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Prosper Jolyot de CRÉBILLON

Atrée et Thyeste (Acte 2)

Tragédie en cinq actes, représentée pour la première fois en 1707

Date de mise en ligne : dimanche 15 mai 2005

ACTE 2
- Scène 1 : Thyeste, Théodamie, Léonide.

Thyeste.
Ce n’est plus pour tenter une grace incertaine ;
mais, avant son départ, je voudrais voir.

Plisthène.
Léonide, sachez s’il n’est point de retour.

Scène 2 : Thyeste, Théodamie.

Thyeste.
Ma fille, il faut songer à fuir de ce séjour ;
tout menace à-la-fois l’asile de Thyeste :
défendons, s’il se peut, le seul bien qui nous reste.
D’un père infortuné que prétendent vos pleurs ?
Voulez-vous, dans ces lieux, voir combler mes malheurs ?
Pourquoi, sur mes désirs cherchant à me contraindre,
ne point voir le tyran ? Qu’en avez-vous à craindre ?
Sans lui, sans son secours, quel sera mon espoir ?
Vous voyez que Plisthène est ici sans pouvoir,
qu’il va bientôt voguer vers le port de Pyrée ;
voulez-vous qu’à ma fuite il en ferme l’entrée ?
La voile se déploie, et flotte au gré des vents ;
laissez-moi profiter de ces heureux instants.
Voyez, puisqu’il le faut, l’inexorable Atrée.
Si sa flotte une fois abandonne l’Eubée,
par quel autre moyen me sera-t-il permis
de sortir désormais de ces lieux ennemis ?

Théodamie.
Ne précipitez rien : quel intérêt vous presse ?
Pourquoi, seigneur, pourquoi vous exposer sans cesse ?
à peine enfin sauvé de la fureur des eaux,
ne vous rejetez point dans des périls nouveaux.
à partir de Chalcys le tyran se prépare ;
les vents vont de cette île éloigner ce barbare :
d’un secours dangereux sans tenter le hasard,
cachez-vous avec soin jusques à son départ.

Thyeste.
Ma fille, quel conseil ! Eh quoi ! Vous pouvez croire
que je veuille à mes jours sacrifier ma gloire !
Non, non, je ne puis voir désoler sans secours
des états si longtemps l’asile de mes jours.
Moi, qui ne prétendais m’emparer de Mycènes
que pour forcer Atrée à s’éloigner d’Athènes,
je l’abandonnerais lorsque elle va périr !
Non, je cours dans ses murs la défendre, ou mourir.
Vous m’opposez en vain l’impitoyable Atrée :
peut-il me soupçonner d’être en cette contrée ?
Sans appui, sans secours, sans suite dans ces lieux,
sans éclat qui sur moi puisse attirer les yeux,
dans l’état où m’a mis la colère céleste,
hélas ! Et qui pourroit reconnaître Thyeste ?
Voyez donc le tyran : quel que soit son courroux,
c’est assez que mon cœur n’en craigne rien pour vous,
ma fille ; vous savez que sa main meurtrière
ne poursuit point sur vous le crime d’une mère ;
c’est moi seul, c’est Aerope enlevée à ses voeux ;
et vous ne sortez point de ce sang malheureux.
Allez : votre frayeur, qui dans ces lieux m’arrête,
est le plus grand péril qui menace ma tête.
Demandez un vaisseau ; quel qu’en soit le danger,
mon cœur au désespoir n’a rien à ménager.

Théodamie.
Ah ! Périsse plutôt l’asile qui nous reste
que de tenter, seigneur, un secours si funeste !

Thyeste.
En dussé-je périr, songez que je le veux.
Sauvez-moi, par pitié, de ces bords dangereux,
du soleil à regret j’y revois la lumière ;
malgré moi, le sommeil y ferme ma paupière.
De mes ennuis secrets rien n’arrête le cours :
tout à de tristes nuits joint de plus tristes jours.
Une voix, dont en vain je cherche à me défendre,
jusqu’au fond de mon cœur semble se faire entendre :
j’en suis épouvanté. Les songes de la nuit
ne se dissipent point par le jour qui les suit :
malgré ma fermeté, d’infortunés présages
asservissent mon âme à ces vaines images.
Cette nuit même encor, j’ai senti dans mon cœur
tout ce que peut un songe inspirer de terreur.
Près de ces noirs détours que la rive infernale
forme à replis divers dans cette île fatale,
j’ai cru longtemps errer parmi des cris affreux,
que des mânes plaintifs poussaient jusques aux cieux.
Parmi ces tristes voix, sur ce rivage sombre,
j’ai cru d’Aerope en pleurs entendre gémir l’ombre ;
bien plus, j’ai cru la voir s’avancer jusqu’à moi,
mais dans un appareil qui me glaçait d’effroi :
« quoi ! Tu peux t’arrêter dans ce séjour funeste !
Suis-moi, m’a-t-elle dit, infortuné Thyeste. »
le spectre, à la lueur d’un triste et noir flambeau,
à ces mots, m’a traîné jusque sur son tombeau.
J’ai frémi d’y trouver le redoutable Atrée,
le geste menaçant, et la vue égarée,
plus terrible pour moi, dans ces cruels moments,
que le tombeau, le spectre, et ses gémissements.
J’ai cru voir le barbare entouré de furies,
un glaive encor fumant armait ses mains impies ;
et, sans être attendri de ses cris douloureux,
il semblait dans son sang plonger un malheureux.
Aerope, à cet aspect, plaintive et désolée,
de ses lambeaux sanglants à mes yeux s’est voilée.
Alors j’ai fait, pour fuir, des efforts impuissants ;
l’horreur a suspendu l’usage de mes sens.
à mille affreux objets l’âme entière livrée,
ma frayeur m’a jeté sans force aux pieds d’Atrée.
Le cruel, d’une main, semblait m’ouvrir le flanc,
et de l’autre, à longs traits, m’abreuver de mon sang.
Le flambeau s’est éteint ; l’ombre a percé la terre ;
et le songe a fini par un coup de tonnerre.

Théodamie.
D’un songe si cruel quelle que soit l’horreur,
ce fantôme peut-il troubler votre grand cœur ?
C’est une illusion...

Thyeste.
J’en croirais moins un songe,
sans les ennuis secrets où ma douleur me plonge.
J’en crains plus du tyran qui régne dans ces lieux
que d’un songe si triste, et peut-être des dieux :
je ne connois que trop la fureur qui l’entraîne.

Théodamie.
Vous connoissez aussi les vertus de Plisthène...

Thyeste.
Quoiqu’il soit né d’un sang que je ne puis aimer,
sa générosité me force à l’estimer.
Ma fille, à ses vertus je sais rendre justice ;
des fureurs du tyran son fils n’est point complice.
Je sens bien quelquefois que je dois le haïr ;
mais mon cœur sur ce point a peine à m’obéir.
Hélas ! Et plus je vois ce généreux Plisthène,
plus j’y trouve des traits qui désarment ma haine.
Mon cœur, qui cependant craint de lui trop devoir,
ni ne veut, ni ne doit compter sur son pouvoir.
Quoique sur sa vertu vous soyez rassurée,
je suis toujours Thyeste, et lui le fils d’Atrée.
Je crois voir le tyran ; je vous laisse avec lui :
ma fille, devenez vous-même notre appui ;
tentez tout sur le cœur de mon barbare frère ;
songez qu’il faut sauver et vous et votre père.

Scène 3 : Atrée, Théodamie, Eurysthène, Alcimédon, Léonide, gardes.

Alcimédon.
Vous tenteriez, seigneur, un inutile effort ;
je le sais d’un vaisseau qui vient d’entrer au port.
On ne sait s’il a pris la route de Mycènes :
mais, depuis près d’un mois, il n’est plus dans Athènes.
Vous en pourrez vous-même être mieux éclairci ;
le chef de ce vaisseau sera bientôt ici.

Atrée.
Qu’il vienne : Alcimédon, allez ; qu’on me l’améne ;
je l’attends : avec lui faites venir Plisthène ;
il doit être déja de retour en ces lieux.

Scène 4 : Atrée, Théodamie, Léonide, Eurysthène, gardes.

Atrée, à Théodamie.
Madame, quel dessein vous présente à mes yeux ?

Théodamie.
Prête à tenter, seigneur, la route du Bosphore,
souffrez qu’une étrangère aujourd’hui vous implore.
J’éprouve dès longtemps qu’un roi si généreux
ne voit point sans pitié le sort des malheureux.
Sur ces bords échappée au plus cruel naufrage,
les flots de mes débris ont couvert ce rivage.
Sans appui, sans secours, dans ces lieux écartés,
j’attends tout désormais de vos seules bontés.
Vous parûtes sensible au destin qui m’accable :
puis-je espérer, seigneur, qu’un roi si redoutable
daigne, de mes malheurs plus touché que les dieux,
m’accorder un vaisseau pour sortir de ces lieux ?

Atrée.
Puisque la mer vous laisse une libre retraite,
ordonnez, et bientôt vous serez satisfaite ;
disposez de ma flotte avec autorité.
Un vaisseau suffit-il pour votre sûreté ?
Prête à sortir des lieux qui sont sous ma puissance,
où vous conduira-t-il ?

Théodamie.
Seigneur, c’est à Byzance
que je prétends bientôt, au pied de nos autels,
du prix de vos bienfaits charger les immortels.

Atrée.
Mais Byzance, madame, est-ce votre patrie ?

Théodamie.
Non ; j’ai reçu le jour non loin de la Phrygie.

Atrée.
Par quel étrange sort, si loin de ces climats,
vous retrouvez-vous donc dans mes nouveaux états ?
Ce vaisseau, que les vents jetèrent dans l’Eubée,
sortait-il de Byzance, ou du port de Pyrée ?
En vous sauvant des flots, mon fils (je m’en souviens)
ne trouva sur ces bords que des athéniens.

Théodamie.
Peut-être, comme nous le jouet de l’orage,
ils furent comme nous poussés sur ce rivage :
mais ceux qu’en ce palais a sauvés votre fils
ne sont point nés, seigneur, parmi vos ennemis.

Atrée.
Mais, madame, parmi cette troupe étrangère,
Plisthène sur ces bords rencontra votre père :
dédaigne-t-il un roi qui devient son appui ?
D’où vient que devant moi vous paraissez sans lui ?

Théodamie.
Mon père infortuné, sans amis, sans patrie,
traîne à regret, seigneur, une importune vie,
et n’est point en état de paraître à vos yeux.

Atrée.
Gardes, faites venir l’étranger en ces lieux.

Quelques gardes sortent.

Théodamie.
On doit des malheureux respecter la misère.

Atrée.
Je veux de ses malheurs consoler votre père ;
je ne veux rien de plus. Mais quel est votre effroi ?
Votre père, madame, est-il connu de moi ?
A-t-il quelques raisons de redouter ma vue ?
Quelle est donc la frayeur dont je vous vois émue ?

Théodamie.
Seigneur, d’aucun effroi mon cœur n’est agité :
mon père peut ici paraître en sûreté.
Hélas ! à se cacher qui pourrait le contraindre ?
étranger dans ces lieux, eh ! Qu’aurait-il à craindre ?
à ses jours languissants le péril attaché
le retenait, seigneur, sans le tenir caché.

Scène 5 : Atrée, Thyeste, Théodamie, Léonide, Eurysthène, gardes.

Théodamie, à part.
Le voilà : je succombe, et me soutiens à peine.
Dieux ! Cachez-le au tyran, ou ramenez Plisthène.

Atrée, à Thyeste.
Étranger malheureux, que le sort en courroux,
lassé de te poursuivre, a jeté parmi nous,
quel est ton nom, ton rang ? Quels humains t’ont vu naître ?

Thyeste.
Les thraces.

Atrée.
Et ton nom ?

Thyeste.
Pourriez-vous le connaître ?
Philoclète.

Atrée.
Ton rang ?

Thyeste.
Noble, sans dignité,
et toujours le jouet du destin irrité.

Atrée.
Où s’adressaient tes pas ? Et de quelle contrée
revenait ce vaisseau brisé près de l’Eubée ?

Thyeste.
De Sestos ; et j’allais à Delphes implorer
le dieu dont les rayons daignent nous éclairer.

Atrée.
Et tu vas de ces lieux... ?

Thyeste.
Seigneur, c’est dans l’Asie
que je vais terminer ma déplorable vie,
espérant aujourd’hui que de votre bonté
j’obtiendrai le secours que les flots m’ont ôté.
Daignez...

Atrée.
Quel son de voix a frappé mon oreille !
Quel transport tout-à-coup dans mon coeur se réveille !
D’où naissent à-la-fois des troubles si puissants ?
Quelle soudaine horreur s’empare de mes sens !
Toi, qui poursuis le crime avec un soin extrême,
ciel, rends vrais mes soupçons, et que ce soit lui-même !
Je ne me trompe point, j’ai reconnu sa voix ;
voilà ses traits encore : ah ! C’est lui que je vois :
tout ce déguisement n’est qu’une adresse vaine ;
je le reconnoîtrais seulement à ma haine :
il fait pour se cacher des efforts superflus ;
c’est Thyeste lui-même, et je n’en doute plus.

Thyeste.
Moi, Thyeste, seigneur !

Atrée.
Oui, toi-même, perfide !
Je ne le sens que trop au transport qui me guide ;
et je hais trop l’objet qui paraît à mes yeux
pour que tu ne sois point ce Thyeste odieux.
Tu fais bien de nier un nom si méprisable :
en est-il sous le ciel un qui soit plus coupable ?

Thyeste.
Eh bien ! Reconnais-moi ; je suis ce que tu veux,
ce Thyeste ennemi, ce frère malheureux.
Quand même tes soupçons et ta haine funeste
n’eussent point découvert l’infortuné Thyeste,
peut-être que la mienne, esclave malgré moi,
aux dépens de mes jours m’eût découvert à toi.

Atrée.
Ah, traître ! C’en est trop ; le courroux qui m’anime
t’apprendra si je sais comme on punit un crime.
Je rends graces au ciel qui te livre en mes mains :
sans doute que les dieux approuvent mes desseins,
puisque avec mes fureurs leurs soins d’intelligence
t’amènent dans des lieux tout pleins de ma vengeance.
Perfide, tu mourras : oui, c’est fait de ton sort ;
ton nom seul en ces lieux est l’arrêt de ta mort.
Rien ne peut t’en sauver ; la foudre est toute prête ;
j’ai suspendu longtemps sa chute sur ta tête.
Le temps, qui t’a sauvé d’un vainqueur irrité,
a grossi tes forfaits par leur impunité.

Thyeste.
Que tardes-tu, cruel, à remplir ta vengeance ?
Attends-tu de Thyeste une nouvelle offense ?
Si j’ai pu quelque temps te déguiser mon nom,
le soin de me venger en fut seul la raison.
Ne crois pas que la peur des fers ou du supplice
ait à mon cœur tremblant dicté cet artifice :
Aerope par ta main a vu trancher ses jours ;
la même main des miens doit terminer le cours ;
je n’en puis regretter la triste destinée.
Précipite, inhumain, leur course infortunée,
et sois sûr que contre eux l’attentat le plus noir
n’égale point pour moi l’horreur de te revoir.

Atrée.
Vil rebut des mortels, il te sied bien encore
de braver dans les fers un frère qui t’abhorre !
Holà ! Gardes, à moi !

Théodamie, à Atrée.
Que faites-vous, seigneur ?
Dieux ! Sur qui va tomber votre injuste rigueur !
Ne suivrez-vous jamais qu’une aveugle colère ?
Ah ! Dans un malheureux reconnaissez un frère ;
que sur ses noirs projets votre cœur combattu
écoute la nature, ou plutôt la vertu.
Immolez donc, seigneur, et le père et la fille ;
baignez-vous dans le sang d’une triste famille.
Thyeste, par vous seul accablé de malheurs,
peut-il être un objet digne de vos fureurs ?

Atrée.
Vous prétendez en vain que mon cœur s’attendrisse.
Qu’on lui donne la mort, gardes ; qu’on m’obéisse ;
de son sang odieux qu’on épuise son flanc...
bas, à part.
mais non ; une autre main doit verser tout son sang.
aux gardes.
oubliais-je... arrêtez. Qu’on me cherche Plisthène.

Scène 6 : Atrée, Thyeste, Plisthène, Théodamie, Eurysthène, Thessandre, Léonide, gardes.

Plisthène, à Atrée.
Ciel ! Qu’est-ce que j’entends ? Quelle fureur soudaine
de votre voix, seigneur, a rempli tous ces lieux ?
Qui peut causer ici ces transports furieux ?

Théodamie, à Plisthène.
Ces transports où l’emporte une injuste colère
ne menacent, seigneur, que mon malheureux père :
sauvez-le, s’il se peut, des plus funestes coups.

Plisthène.
Votre père, madame ! ô ciel ! Que dites-vous ?
à Atrée.
à l’immoler, seigneur, quel motif vous engage ?
De quoi l’accuse-t-on ? Quel crime, quel outrage
de l’hospitalité vous fait trahir les droits ?
Aurait-il à son tour violé ceux des rois ?
étranger dans ces lieux, que vous a-t-il fait craindre
à le priver du jour qui puisse vous contraindre ?

Atrée.
Étranger dans ces lieux ! Que tu le connais mal !
De tous mes ennemis tu vois le plus fatal ;
c’est de tous les humains le seul que je déteste,
un perfide, un ingrat, en un mot, c’est Thyeste.

Plisthène.
Qu’ai-je entendu, grands dieux ! Lui Thyeste,
seigneur ?
Eh bien ! En doit-il moins fléchir votre rigueur ?
Calmez, seigneur, calmez cette fureur extrême.

Atrée.
Que vois-je ? Quoi ! Mon fils armé contre moi-même !
Quoi ! Celui qui devrait m’en venger aujourd’hui
ose à mes yeux encor s’intéresser pour lui !
Lâche, c’est donc ainsi qu’à ton devoir fidèle
tu disposes ton bras à servir ma querelle ?

Plisthène.
Plutôt mourir cent fois : je n’ai point à choisir ;
dans mon sang, s’il le faut, baignez-vous à loisir.
Seigneur, par ces genoux que votre fils embrasse,
accordez à mes vœux cette dernière grace :
après l’avoir sauvé des ondes en courroux,
m’en coûtera-t-il plus de le sauver de vous ?
à mes justes desirs que vos transports se rendent.
Voyez quel est le sang que mes pleurs vous demandent ;
c’est le vôtre, seigneur, non un sang étranger :
c’est en lui pardonnant qu’il faut vous en venger.

Atrée.
Le perfide ! Si près d’éprouver ma vengeance,
daigne-t-il seulement implorer ma clémence ?

Thyeste.
Que pourroit me servir d’implorer ton secours,
si ton cœur qui me hait veut me haïr toujours ?
Eh ! Que n’ai-je point fait pour fléchir ta colère ?
Qui de nous deux, cruel, poursuit ici son frère ?
Depuis vingt ans entiers que n’ai-je point tenté
pour calmer les transports de ton cœur irrité ?
Surmonte, comme moi, la vengeance et la haine ;
règle tes soins jaloux sur les soins de Plisthène,
et tu verras bientôt, si j’en donne ma foi,
que tu n’as point d’ami plus fidèle que moi.

Atrée.
Quels seront tes garants ? Lorsque le nom de frère
n’a pu garder ton cœur d’un amour téméraire,
quand je t’ai vu souiller par tes coupables feux
les autels où l’hymen alloit combler mes vœux,
que peux-tu m’opposer qui parle en ta défense ?
Les droits de la nature, ou bien de l’innocence ?

Thyeste.
Ne me reproche plus mon crime ni mes feux ;
tu m’as vendu bien cher cet amour malheureux.
Pour t’attendrir enfin, auteur de ma misère,
considère un moment ton déplorable frère :
que peux-tu souhaiter qui te parle pour moi ?
Regarde en quel état je parais devant toi.

Plisthène.
Ah ! Rendez-vous, seigneur : je vois que la nature
dans votre coeur sensible excite un doux murmure,
ne le combattez point par des soins odieux ;
elle n’inspire rien qui ne vienne des dieux.
C’est votre frère enfin ; que rien ne vous arrête :
de sa fidélité je réponds sur ma tête.

Atrée.
Plisthène, c’en est fait ; je me rends à ta voix ;
je me sens attendri pour la première fois ;
je veux bien oublier une sanglante injure.
Thyeste, sur ma foi que ton cœur se rassure :
de mon inimitié ne crains point les retours ;
ce jour même en verra finir le triste cours ;
j’en jure par les dieux, j’en jure par Plisthène ;
c’est le sceau d’une paix qui doit finir ma haine.
Ses soins et ma pitié te répondront de moi,
et mon fils à son tour me répondra de toi ;
je n’en demande point de garant plus sincère.
Prince, c’est donc sur vous que s’en repose un père.
Allez ; et que ma cour, témoin de mon courroux,
soit témoin aujourd’hui d’un entretien plus doux.

Scène 7 : Atrée, Eurysthène, gardes.

Atrée.
Toi, fais-les avec soin observer, Eurysthène ;
disperse les soldats les plus chers à Plisthène,
écarte les amis de cet audacieux,
et viens, sans t’arrêter, me rejoindre en ces lieux.

P.-S.

Texte établi par Abréactions Associations d’après la tragédie de Prosper Jolyot de CRÉBILLON, Atrée et Thyeste, publiée aux Éditions Didot, à Paris, en 1818.

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