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La paranoïa Schreber

L’apparat noïa

Séance du jeudi 6 janvier 2005

Date de mise en ligne : samedi 29 janvier 2005

Auteur : Christophe BORMANS

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Pour Paul Schreber, il y a les voix parlées de l’extérieure, celles parlées par les oiseaux - celles qu’on a vu la dernière fois - et puis il y a les voix parlées de l’intérieur. Intéressons-nous ce soir, si vous le voulez bien, à celles qui sont parlées de l’intérieur.

Ce soir, j’ai envie de vous mettre en parallèle avec le cas de Paul Schreber, le cas d’un psychotique exposé par Lucien Israël dans son séminaire le Désir à l’œil, et j’ai également envie de vous proposer une autre écriture de la paranoïa.

Para-noïa

La paranoïa, vous savez ce que ça veut dire. Ça vient de “para”, qui en Grec, veut dire “auprès de”, “au-delà de”, “contre”. Comme “peri” veut dire “autour de”. Ce qui a donné, dans le vocabulaire courant français, que “para” signifiait “à côté”. Comme parallèle veut dire “à côté”, non pas de l’aile (ni de la cuisse), mais “à côté” de “allos”, qui signifie “autre” et “entre” dans l’adjectif “allêlous”, c’est-à-dire “l’un l’autre”. “À côté”, “l’un l’autre”, voilà : “à côté” sans jamais se toucher. Vous savez en outre qu’en astronomie, les parallèles ne sont plus des droites, mais des petits cercles que décrivent les étoiles : les parallèles célestes.

Sur la même racine “para”, on a évidemment :
- Paralogisme : “à côté” de ce qui est logique (faux raisonnement) ;
- Paradoxe : qui va à l’encontre de l’opinion couramment admise ;
- Parasol : qui va “contre” le soleil, parapluie, parachute (“contre” la chute), etc.

Paranoïa, donc - sur ce même mode -, c’est ce qui est “à côté”, ou qui va à l’encontre de... Mais à l’encontre de quoi ? Hé bien, soi disant à l’encontre de la “noïa”.

“Noïa”, on traduit ça par esprit : mais l’esprit, ça vient du souffle latin, le “spirare”. En Grec : “noia”, de “noos” ou “noüs”, on a pris l’habitude de traduire cela par “esprit”, “idée”. Car on a également : “dia-noia” (réflexion). Mais “noia”, on peut surtout dire que c’est la pensée, voir l’apprentissage :

“Ce qui est difficile, écrit Platon dans la République [1], c’est de décider si tous nos actes sont produits par le même principe ou s’il y a trois principes chargés chacun de leur fonction respective, c’est-à-dire si l’un de ces principes qui est en nous fait que nous apprenons (Noos), un autre que nous nous mettons en colère (Thumos), un troisième que nous recherchons le plaisir de manger, d’engendrer... (Epithumia).”

C’est là, la division tripartite de l’âme selon Platon, dans laquelle certains voient l’ancêtre de la division tripartite de l’appareil psychique freudien en : Ça, moi et surmoi. La “noïa” (le “noos”) - si l’on admet cette comparaison -, serait à mon sens, indéniablement à rapprocher du surmoi.

Paranoïa : ça voudrait donc dire, “à côté” de la pensée (de la raison, de l’esprit) ou “contre” la pensée (la raison, l’esprit)... Ou encore : “à côté” (au sens de parallèle), “à côté” du “surmoi”, ce qui serait peut-être beaucoup plus près de la structure clinique, c’est ce que nous allons voir par la suite.

Car à lire Schreber, il est pour le moins “paradoxal” - c’est le cas de le dire -, que la paranoïa irait à l’encontre de la pensée. S’il y a bien quelque chose qui ne s’arrête pas, chez Schreber, c’est bien ça : la pensée.

C’est en tout cas, ce qu’il nous explique clairement au chapitre XVI de ses Mémoires, intitulé : “Contrainte de pensée. Expressions et phénomènes accompagnateurs (ou secondaires, si vous voulez)”. Je vous lis le début du chapitre :

“Après que j’ai décrit dans les chapitres précédents, à quelles modifications ma vie extérieure a été soumise au cours des années passées et à quelles apparitions la lutte de destruction conduite par les rayons divins contre moi a abouti, je souhaite désormais plus longuement me prononcer sur les diverses formes - qui se sont également modifiées - sous-lesquelles s’est continuellement manifestée à moi la contrainte de pensée [2].

Denkzwang

La contrainte de pensée, chez Schreber, c’est la Denkzwang. Et ça nous rappelle quelque chose, ce “Zwang”, n’est-ce pas ? “Zwang”, c’est, à proprement parler, forcer. Zwang exprime un ordre, un commandement. Il désigne en allemand ce qui est obligatoire, impératif, comme dans les expressions :
- Zwansgarbeit : travaux forcés,
- “Er tut es nur aus Zwang” : il ne le fait que par obligation,
- “Unter Zwang stehen” : être sous le joug, ou être soumis à.

Zwang désigne également la force au sens de la pression, comme dans les expressions :
- Der Zwang der Ereignisse : la pression des évènements,
- Der Zwang der Konvention : la force des circonstances.

Mais “Zwang” - pour nous - c’est la “compulsion” (comme le traduit très justement le Dictionnaire Larousse de Roland Chemama). On connaît tous le célèbre recueil de Freud : “Zwang, paranoia und perversion”, traduit improprement donc par : “Névrose, psychose et perversion”. À proprement parler, il s’agirait plutôt de : “Compulsion, paranoïa et perversion”.

“Zwang”, c’est - dans l’Au-delà du principe de plaisir -, la manifestation de la force du refoulé de l’inconscient : “Zwangsvorstellung”, c’est la représentation obsédante.

Mais “Zwang”, bien sûr et surtout, c’est la “Zwangsneurose” de Freud : la “névrose obsessionnelle”.

“Obsession, névrose obsessionnelle, compulsion de répétition” : dans ces trois cas, comme le Antonio Quinet le souligne dans son texte “Zwang und Trieb”, “il s’agit d’un mode de nouage entre le symbolique et le réel qui fait du signifiant non pas une barrière à la jouissance mais son porte-parole.
Le symptôme obsessionnel est un porte-à-faux du compromis qu’il promet, car loin de s’en défendre il est porteur de la jouissance dont le sujet voudrait se séparer” [3].

Hé bien c’est également une très bonne définition du symptôme paranoïaque, même si ça a l’air comme ça, un peu choquant de parler du symptôme paranoïaque en ces termes.

Alors, la paranoïa définie comme “à côté” de la pensée ou à l’encontre de la pensée : vous repasserez ! Au contraire, pour Schreber, ce qui caractérise l’homme - dans une définition qu’il veut universelle, du type de celle des Lumières -, c’est justement de ne penser à rien !

Continuons la lecture des Mémoires :

« Ce que contient la notion de contrainte de pensée a déjà clairement évoqué au chapitre V comme contrainte visant à une pensée continuelle et portant atteinte au droit naturel de l’homme à une récupération mentale et à se reposer temporairement de l’activité de penser au moyen d’un ne penser à rien (Nichtsdenkens).” En ce sens, par cette “contrainte” de pensée, “l’homme est - comme l’expression de la langue fondamentale le suggère, précise Schreber - inquiété sur son propre “socle” [Untergrund] ».

Je reviendrai tout à l’heure (ou à la prochaine séance) sur cette notion de “Untergrund”. Mais j’aimerais attirer votre attention sur ceci :
- Que le “Nichtsdenkens” auquel fait ici allusion Schreber, c’est là l’inconscient en tant qu’il se manifeste d’abord, comme nous le dit Lucien Israël, comme “désir inaccessible”, c’est-à-dire par l’ennui, le rien, etc.

Je vous reporte ici à la sublime deuxième séance du séminaire sur le “Désir à l’œil” (séance du 12 janvier 1976), intitulée “L’ennui”. L’ennui, comme L. Israël le précise, ça vient du “Odi” latin : “je hais”.
- “Odium” : haine ; “odiosus” : odieux, ennuyeux ; “inodiare” : ennuyer.

“C’est la destruction du désir ou le désir inaccessible qui détermine l’ennui”, dit Israël, pour aussitôt se demander :
- “Qu’est-ce qui peut bien faire que quelque chose ou les objets habituellement désirables apparaissent comme enduits de haine ?... Assez [assez enduits de haine] en tout cas pour que naisse l’ennui ?”

C’est là qu’il va nous présenter son cas de psychose, qu’il nomme [peut-être pas tout à fait par hasard] : René ! [4]. Vous connaissez le mot de Dali à propos de René ? De René Crevel ? “Personne n’a jamais été aussi rené, n’a jamais été aussi crevé que René Crevel”.

Alors Israël veut nous présenter ce cas de René, mais il est tout de même embarrassé pour parler de son enfance à René. À la séance du 26 janvier 1976 (quatrième séance), il lance clairement ce défi : “Qui pourrait dire quelque chose sur l’enfance des psychotiques ?” C’est un véritable défi, parce que pour le psychotique, il n’y a rien à dire. Et Israël intitule sa séance “Une vie sans histoire”. “Il n’y a rien à dire”... “Parce qu’on ne lui a rien dit de son enfance, parce que la mère ne lui en a rien dit”, dit Israël. Pourquoi ? Parce “qu’elle n’a pas voulu livrer ainsi le secret d’une jouissance.” C’est cela l’ennui, c’est comme ça que se manifeste l’inconscient pour le psychotique : il ne se passe rien dans la vie d’un enfant psychotique “parce qu’il ne se passe rien non plus dans la réalité de la vie de la mère” dit Israël : “Tout pour le fantasme”, calqué sur le “tout pour la gueule”.

[Lectures du Séminaire de Lucien Israël : “Le désir à l’œil”]

Donc, l’enfant qui s’ennuie, c’est “celui qui n’avait pas le droit de déchirer ses vêtements ni de perdre ou de casser ses jouets” : “L’enfant qui devient l’objet unique de la mise de la mère n’a plus le droit de prendre pour lui-même aucun risque. Cet enfant est obligé et forcé de rester éternellement le soutien de ce qu’on ne peut même plus appeler un désir car dès avant la naissance tout était figé ; cet enfant est condamné à être un fétiche”.

“La mise de la mère” dit Israël, je vous rappelle encore une fois ici, que Pauline - la mère de Paul - vient juste d’être “mise enceinte” (de Paul), lorsque sa propre mère meurt. Et que la “mise à bas” de Paul - pour réutiliser cette expression de “mise” - vient en quelque sorte contrebalancer la “mise sur orbite” de la grand-mère.

Le fétichisme, c’est ce que Paul rejoindra par ses “colifichets” comme il dit, terme qui condense ici le “fétiche” et son caractère “figé” : un “coli-figé”, en quelque sorte. Colifichets de femme, qu’il s’achète certes, mais là encore : rien d’extravagant, précise bien Paul. Juste des babioles ! Or, ce qui caractérise le fétiche nous dit Israël, c’est précisément d’être “un objet mort”. Du toc, voilà ce que s’achète Schreber ! Se vantant par-dessus le marché à son procès, de ne rien dépenser de trop !

“Il ne faut pas s’étonner après ça, précise Israël, que ces enfants s’ennuient... et pas seulement le dimanche. Même si un tel enfant fétiche mourait (il y en a qui arrivent à sauver la mise si on peut dire par ce moyen), même si cet enfant mourait la mère y gagnerait encore”...

Je vous rappelle-là que le frère aîné de Paul, Gustav, s’est lui suicidé à 38 ans ! En pure perte, semble nous dire Israël :

“Car chacun sait, poursuit Israël, qui a un peu feuilleté la mythologie ou l’histoire des religions, que les Dieux sont fabriqués avec des héros morts. L’enfant mort, l’enfant fétiche mort viendrait simplement rejoindre ce phallus déjà contenu dans le fantasme et le culte qu’on lui eut rendu eut été encore infiniment simplifié, car un enfant fétiche, ça bouge tout de même de temps en temps, ça vous expose de temps en temps à quelques déboires, alors qu’un enfant mort, on peut lui prêter toutes les vertus... Et pas seulement un enfant mort... Un mari mort ça fait l’affaire aussi”...

Voilà ce qu’assène Israël, qui n’a pas l’air de savoir qu’avec son cas de René, il colle au plus près si ce n’est au texte des Mémoires, en tout cas à l’histoire - car il arrive à en avoir une (Paul) - à l’histoire de sa maladie.

Mais tous les “gentils petits garçons” qui font plaisir à leur maman ne deviennent pas nécessairement psychotiques. Il faut donc qu’il se passe “quelque chose”, pour que cette structure psychotique donnée au départ, dit Israël, bascule dans les symptômes cliniques.

Mais avant de répondre à cette question, Lucien Israël se demande “comment une mère fait pour maintenir dans la psychose, c’est-à-dire dans l’incarcération du fétiche, ses enfants” ? Et là c’est extrêmement intéressant de voir la différence qu’Israël opère entre l’enfant psychotique et l’enfant névrotique : les balises marquées par les mères de psychotiques, observe Israël, sont beaucoup plus subtiles ; elles sont, non plus des questions, mais des réponses... Qu’est-ce que tu as fait aujourd’hui ? Hé bien je vais te le dire, je le sais, mon petit doigt me l’a dit, etc. Ça se passe aussi “sous forme de récit”, dit Israël, des récits des prouesses de l’enfant fait par la mère devant le “chœur familial” réunit au grand complet : “Et alors mon René leur a dit...” Points de suspension, et vous pouvez alors imaginer là tout ce que vous voudrez, précise Israël. Ou alors : “Mon” René a fait-ci, “mon” René a fait ça, etc. Le “mon” ne manque jamais, observe Israël : le “mon”, qui est le symétrique exact, pourrait-on rajouter, du “nom”, qui, lui, par contre semble à jamais “forclos”.

« Pas de place ailleurs »

Sur le mode du “Jacques a dit”, c’est donc bien : “Mon” René a dit, “mon” René a fait... Seulement voilà, “sorti de la présence maternelle”, les “balises maternelles” viennent à manquer... Et l’enfant (“l’enfant aliéné”) ne sait plus ni que dire ni que faire : “Il ne peut plus que se souvenir de ce que la mère attendait de lui et tenter de faire revivre le souvenir de ces balises par la surenchère. La surenchère c’est le passage au délire...”

De quoi s’agit-il, dans tous ces mots, ces phrases à compléter qui viennent chez Schreber, si ce n’est justement, de se “souvenir”, comme dit Israël, de “ce que la mère attendait de lui” et de “tenter de faire revivre le souvenir de ces balises par la surenchère”... La surenchère du délire !

C’est ce qu’il appelle le système du “ne pas parler” (Nichtausredens), traduit par N. Sels et P. Duquenne par “système du couper-la-parole”. Il serait plus juste de dire, si l’on souhaite aller dans ce sens, “couper le sifflet”, comme la mère de notre René cherche à nous couper le sifflet avec les histoires de “son” René et, par la même occasion, lui coupe “son” sifflet à lui. Se faire couper le “sifflet” voilà ce que redoute donc Schreber en même temps qu’il en redemande... Le sifflet du petit oiseau !

Alors le système du “ne pas parler” c’est quoi ? C’est un système d’oscillations qui animent ses nerfs et produit ainsi des mots, mais dans ce système, “règne” - je cite ici Schreber (toujours dans ce même premier paragraphe du chapitre XVI des Mémoires) - “règne non pas des pensées parfaites et achevées, mais seulement des fragments de pensées dont la tâche incombe ensuite à mes nerfs, de les compléter afin de leur donner sens et raison. Car si l’on jette comme ça des mots ne présentant aucun lien commun entre eux, il est en effet dans la nature des nerfs que de faire des efforts - certes bien involontaires - afin de chercher celui qui manque dans les phrases initiales et recomposer ainsi une pensée parfaite et satisfaisante pour l’esprit humain”.

N’est-ce pas là l’illustration de ce que nous dit Israël de son psychotique ? “L’enfant aliéné, c’est-à-dire l’enfant qui n’a pas acquis un langage à la première personne, ne sait plus que dire ni que faire. Il ne peut plus que se souvenir de ce que la mère attendait de lui et tenter de faire revivre le souvenir de ces balises par la surenchère. La surenchère c’est le passage au délire...”

Et Israël de préciser pour conclure : “Il s’identifie à l’objet du fantasme de la mère et c’est peut-être là une définition - être le fantasme de la mère ou l’objet du fantasme de la mère - plus souple de la psychose”.

“Ici, [c’est-à-dire dans la psychose, précise Israël], nous avons affaire à un phallus positivé... Aussi longtemps qu’on a sa place dans le fantasme, le malheur ne peut pas s’abattre sur nous. Il y a dans le fantasme inconscient un savoir non su sur ce qui serait le, ou notre bonheur. Le fantasme est une théorie qui s’exprime sur notre place, à notre place, qui désigne la place que nous avons à occuper. Mais en même temps ce fantasme nous signifie qu’il n’y a pas ailleurs de place pour nous. Ce pas de place ailleurs, c’est ce qui vient déclencher la psychose clinique lorsque René se trouve ailleurs” [5].

“Pas de place ailleurs”, n’est-ce pas ? Ça vient déclencher la psychose, chez Schreber, bien sûr, lorsqu’il se retrouve à Dresde et où il nous dit tout de go :

“Le sommeil a véritablement commencé à mal fonctionner au moment même où je pouvais me dire que les difficultés de l’installation à mon nouveau bureau et à mon nouveau logement étaient quasiment surmontées. J’ai tout d’abord eu recours à des prises de bromure de sodium. Hélas, étions-nous totalement inconnus à Dresde. Nous aurions eu quelques occasions, même informelles, de sortir, celles-ci m’auraient fait beaucoup de bien, comme j’ai eu l’occasion de le constater après la seule soirée où nous avons été invités en société, puisque j’ai considérablement mieux dormi cette nuit-là” (Mémoires, Chapitre IV).

Alors qu’est-ce qu’il nous dit là Paul ? On se gausse de cette histoire de collaborateurs plus âgés auquel il aurait eu affaire à son nouveau travail : ça, il adore au contraire, Schreber ! C’est un challenge pour sa maman ! Vous ne l’entendez pas d’ici Pauline : “Tu vas leur faire voir, toi, mon Paul, de quel bois tu te chauffes !” Non, ce n’est pas ça ! Ça, il connaît depuis le début Schreber, il a eu à remanier tout le système juridique allemand sous la surveillance directe de Bismarck. Ça, ça ne lui fait pas peur, au contraire, ça l’excite !

Non, ce qu’il nous dit, c’est beaucoup plus bête : il n’arrive pas à se faire des nouveaux copains, voilà ce qu’il nous dit ! Rappelez-vous, sur la plage, quand votre mère vous disait : “Tu t’ennuies, t’as pas de copain ? Bah je vais t’en faire, moi, des copains !” C’est ça, le “pas de place ailleurs”. Mais ce “pas de place ailleurs”, ça vient également déclencher n’importe quelle névrose, enfin surtout les obsessionnelles. On voit très bien cela dans la clinique quotidienne... Et plus généralement, combien de romans décrivent les Rastignacs qui montent à la capitale, les Madames de Bovary qui s’installe à la ville, etc. De l’exil à l’asile, il semble qu’il n’y ait qu’un pas !

Ne croyez pas que je pousse le bouchon un peu loin, en disant que dans cette Denkzwang, dans ce mécanisme de “contrainte de pensée”, c’est-à-dire tous ces mots, ces phrases à compléter qui viennent à Schreber, il s’agit précisément de se souvenir de ce que la mère attendait de lui. Car précisément, Schreber nous le dit noir sur blanc lorsqu’il tente de nous expliquer le plus clairement possible de quoi il s’agit dans ce mécanisme. Car c’est ce qui est intéressant avec Schreber, c’est qu’il nous l’explique clairement, il suffit d’écouter :

“Il est difficile de se faire une idée de la tension d’esprit que le jeu forcé de la pensée [là je cite N. Sels et P. Duquenne, car je n’ai pas eu le temps de traduire ce passage, c’est à la page 182 des Mémoires] m’a imposée pendant de longues années, notamment depuis l’aggravation de la situation que j’ai signalée, et de la torture mentale que j’ai dû subir. Au cours des premières années, mes nerfs ressentaient en effet le besoin compulsif irrésistible de chercher à chaque amorce de phrase une chute qui pût satisfaire l’esprit humain [et en note de bas de page, Schreber précise ici : Pouvoir faire cela d’emblée (en un clin d’œil [rappelez-vous le désir à l’œil]), comme l’exigeait le mode de stimulation des nerfs, cela s’appelait “aptitude à réagir au premier signe” - rappelez-vous du signe verbal, différent de la parole pour Israël], un peu comme dans le commerce humain on a l’habitude d’apporter la réplique à qui pose une question”.

Et puis Schreber poursuit, et là tenez-vous bien :

“Pour faire un peu comprendre ce que ce besoin compulsionnel impérieux a d’inhérent à la nature des nerfs humains, je vais prendre un exemple. Qu’on imagine le cas de parents ou d’éducateurs qui assistent à une épreuve d’examen scolaire subie par leurs enfants [Voilà, le cadre est posé, tout y est ! Il suffit de laisser dérouler]. Tandis qu’ils suivent attentivement l’épreuve, ils vont automatiquement se donner à eux-mêmes mentalement les réponses aux questions posées, ne serait-ce que sous la forme : [deux points, ouvrez les guillemets] “Je ne sais pas du tout si les enfants vont savoir cela.” [Point, fermé les guillemets] Naturellement, poursuit Schreber, il n’existe pour les parents ou les éducateurs [notez bien qu’il met son père dans le coup quand même !] aucune contrainte morale, il leur suffit, pour épargner à leurs nerfs cette tension, de se détourner de la marche de l’épreuve et de fixer leur attention sur n’importe quel détail ambiant. Or, c’est là que réside la différence essentielle entre cet exemple et mon cas. Les propositions ou les particules interrogatives qui mettent en branle le fonctionnement de la pensée sont parlées dans mes nerfs de telle sorte que ceux-ci ne peuvent absolument pas se soustraire à la stimulation qui déclenche le jeu forcé de la pensée, puisque ce sont les rayons qui induisent”...

... Là le délire s’enclenche, autrement dit, il est bien “laissé en plan”, lui, car si ses parents et éducateurs ont réussi, à un moment donné, à “fixer leur attention sur n’importe quel détail ambiant”, lui Schreber, il n’y arrive plus... Et il reste-là, comme un véritable “écrin à phallus”, selon l’expression d’Israël, “à phallus positif, à phallus matérialisé” (Le désir à l’œil, p. 129), à phallus mater-réalisé pourrait-on dire.

Vous voyez, je vous ai parlé au tout début de la séance de la “noïa” grecque, selon laquelle la paranoïa serait à entendre comme “à côté de la plaque”, “à côté” de l’esprit, de la pensée et je vous ai dit que cette traduction était discutable.

La “noia”, en Catalan, c’est la fille ! Les “nois”, ce sont les enfants ; le “noi”, le fils. Là encore, il n’y a rien qui va “para”, contre, et... Et ça n’explique rien, mais vous aurez peut-être un aperçu, non pas de pourquoi votre fille est muette, mais pourquoi Salvador Dali avait un goût prononcé pour la paranoïa, fût-elle critique.

Vous voyez à quoi mène la règle fondamentale, et tout ce qu’il y a à entendre dans un “je ne pense à rien”.

... “Mes nerfs, dit Schreber, sont alors déplacés, par un effet de rayon, dans des oscillations qui correspondent à certains mots humains ; mais ce choix n’est pas basé ainsi sur ma propre volonté, mais sur une influence extérieure exercée contre moi”...

Vous voyez là, tout le caractère “involontaire” : “nicht auf meinem eigenen Willen” (non sur ma propre volonté), mais sur une influence extérieure exercée contre moi (“sondern auf einem gegen mich geübten äußeren Einflusse”). Vous avez là, le “contre”, du “para” Grec. C’est à proprement parler, la manifestation de la force du refoulé de l’inconscient qui s’exprime dans le “Zwang”.

L’apparat noïa

Alors s’il y a quelque chose “contre” - qui va “contre” -, dans la paranoïa, ce n’est certainement pas contre la pensée. Ce n’est pas la conscience, la raison, la pensée, ni des “signes verbaux”, qui manque à Schreber, mais bien un sujet, une parole.

De sorte, qu’il serait quand même plus juste d’écrire “La paranoïa” comme cela : “L’apparat noïa”. Car c’est bien de se vanter de sa pensée, de son raisonnement, de sa réussite intellectuelle - certainement tant désirée autant qu’haïe par sa mère et son père -, que Schreber est malade !

Si nous l’écrivons comme ça, la paranoïa devient identique à ce Jung a appelé la “métanoïa”. Vous savez que le rapprochement, la relation Freud Jung commence par la psychose, et notamment celle de Schreber. Jung et Freud, ils jouaient - une peu comme ceux qui postent sur le forum - à la langue des oiseaux sur le cas Schreber ! Et puis ça s’est terminé, comme ça avait commencé, n’est-ce pas, mal !

Mais enfin, Jung déclara par la suite, qu’après l’épisode Freud, il a connu une métanoïa ! Une super conscience, si vous voulez ! Un peu comme chez les indoues ! Le super-conscient ! Voilà en quoi ça c’est transformé, l’inconscient freudien, chez Jung.

Ce n’est pas que ce soit inintéressant, bien au contraire, ça me passionne ! Ça passionne l’obsessionnel qui sommeille (enfin plutôt qui se réveille régulièrement) en moi ! Parce que l’obsessionnel, c’est bien ça qui le guette : la métanoïa. Il pense, il pense au-delà, et notamment quand il est au “petit coin” ! C’est ce que nous verrons la prochaine fois, puisque c’est dans ce même chapitre que j’ai aujourd’hui introduit, que Schreber, par la libre association de sa plume, nous confie également sa compulsion anale, qui va de paire avec sa compulsion de penser, dans cette question qu’il doit également compléter : “Pourquoi ne ch... vous donc pas ?”
- “Warum sch... Sie denn nicht ?”

Notes

[1Traduction Émile Chambry, Société d’édition des Belles Lettres, Paris 1961, 443 d.

[2Denkzwang.

[3Antonio Quinet : « Zwang und Trieb ».

[4L. Israël, Le Désir à l’œil, Arcanes, Paris, 1994, Troisième séance, p. 140 et suiv.

[5L. Israël, Le désir à l’œil, p. 157-158.

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