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P.-J. Proudhon

De la femme émancipée

De la Pornocratie (Chapitre IV)

Date de mise en ligne : mercredi 20 juin 2007

P.-J. Proudhon, De la pornocratie ou Les Femmes dans les Temps modernes (Chapitre IV), Œuvres posthumes de P.-J. Proudhon, Éd. A. Lacroix et C°, Paris, 1875, pp. 1-150.

IV
Physiologie de la femme émancipée.

La nature est toute puissance et toute harmonie. Mais ses oeuvres, selon la juste observation de Raphaël, ne sont pas toujours telles qu’elle les veut : elles portent bien souvent le signe de la faiblesse et de la laideur. C’est une des raisons pour lesquelles la nature a créé l’homme : tout en se glorifiant elle-même par la production de ce chef-d’oeuvre, elle s’est donné en lui un contemplateur et un critique, assez intelligent pour saisir les lois de la création et en concevoir l’idéal ; assez fort pour en réparer les défectuosités et en guérir les blessures, mais trop faible cependant, et de corps et d’esprit, pour la changer elle-même et la détruire. L’homme lui-même, dernier né de la nature, chargé de mettre à l’ordre du monde la dernière main, l’homme, tel qu’il se manifeste, n’est pas plus que les autres créatures, parfaitement conforme à son type. Aussi son oeuvre de réparation commence et finit par sa propre personne : le progrès de la justice dans l’humanité est le principe et la fin de toutes choses.

Ce qui rend la création de l’homme, conformément à son type, plus difficile qu’aucune autre, c’est la manière dont la nature l’a constitué dans ce double élément, la force et la beauté. Dans la totalité de l’espèce, la force et la beauté sont données en proportions égales. Mais l’espèce humaine n’agit pas seulement comme être collectif, elle agit encore, et surtout, par ses divisions. Il y a des mâles et des femelles, des races, des nations, des familles et des individus.

Le sexe mâle a plus de puissance ; le sexe femelle manifeste plus de beauté et plus d’idéal : dans quelles proportions, l’un et l’autre ? C’est ce qu’il serait d’une excessive difficulté, pour ne pas dire d’une grande témérité, de déterminer.

Chez certaines nations, les hommes paraissent plus forts que chez d’autres, les femmes plus femmes : de là, cette expression des ethnographes, que l’élément masculin est plus développé d’un côté, tandis que de l’autre c’est l’élément féminin. M. le docteur Clavel, dans son savant ouvrage sur les Races humaines, fait voir que le caractère anglais pèche par excès de virilité, et le caractère français par excès de féminisation. Le type germanique, d’après la description qu’en fait cet écrivain, paraîtrait l’un des mieux équilibrés dans son double élément. Ces inégalités sont dues à deux causes : l’influence des milieux, dont la loi est prépondérante dans la création et le développement du règle animal ; l’influence des institutions, qui agissent à leur tour comme les milieux mêmes.

II suit de là qu’une nation, après avoir débuté avec une énergie virile, peut s’efféminer, et par là même déchoir : c’est ce qui est arrivé aux Perses après Cyrus, aux Grecs, après la guerre du Péloponèse ; aux Romains eux-mêmes, à la suite de leurs immenses conquêtes et de leurs guerres civiles. Par la même raison, si une race peut s’efféminer, elle peut aussi, par le travail, la philosophie et les institutions, se viriliser davantage : c’est ce qui est arrivé pour les Français du Tiers-État, dans cette période à jamais glorieuse qui s’étend de la mort du cardinal de Fleury (1743) à celle de Louis XVIII (1824). On ne saurait dire que ce mouvement se soit aussi bien soutenu de 1825 à 1860 ; mais le travail peut être repris.

Cette oscillation de l’élément masculin à l’élément féminin, en autres termes, de la force à la beauté, de la politique à l’art, du droit à l’idéal, indique les limites de la puissance de l’homme sur lui-même, la sphère de son action, et les deux extrêmes entre lesquels il doit trouver son juste tempérament.

De même que l’homme, dans ses manifestations, n’est pas toujours fort d’une virilité suffisamment accentuée, la femme n’est pas non plus toujours belle : au moral, comme au physique, elle est sujette à mille laideurs. Souvent elle tombe au-dessous d’elle-même : elle est lâche, molle et bête, comme dit George Sand. On dirait alors qu’elle abuse de la permission de la nature, qui la veut, non pas inepte, mais relativement plus faible, et partant plus belle que son compagnon. Parfois aussi un phénomène contraire se produit. Tandis que l’homme s’avilit en se plongeant dans les délices de Capoue, on voit la femme s’émanciper ; prendre, comme dit la Bible, le vêtement de l’homme, affecter les formes, le langage, les allures de la virilité, et aspirer à en exercer les fonctions.

Partout et dans tous les temps, on rencontre de ces créatures excentriques, ridicules dans leur sexe, et insupportables au nôtre : elles sont de plusieurs espèces. Chez les unes, ce chic masculin est l’effet du tempérament et d’une grande vigueur corporelle : on les appelle des virago. Ce sont les moins à craindre ; elles ne font pas de prosélytes, et il suffit de la critique des autres femmes pour les ramener à l’ordre. Chez d’autres, la tendance à l’émancipation procède, ou d’un travers d’esprit, ou de la profession qu’elles exercent, ou bien enfin du libertinage. Celles-ci sont les pires : il n’y a pas de forfait auquel l’émancipation ne les puisse mener. À certaines époques, l’esprit de secte s’en mêle ; la défaillance des moeurs publiques vient compliquer le mal : la lâcheté des hommes se fait l’auxiliaire de l’audace des femmes ; et nous voyons apparaître ces théories d’affranchissement et de promiscuité, dont le dernier mot est la PORNOCRATIE. Alors c’est fini de la société.

La pornocratie se combine très-bien avec le despotisme, même avec le militarisme : l’empire romain en fournit un exemple chez Élagabale. La pornocratie s’unit également à la théocratie : C’est ce que tentèrent les Gnostiques au Ier et au IIe siècle de notre ère, et à quoi tendaient également, en plein XVIIe siècle, les mystiques. De nos jours, on a vu la pornocratie s’allier à la bancocratie ! Maithus et Enfantin sont la double expression de la décadence moderne. Mais l’heure est passée ; et le monde, qui regarde avec indifférence s’affaisser la théocratie papale, tourne le dos à la pornocratie malthusienne.

Vous ne vous plaindrez pas, mesdames, que je traite vos idées comme choses de peu d’importance, en homme qui n’aurait pas sondé et mesuré la haute portée de vos doctrines. Je sais de quel esprit vous êtes et ne fais aucune difficulté d’avouer que c’est cet esprit, esprit de luxure et de dévergondage, esprit de confusion et de promiscuité qui, depuis trente-cinq ans, a été la peste de la démocratie et la cause principale des défaites du parti républicain. Aussi je tiens à ce que le public vous juge, intus et in cute.

Commençons par les cas non douteux.

Parent Duchâtelet, dans son livre de la Prostitution, a remarqué que les filles publiques étaient gloutonnes, portées à l’ivrognerie, insatiables sangsues, immondes, paresseuses, querelleuses, d’un bavardage décousu et insupportable. À ces traits on reconnaît la femme retombée à l’état de nature ou de simple femelle. D’où vient cette déchéance ? De la fréquentation excessive des hommes, qui leur fait perdre, avec la réserve, la timidité, la diligence, la qualité essentielle du sexe, celle qui fait l’âme et la vie de l’honnête femme, la pudeur. Parent Duchâtelet aurait pu ajouter que la figure de ces femmes s’altère dans le même sens que leurs moeurs : elles se déforment, prennent le regard, la voix et l’allure des hommes, et ne conservent de leur sexe, au physique comme au moral, que le gros matériel, le strict nécessaire.
- Qu’y a-t-il de commun, allez-vous me dire, entre nous et ces prostituées ?

Je vous demanderai d’abord, mesdames, ce que signifie dans votre bouche le mot de prostituée ? Remarquez que ces femmes ne font, après tout, qu’exercer l’amour libre ; que, si plus d’une a débuté par une séduction, la masse y est portée par élection ; que même, au point de vue de la démocratie amoureuse, elles font acte de philanthropie et de charité, ainsi que l’entendaient les Gnostiques ; que du reste, et toujours d’après vos maximes, la délectation érotique n’a rien en soi d’immoral, qu’elle est licite autant que naturelle, qu’elle forme le plus grand bien et la plus grande part de l’humanité, et qu’en conséquence une jolie femme qui, pour le bonheur d’un homme piqué d’amour, consent à lui faire le sacrifice d’une journée de son temps, a parfaitement le droit, dirait J.-B. Say, de recevoir en échange un dédommagement. Elle en a d’autant plus le droit que la femme, par l’exercice de la fonction amoureuse, se détériore insensiblement et se dégrade. Il n’y a pas, il ne peut y avoir d’amour gratuit, entendez-vous ? si ce n’est celui qui s’abdique, au nom de la conscience, dans le mariage. Donc, ou le mariage, par lequel les amants s’unissent pour toujours, selon la loi du dévouement et dans une sphère plus haute que l’amour, ou la rémunération : point de milieu. Est-ce que les émancipées, qui vivent eu concubinat, auraient la prétention de se donner pour rien, par hasard ? Tout au moins elles ont reçu le plaisir, et la preuve, c’est que du moment où la chose ne leur plaît plus, elles se sont réservé de se reprendre. L’amoureuse qui se donne pour rien est un phénix qui n’a d’existence que chez les poètes ; par cela même qu’elle se donne (hors mariage), elle est libertine, elle est prostituée ; elle le sait si bien que si, plus tard, elle trouve à se marier. Telle se présentera comme veuve ; elle mentira ; à l’impudicité elle joindra l’hypocrisie et la perfidie.

Voilà donc ce que le commerce des hommes, soit le libre amour, fait d’une femme : il la dévaste, la dénature, la travestit et en fait une apparence, hideuse à voir, de mâle. Or, je vous en préviens, toute fréquentation exagérée des hommes, alors même qu’elle se borne à de simples conversations de salons, d’académies, de comptoirs, etc., est mauvaise pour la femme, qu’elle déflore, et insensiblement corrompt. Je dis plus, il est impossible qu’une femme, sans fréquenter plus qu’il ne convient des hommes, s’occupe habituellement de choses qui ne sont pas de son sexe, sans que sa grâce naturelle en souffre, et, selon le cas, sans que son imagination s’allume, que ses sens s’enflamment et que la porte du péché ne s’ouvre toute large devant elle.

Tel est le rapport qui lie le fait à l’idée, qu’on peut toujours, chez un homme qui nie avec persévérance un point de morale, saisir un commencement d’infraction à cet article de la morale. Il est impossible, par exemple, de professer en théorie le despotisme et d’être en pratique franchement libéral ; impossible, en économie politique, de soutenir l’arbitraire des valeurs et de ne pas tomber, si peu que ce soit, dans l’agiotage ou l’usure ; impossible de préconiser le libre-échange sans favoriser, plus ou moins, la contrebande. Je dis de même qu’il est impossible à une femme de passer sa vie au milieu des hommes, de se livrer à des études ou à des occupations viriles, de professer, par exemple, la théorie du libre amour, sans que dans son extérieur elle prenne quelque chose de la virago, et qu’elle ressente au fond du coeur une pointe de libertinage.

Molière, dans sa comédie des Femmes savantes, a parfaitement saisi ce principe. Il représente une mâle de famille, Philaminte, honnête dans sa vie, — le bel esprit lui est venu tard, — mais chantant plus haut que le coq, comme le dit la servante, par suite du plus haïssable caractère, tyran de son mari et de sa fille ; à la fin, la plus misérable des dupes. À côté de Philaminte est sa soeur Bélise, vieille prude occupée à chasser l’amour de chez elle, mais qui croit tous les hommes amoureux d’elle, et ne leur en veut pas pour cela. Qu’il y en ait un qui daigne l’entreprendre ; elle fera quelque folie, c’est visible. Vient enfin la fille aînée de Philaminte, Mlle Armande, qui ne demanderait pas mieux, que de jouer du matin au soir avec l’amour, mais qui ne peut se décider à coucher contre un homme vraiment nu. C’est le spiritualisme de Descartes qui lui donne de ces idées, auxquelles Henriette, la ménagère, qui ne sait ni philosophie ni grec, ne pense pas du tout. Molière, aussi grand moraliste que grand comique, vous connaissait à fond. Il savait ce que valent la raison, la vertu et les délicatesses des émancipées. Vous ne voulez pas seulement être hommes ; vous cherchez les hommes ; voilà ce que vous a prouvé Molière dans sa comédie des Femmes savantes et dans celle des Précieuses.

J’ai parle précédemment des vivandières. Je suis loin de penser ni de vouloir dire du mal de cette classe intéressante de citoyennes. Toutes sont mariées ; la plupart, sans doute, fidèles. Mais elles sont à moitié soldats ; elles vivent dans la caserne ; elles figurent dans les revues ; elles sont portées sur les registres des régiments sous un numéro. J’ignore si leur service est absolument indispensable ; mais je voudrais, pour le respect du sexe, l’éloigner absolument du militaire. La Vivandière de Béranger m’a toujours paru et me paraît encore une chanson magnifique. Avouons cependant que cette composition ne tire pas précisément son éclat des grâces de Catin. J’en dis autant des dames de la halle, plus terribles que leurs maris, les forts. Aucun gouvernement n’a osé jusqu’à présent débarrasser le marché parisien du privilège de ces dames : on dirait qu’elles portent une révolution dans leurs jupes.

J’ai habité longtemps près d’un hospice où se faisait un cours d’accouchement : c’était une véritable école de prostitution et de proxénétisme. Certes, il est d’honnêtes matrones dans la corporation des accoucheuses, j’en ai connu, et vous en êtes, vous, madame Jenny d’H***, un fier exemple. Mais je ne puis m’empêcher de croire, quand vous daubez sur les accouchements, que vous combattez beaucoup plus alors pour la clientèle que pour l’émancipation. De bonne foi, comment voulez-vous qu’une jeune femme repasse dans son cerveau certains sujets, sans que son imagination brûle et que sa pauvre tête se monte ? Le moins qui puisse lui arriver c’est, en se mariant au plus vite, de porter, comme on dit, les culottes. Connaissez-vous un homme de goût, une femme qui se respecte, qui veuille, pour sa fille, d’un pareil, métier et d’un tel avenir ?

C’est bien à tort, madame, que vous voudriez nous faire considérer l’emploi des accoucheurs comme un symptôme de relâchement, et le zèle que vous témoignez à ce sujet dans vos brochures prouve tout simplement le désir que vous avez d’intéresser à votre thèse la pudeur des femmes en couches. C’est de la tactique, rien de plus. J’en aurais long à dire sur les sages-femmes, aussi bien dans les campagnes que dans les villes. Je m’abstiens, de peur de diffamation. Dès l’instant que les femmes, dans une société parvenue à un haut degré de civilisation, ne peuvent plus s’accoucher toutes seules, comme faisaient les femmes des Hébreux en Égypte, et comme le font encore aujourd’hui toutes les négresses et sauvagesses ; dès l’instant que, par le développement de la sensibilité nerveuse, l’accouchement est devenu un cas pathologique, il vaut mieux, dans l’intérêt même de l’honnêteté publique, appeler le médecin que faire instruire, dans cette science scabreuse, de jeunes paysannes. Entre le médecin et la femme en couche, entourée de son mari et des siens, la pudeur n’est pas plus intéressée qu’entre le soldat blessé et la soeur de charité. Allez-vous donc aussi, sous prétexte de pudeur, chasser les femmes des hôpitaux ? Non, non : la femme, comme le médecin, est à son poste au lit du malade ; devant le péril, la pudeur se retire sous l’aile de la charité. Le dévouement seul ici se montre : dévouement de l’homme envers la femme, dévouement de la femme envers l’homme. C’est la loi du mariage qui gouverne ici, loi que votre fausse pudeur ne comprend pas, parce que vous êtes une affranchie. Quant à moi, je vous le déclare, je préfère mille fois, pour la morale publique et pour la morale domestique, le risque du docteur à celui des accoucheuses, mêmes jurées.

Cette histoire des médecins-accoucheurs, dont vous faites tant de bruit, m’en rappelle une autre que je vais vous dire, au risque de me faire accuser encore une fois par Mme J*** L*** de tendance à l’obscénité. Je suis sur qu’elle me saura gré de l’anecdote :

J’ai connu un entrepreneur de remplacements militaires, au temps où les remplacements militaires étaient objet de commerce, dont la femme, en l’absence de son mari, faisait la visite corporelle des sujets. Elle auscultait, palpait sa marchandise, la faisait marcher. Toussez ! leur disait-elle… Du reste, une très-brave femme, que jamais on ne soupçonna de galanterie. Elle exerçait son métier philosophiquement. Les remplaçants à ses yeux n’étaient pas des hommes : c’était de la chair à canon. Une telle femme, dans le monde des affranchies, serait un modèle ; mais quel homme s’en approcherait sans dégoût ?… J’ai vu à la campagne des filles de fermier, propriétaires du taureau banal, qui, dans le cas de nécessité, le père n’y étant pas, s’acquittaient de la besogne sans le moindre embarras. Honni soit lui mal y pense. Ce que faisaient de leurs mains ces vierges rustiques est indescriptible. Chose curieuse, elles n’en paraissaient pas le moins du monde émoustillées, au contraire. Quant à moi, jeune gars, je puis bien dire que je n’ai jamais rien senti pour ces luronnes.

Tout cela n’est que grossier et tire médiocrement à conséquence ; si je le rapporte c’est afin qu’il soit établi, contre les bégueules qui mettent la main sur leurs yeux et regardent à travers les doigts, qu’il y a positivement une distinction à faire entre les attributions de l’homme et celles de la femme ; que la paix domestique, et une part considérable de la morale publique, dépendent de la définition qui sera faite des uns et des autres, attendu que toutes les fois que la femme sort des bornes que lui assigne la nature, elle se déprave et avilit d’autant l’homme, et que bien loin d’en usurper les fonctions, sa plus grande crainte doit être de lui ressembler.

J’ai cité la fille du fermier au taureau, la marchande d’hommes, l’accoucheuse jurée, la vivandière, la dame de la halle, la courtisane, la savante ; suis-je à la fin ? On en ferait un dictionnaire. Tenons-nous-en aux deux catégories principales : les artistes, comme on les appelle, et les esprits forts.

La femme, expression de l’idéal, à qui la nature a donné en prédominance la beauté, a des dispositions esthétiques que je n’ai garde de nier, puisque ce serait me contredire. Mais ici, comme partout, la question est dans la mesure, chose dont vous autres, mesdames les immodérées, ne voulez pas entendre parler. Outre qu’aucune femme n’approcha jamais, même de loin, les grands artistes, pas plus que les grands orateurs et les grands poètes, il faut considérer encore, dans l’emploi des talents féminins, les convenances du sexe et de la famille, qui dominent tout.

Chez les anciens, les rôles de femmes étaient joués par des hommes. La raison en était d’abord que les anciens croyaient impossible de bien représenter l’amour sans faire l’amour, et qu’ils n’admettaient pas sur la scène ce passage de la fiction à la réalité ; puis ils eussent regardé le métier d’actrice, ou tout autre analogue, comme une publicité ou publication officielle de la femme, chose à laquelle l’honnêteté municipale répugnait. Nous avons changé cela : possible que le théâtre y ait gagné ; mais les moeurs ? Qu’on y réfléchisse : tout honnête père de famille qui fréquente le théâtre est plus ou moins fauteur de prostitution s’il y conduit sa femme ou sa fille… Je ne pousse pas l’induction plus loin. Il est de fait que la grande majorité des femmes de théâtre cultive l’amour libre ; quant à celles qui se contentent de leurs maris, et on assure qu’il y en a, il faudrait voir si, dans l’intérieur de leurs ménages, elles ne prétendent pas, en tout et pour tout, compter autant que leurs camarades. Ou la subordination des femmes, garantie par la réserve de leur vie, ou l’avilissement des hommes : il faut choisir. Je sais bien que la nature, qui partout crée des ambigus, comme disait Fourier, semble avoir prédestiné certains mâles à servir de chaperons à leurs moitiés. À la bonne heure ! À femme émancipée, mari benêt. Paix et tolérance à ces braves sacrifiés. Mais qu’on n’en fasse pas des modèles, surtout qu’on n’érige pas leur exemple en maxime de droit civil et politique. En résumé, je ne demande pas la ferme turc des théâtres ; mais je dis qu’il nous reste fort à faire pour leur moralisation. Sur ce point on n’a nullement répondu aux objections de Rousseau et de Bossuet.

Passons aux femmes de lettres. J’ai reconnu à la femme une fonction d’éducatrice ; je ne crois pas en cela avoir fait aucune concession à mes adversaires. La femme, par la qualité de son esprit, est placée entre son mari et ses enfants comme un réflecteur vivant, ayant pour mission de concréter, simplifier, transmettre à de jeunes intelligences la pensée du père. L’homme vivant en société, les familles formant la cité par leur union solidaire, je crois que la femme qui possède à un haut degré les aptitudes de son sexe peut étendre la sphère de son rayonnement sur la communauté entière. De même que la beauté de quelques-unes profite à toutes, la vertu éminente, le talent hors ligne de quelques-unes peut aussi profiter non-seulement à toutes, mais à tous. J’admets en conséquence que la femme partage, jusqu’à un certain point, avec l’homme, la fonction d’écrivain ; mais c’est toujours à la condition que, même lorsqu’elle écrit, même lorsqu’elle se montre en public, elle reste femme et mère de famille : hors de là, je ne la souffre plus. Or, là est le point délicat. Il est bien difficile que celle qui prend la parole devant l’assemblée n’ait pas le verbe un peu plus haut dans le ménage. Plus donc une femme montre de talent, plus elle a besoin de vertu domestique. En sommes-nous là ? Le public, par ses applaudissements indiscrets, est le premier auteur du désordre. On dirait même qu’il fasse une médiocre estime de celles qui, au talent le plus vrai, joignent une conduite réservée et modeste. Une pointe de scandale ajoute à la célébrité du bas-bleu, et lui donne tout son parfum. Mlle de Meulan, Mme Amable Tastu commencent à être oubliés. Mme Necker de Saussure n’est connue que des institutrices. Combien d’autres, plus hardies, ont vu leur réputation s’étendre avec leurs galanteries !

Je consens donc à ce qu’une femme, à l’occasion, écrive et publie ses oeuvres ; mais je demande qu’avant tout le respect de la famille soit garanti. « La femme, dit le Code, ne peut donner, aliéner, hypothéquer, acquérir, tester en jugement, sans l’autorisation de son mari. » Comment le législateur n’a-t-il pas vu que le cas est bien autrement grave, pour la dignité du mari, pour sa sécurité, lorsqu’il s’agit de la publication d’un écrit, ou de toute autre exhibition de sa femme. En France, ce sont les hommes qui se montrent les plus empressés à faire valoir ainsi leurs moitiés. En 1847, quelque temps avant la révolution de février, j’ai assisté à Paris à une séance politique et socialiste, dans laquelle une femme, fort belle, faisait, sous la protection de son mari, ses débuts oratoires. Il n’y avait rien à dire, puisque le mari était là, servant à sa femme d’appariteur. L’improvisation fut au-dessous du médiocre : Madame n’était pas en voix. Je ne saurais dire ce que je souffrais pour cette pauvre femme, montrée par un imbécile d’homme. Je crois, si j’avais été l’amant, que je l’aurais fait à l’instant rentrer chez elle, et que j’aurais souffleté le mari. Une femme qui écrit ne devrait être connue du public que de nom ; une femme qui pérore devrait être consignée à la maison.

J’étais à la séance des cinq académies dans laquelle Mme Louise Colet-Révoil vint recevoir le prix de poésie pour sa composition sur le musée de Versailles. Il y a plus de vingt ans de cela : Mme Louise Colet doit être vieille ; depuis elle n’a produit rien qui vaille. Je m’irritais en moi-même de voir une jeune femme exposée aux regards, s’enivrant des applaudissements du public, plus qu’elle ne faisait sans doute de l’approbation de son mari et des caresses de ses enfants. Il me semblait alors que si j’avais été le conjoint responsable de cette lauréate, je lui aurais dit, lorsqu’elle serait venue me présenter sa couronne : « Madame, vous avez envoyé vos vers au concours malgré ma prière ; vous avez paru à la séance de l’Académie contre ma volonté. La vanité vous étouffe, et fera notre malheur à tous deux. Mais je ne boirai pas le calice jusqu’à la lie. À la première désobéissance, quelque part que vous vous réfugiez, je vous réduirai à l’impuissance de vous remontrer et de faire parler de vous… » Et comme je l’aurais dit, je l’aurais fait. Dans une société où la loi ne protège pas la dignité du chef de famille, c’est au chef de famille à se protéger lui-même. En pareil cas, j’estime, comme le Romain, que le mari a sur la femme droit de vie et de mort.

La pire espèce d’affranchie est la femme esprit fort, celle qui se mêle de philosopher, qui, aux travers habituels de l’affranchissement, à l’horreur du mariage, joint les prétentions d’une doctrine, l’orgueil d’un parti, l’espoir secret d’une déchéance en masse du sexe mâle.

Chez la femme artiste, ou faiseuse de romans, l’émancipation arrive par l’imagination et les sens. Elle est séduite par l’idéal et la volupté. La courtisane antique appartenait à cette catégorie : c’était, en son genre, une artiste. La bayadère de l’Inde, l’almée de l’Égypte, les femmes des maisons à thé au Japon, sont aussi des artistes. Un mot du coeur, une bonne parole, du pain bien souvent ; il n’en faut pas davantage pour les changer. C’est ainsi qu’en usa Jésus avec la Magdeleine. Au demeurant elles sont femmes, plutôt affolées qu’émancipées. C’est pourquoi bien des hommes les préfèrent aux stoïciennes, chez qui la vertu prend le caractère de l’autorité.

L’esprit fort femelle, cette poule qui chante le coq, comme disent les paysans, est intraitable. Le détraquement de l’esprit et du coeur, chez elles, est général. Dans la critique que j’ai faite de Mmes Roland, de Staël, Necker, de Saussure et George Sand, chez lesquelles j’ai signalé, à des degrés divers, la présence de la maladie, j’en ai fait ressortir ainsi les principaux symptômes :

« Par cela même qu’une femme, sous prétexte de religion, de philosophie, d’art ou d’amour, s’émancipe dans son coeur, sort de son sexe, veut s’égaler à l’homme et jouir de ses prérogatives, il arrive qu’au lieu de produire une oeuvre philosophique, un poème, un chef-d’oeuvre d’art, seule manière de justifier son ambition, elle est dominée par une pensée fixe qui de ce moment ne la quitte plus, lui tient lieu de génie et d’idée ; c’est qu’en toute chose, raison, force, talent, la femme vaut l’homme, et que, si elle ne tient pas la même place dans la famille et la société, il y a violence et iniquité à son égard.

« L’égalité des sens avec ses conséquences inévitables, liberté d’amours, condamnation du mariage, contemption de la femme, jalousie et haine secrète de l’homme, pour couronner le système, une luxure inextinguible ; telle est invariablement la philosophie de la femme émancipée… »

Et plus bas j’ajoute en finissant :

« Ce serait à redire sans cesse les mêmes choses. Il me faudrait montrer toujours la femme, quand une fois la manie d’égalité et d’émancipation s’est emparée de son esprit, pourchassée par cette manie comme par un spectre ; envieuse de notre sexe, contemptrice du sien, ne rêvant, pour elle-même qu’une loi d’exception qui lui confère, entre ses pareilles, les privilèges politiques et domestiques de la virilité ; si elle est dévote, se retirant en Dieu et dans son égoïsme ; si elle est mondaine, saisie par l’amour, en épuisant honteusement les fantaisies et les figures ; si elle écrit, montant sur des échasses, enflant sa voix, et se faisant un style de fabrique, où ne se trouve ni la pensée originale de l’homme, ni la reproduction de cette pensée gracieusement réfléchie par la femme ; si elle fait un roman, racontant ses propres faiblesses ; si elle s’ingère de philosopher, incapable d’embrasser fortement un sujet, de le creuser, de le déduire, d’en faire une synthèse ; mettant, dans son impuissance métaphysique, sa pensée en bouts de phrase ; si elle se mêle de politique, excitant par ses commérages les colères, et envenimant les haines. »

En résumé, la femme atteinte de cette manie tend à se séparer de coeur et d’esprit, de son sexe, qu’elle dédaigne, qu’elle prend en grippe justement en ce qu’il a de meilleur. En même temps elle jalouse, dénigre et s’attache à égaler ou même à supplanter le nôtre, sans pouvoir néanmoins jamais l’exprimer, ni seulement le comprendre. De tout cela résulte pour l’infortunée une sorte d’hermaphrodisme idiosyncratique qui lui fait perdre, avec les grâces de son sexe, le vrai sentiment de l’amour, lui rend le mariage odieux, et la précipite, de pensée et trop souvent de fait, dans un érotisme de plus en plus excentrique. Les affections dépravées, l’intelligence à son tour se décompose ; les oeuvres de la femme émancipée se font remarquer par une excessive inégalité, un intarissable bavardage, un mélange de puérilités féminines et d’affectation de masculinité. Ne parlons plus de raisonnement ni de raison ; des mots détournés de leur sens, des idées prises à l’envers ; un empressement visible à s’emparer des pensées et des expressions de l’adversaire pour s’en faire à elle-même des arguments ; l’habitude de répondre au dernier mot du discours au lieu de répondre au discours même ; des démentis contre l’évidence, des formules pillées partout, et appliquées à tort et à travers, des calembours, des coqs-à-l’âne, des charges ; bref, la confusion de tous les rapports, l’anarchie des notions, le chaos ! Voilà par quoi se distingue l’intellect d’une femme émancipée. Ces traits, que je me suis borné dans mon étude à relever sur quelques-unes des célébrités du siècle, je les ai observés sur des centaines de sujets. Puisque vos publications m’y autorisent, vous ne trouverez pas mauvais, mesdames, que je vous fasse entrer à votre tour dans ma galerie, et que, laissant de côté vos personnes, je montre, par vos livres, ce qu’il en est de votre entendement.

Oh ! mesdames, je sais ce que vous allez me dire : que les idées que vous défendez ne sont pas les vôtres ; qu’elles datent de plus loin que vous ; que tout ce que vous avez fait a été d’y apposer votre cachet, et que par conséquent les conséquences que je me propose de tirer de cette autopsie sont sans fondement. Vous, Mme J*** L***, vous descendez en ligne droite du Père Enfantin ; vous, Mme Jenny d’H***, vous faites partie d’une autre branche du saint-simonisme, qui, il y a quelques années, avait pour organe une Revue soi-disant philosophique et religieuse. Je sais tout cela, et suis prêt à vous donner à l’une et à l’autre décharge de toute invention et initiative. Oncques ne prétendit que la femme qui s’émancipe de l’homme puisse accoucher, sans lui, d’un sophisme, pas plus que d’un bâtard. Mais que vos théories viennent d’efféminés ou d’émancipés, n’est-ce pas toujours, pour le fond, la même chose, d’abord, quant à ces théories en elles-mêmes, dont le principe est la promiscuité des notions, et la fin la promiscuité des amours ; puis, quant à vous-mêmes, qui vous en faites les pythonisses. Qu’importe, en effet, pour votre état mental, que votre esprit ne puisse produire ou s’assimiler que des vesse-loups ? C’est le vice propre de votre thèse qu’on ne puisse la réfuter sans constater en même temps l’ulcération de votre cerveau.

P.-S.

Texte établi par PSYCHANALYSE-PARIS.COM d’après l’ouvrage de P.-J. Proudhon, De la pornocratie ou Les Femmes dans les Temps modernes (Chapitre IV), Œuvres posthumes de P.-J. Proudhon, Éd. A. Lacroix et C°, Paris, 1875, pp. 1-150.

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