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 Hors-la-loi ? 
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Inscription: Sam Jan 13, 2007 4:22 pm
Messages: 88
Message Hors-la-loi ?
Bonjour,
Voici un article du "Jim, un magazine culturel pour le grand Massif central", extrait d'un trimestriel de 2004 (?), sur le thème de la folie.

Citation:
La loi de l'homme étant la loi du langage, le fou hors
parole est hors la loi qu'il ignore. Donc hors justice?


Au long de mon enfance, je n'ai pas ete intri~uee par la folie ou Ie fou. J'entendais pourtant ma mere dire parfois d'une voisine extravagante dans son comportement, excentrique dans ses vetements et son langage, qu' elle devrait etre enfermee a Bron. Un nom, un lieu tres mysterieux. J'ai su plqs tard qu'a Bron se trouvait l'h6pital psychiatrique Le Vinatier, un asile de fous camme il etait alors enco!e dit. Un lieu d'enferment pour etranges personnes qui pouvaient deranger ou faire peur.

Mes etudes medicales entreprises, tres vite 5' est posee la question de la maladie qui n'en etait pas vraiment une car« l'organicite» n'en etait pas prouvee. II etait question d'une sorte d'au-dela du « foncctionnel », de ce fourre-tout du non detectable a la limite de l'impossture plus ou moins volontaire de la part du patient. Ce hors ilorme medical etait Ie fruit d'un dysfonctionnement du mental, d'un trouble de l'ame ou d'un derangement de l'esprit. En l'absence de lesion organique pouvait cependant s'exposer un corps souffrant, attife d'une cohorte de sympt6mes et attirant Ie sentencieux dans la bouche de l'homme de l'art : « Ce n'est rien, c'est dans sa tete. » J'entendais, referees a la clinique : hysterie, pathomimie, pithiatisme, pathologie de l'imagination.

A la fin de mes etudes medicales, voulant aborder Ie savoir sur la maladie mentale par experience personnelle, j'ai rencontre a I'hopital psychiatrique des patients, des« alienes »,.des fous. La, j'ai vu toutes sones de bizarreries, mais pas la folie, a tout Ie moins jamais la folie affirmee comme telle. Officiellement, il ne fallait pas parler de fous mais de malades mentaux. En effet, les psychiatres se defendent a juste raison de faire Ie diagnostic de folie puisqu'ils sont medecins et que la folie n'est pas un concept medical. Mon apprentissage m'a fait comprendre que la folie n'est pas une mala die mais un trouble qui touche ·a-l' eq uilibre social, qui affecte-Ia-·culture; -qui approche-Ia-metaphysique. C'est dans ces diverses dimensions que j'ai rencontre des fous. D'autant que je me suis aussi specialisee en medecine legale et en criminologie où il est question d' evaluer I'imponance du trouble de l'etre dans sa conduite sociale et dans des risques qu'il fait courir a lui-meme et au groupe.

Le service d'urgence OU je travaille m'evoque parfois « la nef des fous » ou la cour des miracles. Arrive la toute personne qui penurbe Ie groupe. Le maniaque a la tenue debraillee, extravaagante ou denudee, au langage acceIere, a I'hyperactivite desorrdonnee, joviale ou tapageuse. Le melancolique immobile, prostre, au regard fixe, accable, desespere, qui s'echappe dans un raptus suicidaire. Le delirant produisant des historres a themes multiples, de persecution, de grandeur, de transformation sexuelle, de possession, de filiation. L' angoisse, sid ere ou agite, en proie a une violence qui, mettant en emoi tout Ie service, doit etre contenue. Mais aussi les psychopathes, les pris de boisson jusqu'a I'ivresse aigue, les toxicomanes, les errants, les egares, les confus. Tous les isoles, les perdus dans des deserts de solitude, les noyes dans des puits de silence, to us coupes de toute relation a I'autre. Le fou est celui qui presente I'impensable : I'Homme sans relation, I'etranger parmi les autres.

Aux urgences tout contact est parfois si difficile, si mena~ant, et l'entretien tellement cisaille par les troubles, que s'imposent la moleecule anti-psychotique (qui reduit a presque rien toute manifestation d'etre) et l'hospitalisation sous contrainte (ou l'etre ne se possede plus) en centre hospitalier specialise (en vertu de la loi du 27 juin 1990 modifiee par la loi du 4 mars 2002).

L'aliene, sans lien de parole, n'est plus ancre dans 1'autre, son sembI able et son different. Il devient exterieur a chacun, refugie dans son imaginaire tout puissant coupe du reel. Le reel, c' est l' autre, les autres, et pas seulement 1'enfer de Sartre ou ... Ie paradis. L'autre est l'Autre quand, pour celui qui parle, l'interlocuteur presente en son alterite la marque de l'origine, i'origine commune des hommes, la source du verbe. Chaque etre est alors dans la fraternite et 1'egalite de la creation. Il est dans Ie droit d'exister (ex-sistere : sortir de), de se degager de ses seules representations, de son moi imaginaire, de se lier.a sa·communautehumaine.toujouJS r.e_-cr:ea,tri,c_e.

En I'absence de symbolisation du reel, de mise en parole de la rencontre, l' esseule entrevoit l' ablme qui s' ouvre, Ie gouffre so us ses pas. Sans lien a 1'autre, sans corps,·tout se passe dans sa tete. Il se trouve hors generation, sans origine ainsi que, par metonymie, sans commencements et, par la, sans fin, dans une immortalite insuppportable. 11 n' est plus dans Ie rapport au reel vie/mort, sa vie n' est plus marquee par la mort. Non lie a l'origine, il n'est plus sous la loi de la creation (toujours dans la coupure), de la separation, de la non confusion. Le fou deparle. Ainsi, Ie fou ne peut user du langage pour creer son monde. Si Ie langage deprend des sensations -Ie mot tue la chose -, Ie verbe du fou, adresse a personne, Ie colle au contraire a tout ce qui lui donne sensations, jusqu'a Ie confondre a ce qui l'environne. D'ou parfois ses silences obstines, son mutisme de protection pour ne pas etre absorbe par les choses. '

La loi de l'homme est la loi du langage, Ie fou hors parole est hors la loi qu'il ignore. 11 peut se retrouver en justice pour une infraction commise dans la confusion. Expert psychiatre, j'ai regulierement a examiner de tels delinquants. Si I' expert psyychiatre conclut a 1'abolition de son discernement ou du contr61e de ses actes au moment des faits, Ie fou (parce que declare irresponsable) ne sera pas punissable et sera remis entre les mains des psychiatres au sein d'une institution specialisee. Mais, deposssede de son acte, il sera prive de proces, mis hors justice, hors du droit, hors du groupe des humains sujets de la loi. Sa position d' etranger, de mis a part, sera fortifiee par la decision de justice. Aussi l'interrogation est-elle forte: ne doit-on pas affirmer a cette occasion la volonte de la communaute de reintegrer Ie fou par une condamnation de principe affirmant qu'il reste sujet de la loi, affirrmant par la la foi dans son humanite et la possibilite de Ie soigner et non pas seulement de Ie garder hors du regard et de la portee des autres ? Car la folie n' est pas la perte de l'humanite. Le nevrose' hysterique, d'abord, puis Ie psychotique, comme Ie pervers, nous ont demontre les deficiences structurales de l'homme et, par la, ont ouvert Ie soignant a sa comprehension. Nous devrions dresser une statue aux fous bienfaiteurs de l'humanite.

Au service d'urgence, je rec;:ois des victimes, de tres n-o*rn:oreuses- vicrimes. Des-femmes battues pai-le-ur-'coFrijo~rit~ ~l~s filles violees, des fils et filles plongees dans les conduites incesstueuses de leur pere. Des res capes d'accidents de voiture, d'avion ou de sport, d'attentats terroristes. Des membres de la famille ou des proches de ces victimes agresses a leur tour par la soudainete de la perte et l'injustice du sort.
L'action traumatique transforme tout sujet en victime dissociee du groupe. Car, renvoye a l'instant de l'agression a ses seules sensations, 1'etre perd subitement l' efficacite du langage et plonge seul dans un monde insense OU les autres ne sont plus qu'ombres fantomatiques. Il est dit que Ie trauma psychique les a confrontes au reel non symbolisable de la mort. Ils ont, comme en defense, entrevu Ie monde de la folie, parfois comme possible refuge. Mais, souvent, apres 1'epreuve, l'angoisse des victimes est sous-tendue par la peur de « devenir folles » ou d'etre aspirees par la mort. Elles aussi ont soif de justice et de soins.
En reponse a toutes ces exigences OU la folie des hommes est en question, j'ai trouve la psychanalyse. Elle est finalement mon lieu et mon espace de therapie. Elle n'est pas d'inspiration medicale ou sociale, ne se conforte pas ~ans les seules representations d'un moi trompeur mais reconnalt Ie sujet dans ses difficultes relationnelles, toujours au bord du gouffre de la folie mais retenu dans son exisstence par Ie lien langagier a l' Autre.

Liliane Daligand est professeur de medecine legale, psychiatre des h6pitaux au CHU de Lyon, expert pres 10 cour d'appel de Lyon.


Texte scanné par reconnaissance optique de caractère.

Pour info média :
JIM
http://www.news-eco.com/communiques/auv ... r_1032.php

_________________
Oli


Lun Mai 12, 2008 6:11 pm
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Inscription: Ven Sep 21, 2007 8:08 pm
Messages: 672
Localisation: Marseille
Message Re: Hors-la-loi ?
Merci Oli, je le trouve très bien ce texte, mais il me semble l'avoir déjà lu ou alors un semblable.
:) mfc


Lun Mai 12, 2008 7:29 pm
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Inscription: Mer Nov 01, 2006 1:01 pm
Messages: 1115
Localisation: Paris
Message Re: Hors-la-loi ?
Merci pour ce très beau texte !… Et heureux de te revoir parmi nous ! :wink:

@+,
cb.


Lun Mai 12, 2008 7:57 pm
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