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Introduction à l’Introduction au Séminaire sur « La lettre volée »

Tuchê et Automaton

Texte de l’intervention au séminaire interne de l’École Psychanalytique de la Salpétrière

Date de mise en ligne : samedi 15 janvier 2005

Auteur : Agnès SOFIYANA

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« À l’entrée du séminaire sur « La Lettre volée », Lacan expose clairement son ambition de mettre en évidence l’automatisme de répétition dans l’insistance de la chaîne signifiante, caractérisée par l’ordre symbolique, et dont l’ambition toujours renouvelée est d’atteindre, par des déplacements du signifiant, la lettre oubliée, cachée, qui manque sans cesse à sa place dans le symbolique, et dont l’inconscient garde la trace, dans le réel, sans qu’aucun savoir puisse l’en déloger.
Et puisque « tout point qui demande réflexion s’offre le plus favorablement à l’examen dans l’obscurité » nous dit Lacan, reprenant les mots de Dupin, nous examinerons ici l’énigme de la quête de la lettre en souffrance à la lumière obscure de la règle du temps logique, exposée par Lacan en 1945.

Mon intervention de ce soir porte sur le texte dénommé Introduction au séminaire par Lacan et publié dans les Ecrits de 1966 juste en continuité du séminaire sur la lettre volée, prononcée le 26 avril 1955 pendant l’année de l’Au-delà du principe de Plaisir de 1954-55 (édité au Seuil sous le titre Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse. A la première lecture ce texte plonge en général le lecteur dans un brouillard sans nom, si ce n’est dans la répulsion !

LA LETTRE VOLEE - REGARDS ET TEMPS LOGIQUES

Presque tout le monde connaît, sans pour autant l’avoir lu, l’histoire de la lettre volée d’Edgar Allan Poe : il arrive en effet que, en cherchant un objet (clé, tire-bouchon, chaussettes, etc.) manquant à sa place, l’on s’évertue à regarder partout où il pourrait plausiblement être, pour qu’enfin, après avoir presque abandonné les recherches, quelqu’un d’autre (époux, épouse, enfants, collègue, etc.) trouve l’objet en question en s’exclamant : « m’enfin, il était là, sous ton nez et tu ne l’as pas vu ! » Alors, se peut-il que, habité par un souvenir déformé de l’objet cherché, nous ne puissions voir ce qui est visible, quand bien même l’objet serait à portée de regard ?

À la fin de la nouvelle d’Edgar Allan Poe, la lettre volée, quelque peu chiffonnée, est affichée, en évidence, à la portée de tous les regards et pourtant, tous les regards la ratent, sauf celui de Dupin, qui n’est pas dupe, et qui ne se laisse pas éblouir par le souvenir de la gravité de la lettre.

Le regard porte donc conséquence ici.

Rappelons les faits : l’histoire met en scène des protagonistes, qui, comme au jeu de la chaise musicale, s’échangent leurs rôles et répètent une même scène inaugurale où les regards se voilent ou se dévoilent :

Première scène : le roi (qui ne voit rien), la reine (qui voit que le roi ne voit rien et se leurre d’être la seule à voir), le ministre (qui voit que ce qui est à cacher est à découvert et veut s’en emparer).

Deuxième scène : la police (qui ne voit rien), le ministre (qui voit que la police ne voit rien et se leurre d’être le seul à voir), Dupin (qui voit que ce qui est à cacher est à découvert et veut s’en emparer).

Lacan interprète le premier vol de la Lettre (Le ministre volant la Lettre sous le nez de la reine, alors que le roi est en position de voir) comme la scène primitive et le second vol (Dupin dérobant la Lettre au ministre et la remplaçant par un faux, alors que la Lettre est en position d’être vu) comme une répétition de la scène primitive.

C’est donc « l’intersubjectivité où les deux actions se motivent que [Lacan veut] relever, et les trois termes dont elle les structure », en ceci que, dans chacun des vols, les actions « répondent à la fois aux trois temps logiques par quoi la décision se précipite, et aux trois places que [la Lettre] assigne aux sujets qu’elle départage. » (p.15).

Lacan fait ici allusion à son article intitulé Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée, datant de 1945 (soit 10 ans avant ce séminaire). Il en fait clairement référence mais ne développe pas les trois temps identifiables dans chaque scène, et c’est que je vais faire maintenant :

Trois temps logiques donc dans la scène primitive : l’instant du regard (le ministre voit que le roi ne voit pas), le temps pour comprendre (le ministre voit que la reine voit la lettre et qu’elle voit que le roi ne voit pas la lettre) et le moment de conclure (le ministre dérobe la lettre sous le regard de la reine qui ne peut rien faire sous peine d’attirer l’attention du roi sur la dite-lettre).

Et dans la scène répétée, les trois temps se reproduisent de manière quasi identique, en remplaçant le roi par la police, la reine par le ministre et le ministre par Dupin. La seule chose qui reste à sa place, c’est la lettre, dont le rôle peut être imagé par un pivot ou un axe de rotation, ou encore une chaise musicale, autour de laquelle les acteurs tournent, tout en ne cessant d’y jeter un œil afin de saisir l’opportunité de s’y asseoir, sur la chaise, pas sur la lettre !

Ainsi, les déplacements des trois acteurs sont déterminés par la place que vient à occuper le pur signifiant qu’est la Lettre volée, dans leur trio » et c’est précisément cette persistance du signifiant qui permet à Lacan d’y voir un automatisme de répétition, au sens freudien.

Sans aller trop loin dans notre développement, disons, pour l’instant, que la Lettre tient la place du signifiant pur, qui se dérobe alors même que la répétition prétend à y accéder. Et cette dérobade du signifiant pur est une conséquence inéluctable de la détermination symbolique.

COMPULSION DE RÉPÉTITION - TUCHE ET AUTOMATON

C’est ce que l’Introduction va nous montrer, mais avant de plonger dans le vif du sujet, et puisque, souvent, ce qui suit éclaire ce qui précède, éclairons donc ce que Lacan appelle l’automatisme (ou compulsion ou contrainte) de répétition (Wiederholungszwang) et ses rapports avec le réseau des signifiants, en lisant d’une part le séminaire du Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse (1954-55) et celui plus tardif, des Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, en 1963-64.

Dans Le Moi dans la théorie de Freud, Lacan avait précisé que la répétition est au-delà du principe de plaisir ; en d’autres termes la répétition n’est pas simplement une conséquence du désir de reproduire ou de retrouver un plaisir passé ou/et perdu.

Mais, alors, qu’est ce que la répétition ?

Le 26 janvier 1955, pendant le séminaire sur Le Moi dans la théorie de Freud, Lacan dit que la répétition est « quelque chose qu’il nous faut concevoir comme lié à un processus circulaire de l’échange de la parole, à un circuit symbolique extérieur au sujet, qu’il faut littéralement penser être lié à un certain groupe (disons) de support humain, d’agents humains [...] petit cercle qui est impliqué dans ce qu’on appelle le destin du sujet, [...] dans lequel est inclus le sujet indéfiniment, jusqu’à ce qu’enfin de compte le sujet comprenne. » et il poursuit en disant que, dans cet échange symbolique de paroles, « quelque chose échappe au sujet et continue, revient et trouve son chemin pour revenir, insiste, revient, se déclare toujours prêt à rentrer dans la danse du discours intérieur. ». Nous pouvons cerner là quelque chose qui vient légitimer, à l’insu de Lacan, le processus analytique, où justement le sujet a l’opportunité éventuelle d’entendre, au sens de comprendre, « dans quel rond du discours il est pris et du même coup dans quel autre rond il est incité à entrer. »

Ce sont donc les échanges symboliques, extérieurs et intérieurs, qui conduisent ce qu’on appelle notre destin.

Et il y a aussi tous ces évènements heureux ou malheureux : incidents, accidents, circonstances, opportunités, occasions, imprévus ou contretemps, contingences, coïncidences et rencontres qui sèment sur notre chemin des choix, des éventualités ou des alternatives qui elles aussi conduisent notre destin. Ce que les déterministes appellent la destinée ou la fatalité et que d’autres nomment la chance, la fortune ou encore le hasard de l’existence - ce qui me fait associer librement sur l’inquiétante étrangeté... mais nous y reviendrons.

Alors le hasard existe-t-il en dehors de toute subjectivité ? La question avait déjà titillé l’esprit d’Aristote, qui avait décomposé le hasard en tuchê et automaton.

Aristote distinguait d’une part ce qui découle de la spontanéité (automaton), d’une causalité sans but, et relevant de la nécessité, comme les événements accidentels de la nature : un mur qui s’effondre, une tempête qui se déclare, un séisme, un prédateur chassant sa proie, etc. et d’autre part ce qui constitue pour nous le véritable hasard de la rencontre (tuchê) et qui ne peut se comprendre sans l’intervention de notre liberté : coïncidences et autres contingences, qui relèvent de l’irrégularité, de l’aléatoire, presque de l’imprévisible.

Lacan reprend ces deux concepts aristotéliciens dans Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse. Il dit que l’automaton est proche de l’arbitraire, Willkür, tandis que la tuchê est proche du hasard, Zufall (4CF, p. 48).

L’automaton est le réseau des signifiants.

Le hasard de la nature est en effet arbitraire, comme nous le démontrent mathématique, physique, chimie et biologie avec leurs nombreuses équations qui régissent la nature, l’organisme humain ou animal.
« Rien, en effet, ne peut être fondé sur le hasard - calcul de chances, stratégies - qui n’implique au départ une structuration limitée de la situation, et cela en termes de signifiants. » (4CF, p.48).

C’est évidemment aussi le cas dans tous les domaines où la mathématique sert d’outil de prédiction ou d’anticipation, par exemple en psychométrie, en théorie des jeux (et de la bourse), en sociologie, où les situations sont examinées en termes de probabilités, donc de chance d’apparition, et où le signifiant est maître en sa demeure, parce qu’à partir des données initiales d’un problème, l’on peut dresser la carte des possibilités avec la certitude que l’exhaustivité des issues est atteinte.

C’est ce que Lacan introduit lorsqu’il nous affirme que « Quand la théorie moderne des jeux élabore la stratégie des deux partenaires, ils se rencontrent avec les chances maxima, chacun, de l’emporter à condition de, chacun, raisonner comme l’autre » (4CF, p. 48)

L’automaton est donc le réseau des signifiants, support de la parole et du discours. Le discours qui se répète est donc à situer du côté de l’automaton, sans but, réglé comme une équation, quand bien même ce discours aurait les qualités d’une association libre, c’est à dire presque emporté par le hasard de la pensée.

Cependant, même si les mathématiques sont très puissantes, il arrive tout de même des catastrophes, des imprévus, des hasards purs. Lorsque ces imprévus apparaissent dans le discours, on les nomme parfois lapsus. Aristote, lui, les qualifiait de tuchê.

La tuchê est la rencontre du réel

La tuchê est à rapprocher de l’inquiétante étrangeté, elle contredit le déterminisme et introduit la dimension de l’aléatoire dans la causalité du sujet. La tuchê est le hasard pur, ce qui ne peut être deviné à l’avance, ni prédit, encore moins calculé.

De plus, la tuchê a aussi un lien avec la répétition, comme nous le dit Lacan (p. 65) :
« Ce qui se répète est toujours quelque chose qui se produit - l’expression nous dit assez son rapport à la tuchê - comme au hasard ».

En effet, Lacan nous dit qu’« il n’y a pas lieu de confondre avec la répétition ni le retour des signes, ni la reproduction ou la modulation par la conduite d’une sorte de remémoration agie » : la répétition n’est ni une remémoration, ni une reproduction, mais s’inscrit plutôt dans la résistance du sujet analysant : parce qu’il y a résistance à l’analyse, c’est à dire à l’appréhension du réel, la répétition se sustente et persévère.

« La répétition est quelque chose qui, de sa véritable nature, est toujours voilée dans l’analyse, à cause de l’identification de la répétition et du transfert dans la conceptualisation des analystes » (4CF, p.64).

En effet, ce qui se joue dans la répétition, contrairement au transfert, c’est la poursuite illimitée du réel : « La fonction de la tuchê, du réel comme rencontre - la rencontre en tant qu’elle peut être manquée, qu’essentiellement elle est la rencontre manquée - s’est d’abord présentée dans l’histoire de la psychanalyse sous une forme qui, à elle seule, suffit déjà à éveiller notre attention - celle du traumatisme », traumatisme en apparence accidentelle, donc contingente, donc hasardeuse. (4CF, p. 64)

Le trauma a une rôle spécifique dans la compulsion de répétition puisque c’est en référence au trauma que la répétition se manifeste. Et c’est de la résistance du sujet à la rencontre du réel que la répétition est reconduite.

Finalement, l’automaton est à inscrire du côté du nécessaire, de ce qui ne cesse pas de s’écrire tandis que la tuchê est à reconnaître du côté du contingent, de ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire.

Enfin, il faut ajouter que, bien que tuchê et automaton soient intimement entrelacés l’un avec l’autre dans le discours et dans les actes du sujet, la tuchê est au-delà de l’automaton et elle cristallise la rencontre du réel, à travers une laborieuse répétition du réseau des signifiants, répétition presque condamnée à l’impossible de sa trouvaille.

Alors, on comprend mieux maintenant pourquoi Lacan voit un automatisme de répétition dans la persistance de la lettre volée au centre des pérégrinations des personnages de la nouvelle d’Edgar Allan Poe.

Les scènes de la Lettre volée se répètent presque à l’identique, rythmées par un automaton hasardeux et obstiné pendant que la tuchê fait son œuvre, en ratant irrémédiablement sa rencontre avec La lettre, puisque on ne connaîtra jamais son contenu. La lettre volée est comme cette autre lettre du roman de Georges Perec (La disparition, Gallimard, L’imaginaire,1969) : on ne cesse de parler de disparition, mais on ne s’aperçoit jamais de celle qui, sous notre regard, fait son œuvre, même pas dans l’épilogue.

Automaton et tuchê alternent l’un l’autre dans la compulsion de répétition, ce que Freud avait appelé Wiederholungszwang, mais contrairement à l’automaton, on ne peut programmer la tuchê ou forcer le hasard de la rencontre à se manifester.

C’est ce que nous allons voir maintenant, à partir du jeu que Dupin rapporte dans la nouvelle et nous allons voir comment les règles bien dressée de l’automaton du réseau des signifiants peuvent être perverties et laisser apparaître une disparition ou une perte, enfin, une tuchê, c’est à dire une rencontre avec ce réel insaisissable.

INTRODUCTION

Lacan s’inspire donc du jeu « pair-impair » raconté par Dupin : « J’ai connu un enfant de huit ans, dont l’infaillibilité au jeu de pair ou impair faisait l’admiration universelle. Ce jeu est simple, on y joue avec des billes. L’un des joueurs tient dans sa main un certain nombre de ses billes, et demande à l’autre : "Pair ou non ?" Si celui-ci devine juste, il gagne une bille ; s’il se trompe, il en perd une. L’enfant dont je parle gagnait toutes les billes de l’école. Naturellement, il avait un mode de divination, lequel consistait dans la simple observation et dans l’appréciation de la finesse de ses adversaires. » (Lettre volée).

Bien sûr, l’enfant n’est pas devin... il est juste suffisamment malin pour avoir développé une stratégie qui ressemble fort aux temps logiques développés par Lacan dans son article de 1945 (Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée).

Ce jeu fait associer librement Lacan sur la relation binaire absence/présence que Freud avait repéré chez son petit fils et que nous appelons dorénavant le fort/da.
Et puis le jeu, c’est aussi le pari de l’affrontement au hasard, comme dans les jeux de casino ou encore la pari du choix entre la bourse ou la vie. Lacan nous indique en effet que « le pari est au centre de toute question radicale portant sur la pensée symbolique. Tout se ramène au ‘to be or not to be’, au choix entre ce qui va sortir ou pas, au couple primordial du plus et du moins. »

Ce jeu, ce pari ou ce choix porte en lui la marque irréductible de l’affirmation et de la négation, ou plus généralement de deux opposés, deux contraires ou deux inverses l’un de l’autre.

« Mais présence comme absence connotent absence ou présence possibles. Dès que le sujet lui-même vient à l’être, il le doit à un certain non-être sur lequel il élève son être. Et s’il n’est pas, s’il n’est pas quelque chose, c’est évidemment de quelque absence qu’il témoigne, mais il restera toujours débiteur de cette absence, je veux dire qu’il aura à en faire la preuve, faute de pouvoir faire la preuve de la présence. » (Le Moi dans la théorie de Freud).

Tout jeu porte en lui une dualité essentielle : échec ou succès, vel exclusif où l’un exclut l’autre et vice-versa, engendrant donc une perte.
Le jeu donc, et en particulier le jeu de hasard, est tout à fait adéquat à démontrer l’insistance de la dimension de la perte dans la répétition symbolique.

Car la répétition est nécessairement répétition symbolique, voilà ce que nous rapporte Lacan de sa lecture de Freud. « L’homme littéralement dévoue son temps à déployer l’alternative structurale où la présence et l’absence prennent l’une de l’autre leur appel. C’est au moment de leur conjonction essentielle, et pour ainsi dire, au point zéro du désir, que l’objet humain tombe sous le coup de la saisie, qui, annulant sa propriété naturelle, l’asservit désormais aux conditions du symbole » (p. 46).

Lacan porte ici l’attention sur l’idée que l’ordre symbolique n’est pas constitué par l’homme mais le constitue, de même que la structure du désir correspond à une logique du langage et ouvre aux choix du sujet certaines combinaisons de signifiants en même temps qu’elle lui en interdisent d’autres.

Alors, faisons ensemble le petit exercice de Lacan et inscrivons une succession de coups répartis au hasard (entre guillemets dans le texte) de + et de - symbolisant la présence et l’absence, seule alternative fondamentale du signifiant, d’être ou de ne pas être dans la parole.

Et pour mieux comprendre, prenons un exemple :

+ + + - + - - + - + + - - - + - - - -

PREMIERE SYNTAXE

Lacan nous dit que la syntaxe constitue le sujet, en même temps qu’elle lui échappe, et serait donc en rapport avec l’Inconscient ou peut-être avec sa structure (Inconscient structuré comme un langage).

Par ailleurs, dans Les quatre concepts fondamentaux (p. 36), Lacan nous précise que « l’inconscient se manifeste toujours comme ce qui vacille dans une coupure du sujet - d’où resurgit une trouvaille, que Freud assimile au désir ».
Alors, la tuchê, rencontre du réel, est aussi rendez-vous avec une trouvaille ou une retrouvaille, qui ne peut se dévoiler que dans la coupure, mode d’action du signifiant.

Nous allons donc essayer de contraindre le réel de se livrer à nous, et pour cela, nous allons couper notre série pour lui donner une première syntaxe susceptible de laisser émerger une structure donnant accès à ce quelque chose de caché que Lacan appelle la trouvaille, comme il dit « seul trou qui vaille ».

Si l’on considère des groupes de deux symboles, nous tombons immédiatement dans un tirage à quatre issues (++, —, +-, -+) qui n’apporte aucun élément de structure supplémentaire, nous dit Lacan.

Par contre, si l’on considère des séquences à trois termes, alors apparaissent des possibilités et impossibilités de succession qui prennent sens, au regard du temps logique. Et ce n’est qu’avec le dernier temps, le moment de conclure, qu’une séquence prend sens. C’est ce que Lacan nous rappelle dans Le temps logique (1945, p. 202) : « Mais saisir dans la modulation du temps la fonction même par où chacun de ces moments, dans le passage au suivant, s’y résorbe, seul subsistant le dernier qui les absorbe ; c’est restituer leur succession réelle et comprendre vraiment leur genèse dans le mouvement logique. »

C’est ce que nous appellerons par la suite la Règle du Temps Logique, RTL, où pour l’appliquer, il nous suffit d’examiner trois temps et de conclure au troisième temps sur ce qui s’est produit.

Nommons alors (1) les séquences définies par la symétrie de la constance (+ + +, - - -), (3) celles définies par la symétrie de l’alternance (+ - +, - + -) et (2) celles définies par la dissymétrie ou l’impair (en anglais odd, que Baudelaire traduit par bizarre dans La Lettre) (+ + -, + - -, - + +, - - +) et indiquons sur notre exemple les successions de séquences, sachant que c’est toujours le troisième temps qui indique la nature de la séquence, d’après RTL :

+ + + - + - - + - + + - - - + - - - -
1 2 3 3 2 2 3 3 2 2 2 1 2 3 2 1 1

PREMIERE LOI

Alors même que les suites de + et de - sont choisis au hasard, il résulte de cette notation en trois temps, des possibilités et impossibilités de successions.
En effet, à commencer par exemple par une séquence (1), + + +, un + donne une séquence (1) et un - donne une séquence (2). Si l’on continue à regarder les différentes possibilités, on s’aperçoit qu’après une séquence (1), un nombre pair de séquences (2) par exemple + + + - - + + (1-2-2-2-2) entraîne deux cas possibles : un + donne une séquence (1) et un - donne une séquence (2). Ainsi, en partant d’une séquence (1), un nombre pair de séquences (2) rend possible une séquence (1) ou (2) et on montre de même qu’un nombre impair de séquence (2) rend possible une séquence (3) ou (2).

On construit ainsi un graphe orienté des possibilités, dans lequel l’écriture de (2) en haut et (2) en bas est nécessaire pour rendre compte fidèlement des possibilités et impossibilités de succession, compte tenu des propriétés grammaticales de la chaîne :

Ce graphe indique donc l’existence d’un rapport de la mémoire à la loi : la loi est subordonnée à la succession des symboles + et - revient à dire que le nombre de la séquence (2), pair ou impair, influe sur la possibilité de la séquence suivante ; en d’autres termes, les signifiants se souviennent toujours de leur position passée (pair ou impair ici), que l’Inconscient garde en mémoire à l’insu de la mémoire.

Lacan part donc d’une succession aléatoire de + et - qui définit une succession binaire. Par construction des séquences et en ne considérant que le troisième temps, celui qui coïncide avec le moment de conclure, il passe à une succession ternaire (1, 2 et 3) et dégage ainsi une première loi, engendrée par la coupure de la RTL et définissant ainsi certaines impossibilités de conclusion.

DEUXIEME SYNTAXE

Lacan approfondit le processus visant à révéler la nature du signifiant, quand bien même ce processus rendrait la détermination symbolique plus opaque à appréhender. Considérons la nouvelle série constituée d’une succession des séquences (1), (2) et (3). Dans l’exemple donné précédemment, cette série est donc :

. . 1 2 3 3 2 2 3 3 2 2 2 1 2 3 2 1 1

Considérons le saut effectué du premier temps au troisième temps et installons une deuxième syntaxe afin de lire d’un autre regard la suite aléatoire initiale :
- Appelons a les quatre sauts qui permettent de passer d’une symétrie à une symétrie : 1 à 1, 1 à 3, 3 à 1 et 3 à 3 (notons qu’il existe exactement quatre cas qui définissent un a : 1-1-1, 1-2-3, 3-2-1, 3-3-3).
- Appelons b les deux sauts qui permettent de passer d’une symétrie à une dissymétrie : 1 à 2 et 3 à 2 (il existe exactement quatre cas : 1-1-2, 1-2-2, 3-3-2, 3-2-2).
- Appelons g le saut qui permet de passer d’une dissymétrie à une dissymétrie : 2 à 2 (il existe exactement quatre cas : 2-3-2, 2-1-2, et deux cas 2-2-2 selon que le premier (2) est en haut ou en bas du graphe).
- Appelons d les deux sauts qui permettent de passer d’une dissymétrie à une symétrie : 2 à 1 et 2 à 3 (il y a exactement quatre cas : 2-3-3, 2-2-1, 2-1-1, 2-2-3).

Cette nouvelle syntaxe instaure une équiprobabilité des quatre sauts a, b, g, d, puisque chacune des quatre lettres grecques est réalisable selon quatre cas favorables. Appliquons ensuite la RTL à cette syntaxe et écrivons ce que cela donne dans notre exemple :

DEUXIEME LOI

À la série binaire de l’ensemble + , - , on a donc associé une série ternaire de l’ensemble 1, 2, 3 et à cette nouvelle série est maintenant associée une série quaternaire de l’ensemble a, b, g, d. Analysons de plus près les possibilités de succession de ces quatre lettres grecques, afin de rendre compte de l’existence d’une deuxième loi, liée à la coupure engendrée par la deuxième syntaxe.

Afin de dégager une quelconque loi portant sur l’apparition des a à d, nous devons procéder de manière organisée et suivre sur le graphe de la première loi les possibilités de succession des séquences 1, 2 et 3.

Par exemple, si la série commence par un a (quatre sauts favorables), quelles sont les lettres a à d qui peuvent suivre ? À commencer donc par a : 1 - ... - 1, peut suivre, d’après le graphe, soit un 2 soit un 1. Si le 2 a suivi, peut suivre soit un 3 soit un 2, d’où l’apparition d’un saut a ou d’un saut b. Idem pour le cas où 1 suivait 1.

On peut ainsi construire les successions possibles avec b, g et d en premier. Or, il apparaît, lorsque l’on écrit toutes les éventualités, qu’un saut quelconque a, b, g ou d peut être suivi par un quelconque autre saut, tandis que le saut suivant ne laisse place qu’à deux cas possibles en en excluant deux autres. En effet, dans l’exemple détaillé ci-dessus, le saut a peut être suivi d’un a, d’un b, d’un g ou d’un d, tandis qu’en troisième position, en troisième saut n’apparaissent que des a ou des b.

Après avoir effectué les vérifications sur les autres possibilités de sauts associés à chacune des lettres, il en sort une loi qui est la suivante :
« il s’avère à l’encontre du temps troisième, autrement dit le temps constituant le binaire, est soumis à une loi d’exclusion qui veut qu’à partir d’un a ou d’un d on ne puisse obtenir qu’un a ou un b, et qu’à partir d’un b ou d’un g, on ne puisse obtenir qu’un g ou un d. » Ce que Lacan retranscrit sous forme de quotients dans le répartitoire A D.

Cette deuxième loi, excluant au temps troisième deux possibilités, n’est pas réciproque mais rétroactive, en ce sens qu’à fixer le troisième temps, deux lettres se trouvent irrémédiablement alors exclue du premier temps.

À partir de la rétroaction de cette deuxième loi, Lacan s’intéresse à ce qui se passerait si on fixait le premier temps et le quatrième temps d’une succession possible des quatre lettres grecques. A fixer le 1er et le 4ème terme d’une succession, la 1ère place détermine deux choix en 3ème place et la 4ème place exclut deux possibilités de la 2ème place.

Nous avons refait les ‘calculs’ et dressé un tableau récapitulatif des 64 cas possibles, en fixant les premiers et quatrième temps (à noter que s’il n’y avait pas d’impossibles, il y aurait eu 4 x 4 x 4 x 4 = 256 cas possibles de succession, or ici il n’y en a que le quart, c’est à dire que trois quart des possibilités sont impossibles !) :

Dans les colonnes ‘exclues’ sont indiquées en première ligne la lettre exclue simultanément des 2ème , 3ème et 4ème places et en deuxième ligne les deux autres lettres exclues respectivement de la 2ème et de la 3ème place.

Lacan insiste sur cette notion d’antériorité :

« Ceci pourrait figurer un rudiment du parcours subjectif, en montrant qu’il se fonde dans l’actualité qui a dans son présent le futur antérieur. Que dans l’intervalle de ce passé qu’il est déjà à ce qu’il projette, un trou s’ouvre que constitue un certain caput mortuum du signifiant [...], voilà qui suffit à le suspendre à de l’absence, à l’obliger à répéter son contour. » (p. 50)

Le futur antérieur est un temps utilisé lorsque l’on parle au présent, de deux actions qui se produiront dans le futur, l’une après l’autre : la première action est au futur antérieur et la deuxième action est au futur simple.
Le futur antérieur se conjuguetoujours avec les auxiliaires être et avoir :

La police trouvera la lettre volée quand elle aura joué au jeu du pair et de l’impair /
Quand tu auras fini tes devoirs, tu pourras jouer à la playstation /
Demain matin, quand tu te réveilleras, je serais partie /
Quand tu auras dormi 12 heures, tu seras reposé /

Le fait de fixer le premier temps et le dernierrevient donc à utiliser le futur antérieur dans un premier temps pour projeter dans le futur simple le quatrième temps, créant ainsi ce que Lacan appelle un trou, situé dans l’intervalle délimité par ces deux temps, trou dans lequel le signifiant est décapité et cette tuchê, rencontre ratée, renouvelle la répétition.

ÉPILOGUE

(1)

Dans Le Moi dans la théorie de Freud et la technique de la psychanalyse (Seuil, p. 228), Lacan nous dit :

« Vous voyez les possibilités de démonstration et de théorèmatisation qui se dégage du simple usage de ces séries symboliques. Dès l’origine, et indépendamment de tout attachement à un lien quelconque de causalité supposée réelle, déjà le symbole joue, et engendre par lui-même ses nécessités, ses structures, ses organisations. C’est bien de cela qu’il s’agit dans notre discipline, pour autant qu’elle consiste à sonder dans son fond quelle est, dans le monde du sujet humain, la portée de l’ordre symbolique. »

Et il semble bien qu’il ait fait encore ici une démonstration à visée théorèmatique... comme il dit. L’ordre symbolique, communément signifié par la structure du discours, s’impose à nous : il n’y a pas de JE PARLE dans mon discours, il n’y a que du ÇA PARLE !

C’est la Loi symbolique du signifiant qui parle lorsque l’Homme se met à parler. L’inconscient est structuré comme un langage, nous disait Lacan, et il est pris, comme prisonnier, dans l’autonomie du signifiant.

(2)

Lacan ajoute plus loin « on voit donc se détacher du réel une détermination symbolique qui, pour ferme qu’elle soit à enregistrer toute partialité du réel, n’en produit que mieux les disparités qu’elle apporte avec elle » (p. 51). Puis : « Seuls les exemples de conservation, indéfinie dans leur suspension des exigences de la chaîne symbolique [...] permettent de concevoir où se situe le désir inconscient dans sa persistance indestructible. » (p. 52)

À comprendre que dans une série due au ‘hasard’, si l’on effectue des coupures syntaxiques liées au temps et aux places des signifiants dans la structure, alors apparaissent des lois définies par les absences de certains signifiants, quand bien même on essaierait d’y accéder en ayant fixé antérieurement ce que l’on projette d’atteindre. Ces signifiants éloquents par leur absence introduisent inévitablement l’automatisme de répétition.

Dans l’association libre, les signifiants s’enchaînent les uns après les autres, selon un hasard qui n’a rien à voir avec l’aléatoire, mais qui transpire la détermination symbolique liée à un réel qui se rate et qui ne peut se dire autrement que par l’insistance de son absence, jusqu’au signifiant premier lui-même. La répétition est le leurre symbolique car ce qui brille par son absence reste introuvable dans la série du hasard et se rate à chaque coup de dés.

La rencontre avec le réel, tuchê, dans le réseau des signifiants, automaton, est une rencontre manquée, ratée, toujours ajournée, reporté à plus tard, au hasard d’un futur antérieur (d’être ou d’avoir) qui pourrait précéder un futur simple.

« Ce qui est caché n’est jamais que ce qui manque à sa place » et c’est bien là le point crucial qui doit nous faire porter notre attention sur la certitude de ne pas voir ou de ne pas trouver ce qui est pourtant là, sous nos yeux et qui nous est invisible, à l’instar de la Lettre Volée. La place de l’objet, comme celle du signifiant, dans l’imaginaire et dans le symbolique, décide des coupures et des changements de syntaxe qui sont l’essence de la détermination symbolique. Celle-ci n’est pas constituée par le parlant mais bien le constituant, de manière subjective.

Enfin, on ne peut forcer le hasard... et contraindre le réel à se montrer, sauf si l’on admet que le réel se présente comme une trouvaille prête à se dérober à nouveau, introduisant ainsi la dimension de la perte.
Le réel n’est finalement qu’un trou, perceptible uniquement par ses bords. Et ce qui est caché n’est que ce qui manque à sa place dans le symbolique, car dans le réel, il y est toujours, à sa place.

ENFIN

Stéphane Mallarmé écrivait en 1897 le poème qui commence par « Un coup de dés jamais n’abolira le hasard » et qui finit par « Toute pensée émet un coup de dés ».
Or les lois de la détermination symbolique sont antérieures à toute constatation réelle du hasard, en ce sens qu’un chiffre n’est jamais choisi au hasard : même s’il existe d’étranges coïncidences que l’on pourrait croire liées au destin ou même s’il existe des lois mathématiques réelles permettant de prédire la probabilité d’apparition d’un symbole dans une série finie, seule la coupure engendre la loi et ce n’est qu’à l’exhiber dans le symbolique que cette coupure peut faire émerger le nouage d’avec le réel.

Ainsi, il peut arriver que l’on ait l’intime conviction de pouvoir imiter le hasard, parce que les lois de l’aléatoire nous sont connues mathématiquement, que celles-ci ne sont que calculs et prédictions et qu’à bien connaître les règles du temps logique et les tables de multiplication, on est sans doute en mesure d’appréhender ce qui nous échappe et d’anticiper le mouvement de l’autre. Or, la coupure qu’insuffle l’analyste au moment même où cette certitude s’ancre dans le symbolique, va chambouler la loi qui s’était inscrite et remettre les compteurs à zéro.

La coupure a donc le pouvoir de réveiller la tuchê, en désarçonnant la loi de l’automaton.

Et c’est bien ce que l’analyste Jacques Lacan vient de faire devant nous en différé : une coupure. Son regard singulier sur la structure de l’Inconscient, régi par la loi des signifiants, insuffle cette coupure qui nous permet, à nous ici, d’éviter le malentendu en prenant conscience de la suprématie de la loi des signifiants dans nos discours, suprématie qui nous constitue en tant que ‘parlêtre’.

Enfin, je fini par cette citation de Lacan dans Les quatre concepts fondamentaux :

« Le côté formé de la relation entre l’accident qui se répète et ce sens qui est la véritable réalité et qui nous conduit vers le Trieb, la pulsion, voilà ce qui nous donne la certitude, qu’il y a autre chose pour nous, dans l’analyse, à nous donner comme visée de démystifier l’artefact du traitement que l’on appelle le transfert, pour le ramener à ce qu’on appelle la réalité prétendument toute simple de la situation. » (4CF, fév. 1964)

Ceci pour insister sur ce que Lacan répètera souvent : le transfert, entre analyste et analysant, n’est pas la répétition d’une affection (amour ou haine) inscrite dans le passé de l’analysant, mais le transfert peut donner lieu ou non à une répétition symbolique, et l’analyste est le sujet supposé doté d’un certain savoir, sans doute celui de distinguer l’automaton de la tuchê, c’est à dire de reconnaître, dans la profusion automatique du réseau des signifiants du discours de l’analysant, ce qui peut être coupé ou saisi au vol et qui tient de la rencontre avec le réel.

En d’autres termes, ce qui est à découvrir n’est pas ce qui se répète, mais bien au contraire ce qui se dérobe systématiquement et le transfert psychanalytique est peut-être une voie (une voix) permettant cet accès impossible.

Voir en ligne : La « Lettre volée » d’Edgar Allan Poe

P.-S.

Texte de l’intervention prononcée le mercredi 12 janvier 2005, au séminaire interne de l’Ecole Psychanalytique de la Salpétrière.

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