un peu étonné depuis hier, et jeté dans une préoccupation qui ne m’est pas habituelle. Dans mon état normal, je ne suis pas distrait à table, mais aujourd’hui d’autres pensées me dominent malgré moi. Avez-vous des projets pour la soirée, baron ? Si vous n’aviez rien d’utile ou d’agréable à faire, je vous proposerais, après le café, de fumer quelques cigares de compagnie, sur le divan du petit salon de musique, où nous ne serons pas troublés, à moins qu’il ne prenne fantaisie à quelqu’un de ces messieurs de tracasser le piano, ce qui est peu probable. Nos musiciens sont tous absents ce soir et occupés à voir la répétition générale du nouvel opéra. »

Le baron de Féroë acquiesça de la façon la plus polie à la proposition de Malivert, et il répondit gracieusement qu’il ne pouvait y avoir une meilleure manière d’employer le temps. Les deux gentlemen s’établirent donc sur le divan et s’occupèrent d’abord à tirer des bouffées régulières d’excellents cigares de la vuelta de abajo, chacun rêvant de son côté à l’entretien nécessairement bizarre qui ne devait pas tarder à s’engager. Après quelques observations sur la qualité du tabac qu’ils fumaient, sur la préférence qu’on doit accorder à la robe brune sur la robe blonde, le baron suédois entama lui-même le sujet que Malivert brûlait d’aborder.

« J’ai d’abord quelques excuses à vous faire de l’avis énigmatique que je me suis permis de vous donner l’autre soir chez Mme d’Ymbercourt ; vous ne m’aviez pas fait de confidences, et c’est une sorte d’indiscrétion à moi d’être entré dans votre pensée sans que vous me l’ayez ouverte. Je ne l’aurais pas fait, car il n’est pas dans ma nature de quitter mon rôle d’homme du monde pour celui de magicien, si je ne vous eusse porté un vif intérêt et si je n’avais reconnu à des signes perceptibles pour les seuls adeptes que vous aviez reçu récemment la visite d’un esprit, ou tout au moins que le monde invisible cherchait à se mettre en communication avec vous. »

Guy affirma que le baron ne l’avait choqué en rien, et que, dans une situation si nouvelle, il était, au contraire, fort heureux d’avoir rencontré un guide qui semblait si au courant des choses surnaturelles et dont le caractère sérieux lui était parfaitement connu.

« Vous sentez bien, répondit le baron avec une légère inclination de tête en manière de remerciement, que je ne me dépars pas aisément de cette réserve ; mais vous en avez peut-être vu assez pour ne pas croire que tout finit où s’arrêtent nos sens, et je ne crains pas désormais, si notre entretien se porte vers ces sujets mystérieux, que vous me preniez pour un visionnaire ou un illuminé ; ma position me met au-dessus du soupçon de charlatanisme, et, d’ailleurs, je ne livre au monde que ma vie extérieure. Je ne vous demande pas ce qui vous est arrivé, mais je vois qu’on s’occupe de vous hors de la sphère où s’enferme habituellement la vie commune.
- Oui, dit Guy de Malivert, quelque chose d’indéfinissable flotte autour de moi, et je ne pense pas commettre une indiscrétion envers les esprits avec qui vous êtes au mieux en vous racontant en détail ce que vous avez pressenti avec votre intuition extrahumaine. » Et Guy fit part au baron de Féroë des événements qui avaient signalé pour lui la soirée précédente.

Le baron suédois l’écouta en filant le bout de sa moustache d’or pâle avec une extrême attention, mais sans manifester la moindre surprise. Il garda pendant un instant le silence et parut profondément réfléchir ; puis, comme si cette phrase résumait tout un enchaînement de pensées intérieures, il dit tout d’un coup à Guy :

« Monsieur de Malivert, est-ce que jamais une jeune fille est morte d’amour pour vous ?
- Ni jeune fille ni jeune femme, que je sache du moins, répondit Malivert ; je n’ai pas la fatuité de penser que je puisse inspirer de pareils désespoirs. Mes amours, si l’on peut appeler ainsi le baiser distrait de deux fantaisies, ont été très paisibles, très peu romantiques, aussi facilement dénouées que nouées, et, pour éviter les scènes pathétiques que j’ai en horreur, je me suis toujours arrangé de façon à être trahi et quitté ; mon amour-propre faisait volontiers ce petit sacrifice à mon repos. Ainsi, je ne crois pas avoir laissé derrière moi dans la vie beaucoup d’Arianes inconsolables ; dans ces historiettes de mythologie parisienne, l’arrivée de Bacchus précédait régulièrement le départ de Thésée. D’ailleurs, je dois l’avouer, dussé-je vous donner une idée médiocre de mes facultés affectives, je n’ai jamais senti pour personne cette passion intense, exclusive, éperdue, dont tout le monde parle sans l’avoir éprouvée peut-être. Aucun être ne m’a inspiré l’idée de m’attacher à lui par un lien indissoluble, ne m’a fait rêver ces projets d’existences doubles confondues en une seule et ces fuites vers un de ces paradis d’azur, de lumière et de fraîcheur que l’amour, dit-on, sait construire, même dans une chaumière ou dans un grenier.
- Cela ne veut pas dire, mon cher Guy, que vous ne soyez capable de passion ; il y a bien des sortes d’amours, et, sans doute, vous étiez réservé, là où se décide le sort des âmes, à de plus hautes destinées. Mais il en est temps encore, le consentement de la volonté donne seul prise aux esprits sur nous. Vous êtes sur le seuil d’un monde illimité, profond, mystérieux, plein d’illusions et de ténèbres où se combattent des influences bonnes et mauvaises qu’il faut savoir discerner ; on y voit des merveilles et des épouvantements à troubler la raison humaine. Nul ne revient du fond de cet abîme sans en garder sur le front une pâleur qui ne s’efface pas ; l’oeil charnel ne contemple pas impunément ce qui est réservé à l’oeil de l’âme ; ces voyages hors de notre sphère causent d’inexprimables lassitudes et inspirent en même temps des nostalgies désespérées. Arrêtez-vous sur cette limite redoutable, ne passez pas d’un monde dans l’autre et ne répondez pas à l’appel qui cherche à vous attirer hors de la vie sensible. Les évocateurs sont en sûreté dans le cercle qu’ils tracent autour d’eux et que les esprits ne peuvent franchir. Que la réalité soit pour vous ce cercle ; n’en sortez pas, car alors votre pouvoir cesse. Vous voyez que, pour un hiérophante, je ne pousse guère au prosélytisme.
- Ai-je donc à craindre, dit Malivert, des aventures périlleuses dans ce monde invisible qui nous entoure et dont la présence ne se révèle qu’à un petit nombre de privilégiés ?
- Non, répondit le baron de Féroë, rien d’appréciable pour l’oeil humain ne vous arrivera, mais votre âme peut rester profondément et à jamais troublée.
- L’esprit qui me fait l’honneur de s’occuper de moi est donc de nature dangereuse ?
- C’est un esprit de sympathie, de bienveillance et d’amour. Je l’ai rencontré dans un milieu de lumière ; mais le ciel a son vertige comme le gouffre. Songez à l’histoire du berger amoureux d’une étoile.
- Cependant, répliqua Malivert, la phrase que vous m’avez dite chez Mme d’Ymbercourt semblait m’avertir de me garder de tout engagement terrestre.
- Je le devais, répondit le baron de Féroë ; il fallait vous prévenir de rester libre dans le cas où vous auriez répondu aux manifestations de l’esprit ; mais puisque vous ne l’avez pas fait encore, remarquez que vous vous appartenez toujours ; peut-être feriez-vous mieux de rester ainsi et de continuer votre vie habituelle.
- Et d’épouser Mme d’Ymbercourt, par exemple, répondit Guy de Malivert avec un sourire ironique.
- Et pourquoi pas ? dit le baron de Féroë. Elle est jeune, elle est belle, elle vous aime, et j’ai vu dans vos yeux un véritable chagrin de votre refus détourné. Il ne serait pas impossible qu’il lui vînt une âme.
- C’est un risque que je ne veux pas courir. Ne vous efforcez pas tant, cher baron, par une sollicitude que je comprends, de me rattacher à l’existence vulgaire. J’en suis plus dégagé qu’on ne pourrait le croire d’abord. Si j’ai réglé ma vie physique d’une façon agréable et commode, cela ne prouve de ma part aucune sensualité. Le bien-être m’est au fond parfaitement indifférent. Si j’ai trouvé plus convenable de paraître insouciant et joyeux que d’affecter des mélancolies romantiques de mauvais goût, il ne s’ensuit pas que le monde tel qu’il est me charme et me contente. Il est vrai, je ne parle pas dans les salons, devant un cercle de femmes prétentieuses, du coeur, de la passion, de l’idéal, mais j’ai gardé mon âme fière et pure, libre de tout culte vulgaire dans l’attente du dieu inconnu. »

Pendant que Malivert parlait ainsi avec plus de feu que les gens du monde n’en mettent à ce qu’ils disent, les yeux du baron de Féroë étincelaient et sa physionomie prenait cette expression d’enthousiasme qu’il cachait ordinairement sous un masque d’indifférence glaciale.

Il était satisfait de voir Guy résister à la tentation prosaïque et se maintenir dans la volonté spirituelle.

« Puisque vous êtes décidé, mon cher Guy, retournez chez vous ; sans doute vous recevrez quelques communications nouvelles. Moi, je reste ; j’ai gagné hier cent louis à d’Aversac ; je lui dois une revanche.

La répétition de l’opéra doit être finie, car j’entends nos amis qui reviennent en fredonnant de leur voix la plus fausse les motifs qu’ils n’ont pas retenus.

Sauvez-vous ; ce charivari vous désaccorderait l’âme. »

Guy donna une poignée de main au baron et monta dans sa voiture, qui l’attendait à la porte du club.

Voir en ligne : Lire la suite (Spirite V)

P.-S.

Texte établi par PSYCHANALYSE-PARIS.COM d’après la nouvelle fantastique de Théophile Gautier, Spirite, Éd. Charpentier, Paris, 1866.

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