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Psychanalyse et Mythologie (IX)

D’Oreste à Lacan

Texte de l’intervention au Cercle Psychanalytique de Paris (28 juin 2007)

Date de mise en ligne : jeudi 5 juillet 2007

Auteur : Guy MASSAT

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Guy Massat, « D’Oreste à Lacan », neuvième séance du séminaire « Psychanalyse et Mythologie » au Cercle psychanalytique de Paris, le jeudi 28 juin 2007.

O
D’Oreste à Lacan

Le vide est une poussée qui s’absorbe elle-même.

« Oreste à Lacan » ça s’entend : « O… reste à Lacan. »

O, c’est l’inconscient, c’est-à-dire « l’œil » si l’on suit l’étymologie de la lettre. De quel œil s’agit-il ? De l’œil du vide puisque zéro c’est aussi le vide. C’est donc l’œil qui absorbe tout, le trou, auquel ne peut échapper que le rien. Cet œil, cet O, c’est aussi bien une bouche, une oreille, un nez, ou tout ce qui fonctionne par son trou… c’est-à-dire finalement toute chose. « Je suis dans le travail de l’inconscient », rappelle Lacan lors de la dissolution de son École ; c’est-à-dire je suis dans le grand O, ou la « dit-solution », la solution du dit, ainsi qu’on l’a vu la dernière fois. Et, au moment de mourir, je vous répète ses dernières paroles :

« Je suis obstiné, je persévère ». Je persévère ? Mais où donc ? Mais dans quoi ? Dans le non-né, le non crée, le non-formé, le grand O qu’est l’inconscient. Donc, si vous voulez joindre Lacan, rien de plus facile, il se trouve au portable : « OOOOOOOOOO » (dit : « dix » zéro). Stop ! protesteront certains, c’est de la pure psychose ! Je les entends parfaitement. Cependant, « Mets-en psychose » c’est bien l’impératif de mettre en psychose, ou la mise en psychose, précisément la « métempsychose », comme dit Lacan. Car l’inconscient n’est que la volonté de puissance et l’éternel-retour-du-même. N’oublions jamais cela, même si nous ne comprenons pas ce que nous gardons en mémoire. Freud et Lacan ont fini leur vie sans parler, muets, dans l’aphonie : silence, grand silence mais rigoureusement logique. Ils ont démontrés par là qu’ils s’étaient débarrassés de leur mère-lalangue, de leur grand-mère-lalangue, de la grand-mère qu’est la grammaire, à savoir lalangue, sans apostrophe, comme il dit. Car, c’est un fait, toute langue, toute « lalangue » s’évaporera dans la multiplicité des points de vue qu’on peut prendre sur elle. Ce qui s’appelle « jouer à celui qui n’aura pas le dernier mot ». C’est qu’avec l’inconscient, nulle langue n’aura jamais le dernier mot. Wo es war soll ich werden, là où c’était — là où le ça était — le sujet, ich, doit advenir — libéré de lalangue. Nietzsche fait justement remarquer à ce propos : « Je crains que nous nous libérions jamais de dieu tant que nous continuerons de croire à la grammaire ».

Donc Freud et Lacan à la manière d’Oreste, de Nietzsche et fidèles à la mythologie, se sont débarrassés de lalangue. Que pensaient-ils alors ? Mystère. Mystère du grand O. Mystère de l’expansion infinie de l’ensemble vide.

Lao tseu, qui souhaitait le retour à l’usage des cordes nouées, les approuverait, car ce chinois ne disait-il pas, dès le commencement de son Tao : « La voix, véritablement voix, est autre que la voix exprimée », la voix exprimée : c’est lalangue, en un seul mot : « Tao ko tao fen chang tao ». En profondeur c’est donc, assurément, ce que Freud et Lacan ont enseigné : La praxis de l’ensemble vide, la technique du signifiant lacanien sans signification qui permet d’engendrer inépuisablement abondance et richesse. Il semble aujourd’hui, hélas, que cette dimension du « parlêtre » soit tombée dans l’oubli.

La question du parlêtre est tombée dans l’oubli, pour paraphraser Heidegger. C’est pourtant Freud qui — nous a montré Lacan — soutient que les formations de l’inconscient que sont les rêves, les lapsus, les actes manqués et les symptômes, ont en commun de n’être que des constructions langagières inconscientes.

Ce sont des hiéroglyphes et des rébus du système inconscient compréhensibles qu’en déchirant la signification des images et le voile du sens conscient pour seulement écouter d’autres enchaînements phonétiques.

Freud montre que pour se figurer en rêves et en symptômes, c’est-à-dire en images et en corps, paroles et désirs refoulés utilisent les processus de condensation et de déplacement.

Lacan va montrer que déplacement et condensation se réduisent à la rhétorique de la métaphore et de la métonymie. La métaphore c’est le même sens exprimé par des mots différents. La métonymie c’est des sens différents exprimés par le même mot. C’est ce qu’écoute le psychanalyste.

Un désir refoulé va utiliser, par exemple, un élément phonétique commun à deux noms pour désigner par un autre personnage la personne aimée mais qui lui est idéalement interdite. Par exemple : « Je désire une femme qui a à peu près le même nom que ma mère pour ne pas avouer que je désire ma mère ». C’est parce que nos souffrances, nos symptômes sont construits par de tels jeux d’associations phonétiques inconscientes que la vérité, dont ils sont le déguisement, accédera à l’extinction souhaitée par la méthode de « la libre association ». La psychanalyse tient son efficacité de ce que chacun y est traité non comme un phénomène interchangeable, comme dans le conscient, mais comme un sujet irremplaçable, et jamais comme un objet. Comme dit Lacan dans « Fonction et Champ de la parole et du Langage » : « Le symptôme se résout tout entier dans une analyse du langage parce qu’il est lui-même structuré comme un langage, qu’il est le langage dont la parole doit être délivrée ». Et cela exige de pousser l’analyse jusqu’au vide constitutif. Sinon le refoulé de l’intérieur resurgira à l’extérieur.

Dans les îles, soi disant bien heureuses, du conscient (politiques, médecines, religions, philosophies) les symptômes sont l’essence même de la maladie. Mais, ce qui est certain — ce qui de la souffrance subsiste — lorsqu’ils ont réussi à supprimer les symptômes, c’est la capacité, énergique et plastique, de former de nouveaux symptômes — pires que les anciens — par les phénomènes de déplacement et de condensation, c’est-à-dire les métaphores et métonymies, propres à l’inconscient.

Sur notre planète il n’y a plus de « terra incognita ». On connaît tout. Tout est pollué, nous dit-on, tout est foutu, annoncent des prophètes du malheur ! Pourtant, à la fin de toute histoire, personnelle ou collective, à la fin même de l’Histoire avec un grand H, il reste toujours l’insaisissable inconscient et son invisibilité dynamique.

Rappelons à ce propos que l’invisibilité fut un art martial inventé et pratiqué par Boddhi Dharma. C’est la technique de la poussée du vide, ce par quoi l’inconscient conquiert sans être remarqué. Ce n’est autre que l’art du lapsus, c’est-à-dire l’art de la bifurcation. Le lapsus est ce qui brise le sens de la langue de bois ou autres lalangues. Par exemple, exemple authentique, un journaliste annonce à la radio au lieu de « Le pape est mort ». Il s’agissait de Jean XXIII : « le pope est mart » (le Pope ?) Voulant se rattraper il poursuit : « Oui, le Saint-Mère est port »…

Quel était donc, de ce journaliste, le nouage avec son grand Autre, avec Dieu, avec son père, sa mère son moi, son surmoi, etc. ? « Gardons-nous de préjuger quoique ce soit sans pouvoir l’interroger », nous conseillerait Freud. Après tout, on est libre d’assumer ce qu’on dit : « le Saint-Mère est port », ça sonne d’ailleurs très bien, pour peu qu’on s’y arrête ! Cela sonne comme « le sein de la mère est un porc ». Et n’est-il pas vrai que tout est bon dans le cochon ?

La radio dit parfois des choses qui donnent à penser… Le lapsus, expliquent les savants, jaillirait dans la langue conventionnelle par inadvertance. Il s’en produirait en moyenne un tous les 600 ou mille mots, ont comptés les neurosciences cherchant à comprendre les mécanismes de la chimie cérébrale. Mais c’est l’inverse. La chimie cérébrale est produite par l’inconscient, l’inconscient qui parle, le trou, le vide qui parle. Le lalangue, la langue consciente, elle, se forme toujours à la manière d’une langue de bois, taillée dans le bois. Bien sûr, sans cette hylé (la hylé désigne le bois de construction), sans cette hylé, comme on dit en philosophie (voir Husserl), on ne se comprendrait pas. D’où les échafaudages de lalangue.

Saussure prend l’image d’un arbre, son image acoustique, dit-il, mais il figure un arbre à la place du signifié, et au dessous, à la place du signifiant, il écrit le mot « arbor », arbre (Cour de L. p. 99). Toute langue est un échafaudage. Mais le bois repose comme toute chose sur l’inconscient. C’est ce qui est représenté par la ligne, la barre insaisissable (anagramme de arbre) qui sépare signifiant et signifié, à savoir l’inconscient, le devenir, la poussée du vide.

Et de quoi s’agit-il ? Il s’agit de la jouissance. Car la seule chose dont l’existence soit affirmée en psychanalyse, la seule « achose », la seule ligne, le seul bord, le seul rivage, retenez ça, c’est l’immatérielle jouissance. D’où « L’éveil n’est pas un arbre », comme l’enseigne le Maître zen Houei neng (Xe siècle) qui était un ancien bûcheron : De même que le doigt qui montre la lune n’est pas la lune.

Rien, en chinois se dit « Mu » — (chose curieuse « mu » en français est l’étymologie de ce que nous appelons « mot »). En tout cas, l’idéogramme Mu représente quatre arbres dont on coupe les racines, les sommets et le centre. Ces quatre arbres, dans la perspective de l’objet a, sont : le regard, la voix, les fèces et le sein. « Rien » est cette dimension de l’objet a qui peut briser le regard, la voix, le bon (le sein) comme le mauvais (les fèces). Le rien est donc cette dimension de l’objet petit a qui seule permet mouvements, articulations, productions, telle la case vide dans le jeu du pousse-pousse. Le manque de ce manque c’est l’angoisse nous dit Lacan, dans l’Angoisse (Séminaire X). C’est que sans ce rien on étoufferait dans l’inextricable forêt des signes sonores. L’inconscient est un autre nom de chaos, le vide. Le vide est ce qui brise, coupe, tout système définitif de contrôle universel. L’inconscient ne produira jamais un système qui pourrait le contrôler. Comme dit Mallarmé : « Jamais un coup de dé n’abolira le hasard »…

Le comble, c’est qu’il y a toujours des « Borderlines » qui croient, comme le linguiste Chomsky, par exemple, en l’idéal d’une « grammaire universelle ». En dupes obstinées, ils espèrent en l’absolu d’invariants matériels qui se tiendraient cachés derrières quelque arrière monde. Dans la même veine nous avons des scientifiques qui espèrent sauver la physique quantique de ses contradictions. Cette physique, en effet, se fonde sur le vide. Pourquoi ne supporte-t-on pas le vide, le devenir, le chaos, l’inconscient ? Serait-on des borderlines ? Le linguiste Chomsky, tel Platon, parle de « grammaires innées ». L’un et l’autre sont obsédés par l’idéalité substantielle des choses. Pour Chomsky le langage est un arbre qui se tiendrait là-bas hors de nous, dans la poussière des phénomènes. Il trouve que les mots sont des feuilles, les phrases des branches, les langues maternelles, les branches principales, les familles de mots, les troncs. Quant aux racines elles sont dans l’ADN, dans l’organique, en tout cas dans quelque chose ! Évidemment dans ce labyrinthe de signes qu’il sécrète lui-même il se heurte à toutes sortes de contradictions. Mais il garde la foi en une révélation de dernière minute, en une règle divine, un grand Autre avec sa martingale universelle qui serait l’origine des mondes et devant lequel il ne nous resterait plus qu’à nous soumettre. Cette illusion transcendantale, cet espoir, n’est autre que le dernier des maux de la jarre de Pandora. Ils l’ont, pour ainsi dire, trouvé : Ne jamais considérer que ce sont les mots qui parlent eux-mêmes, sans l’aide de personne. Quant aux grammaires elles ne sont pas innées. Elles émergent du Chaos, tels Gaïa, Eros et Nyx… et évoluent spontanément comme nous le rapporte Hésiode, semblables à des « attracteurs étranges », c’est-à-dire à des nouages produits par la poussée du vide.

Le « Cours de linguistique générale » de Saussure fut publié en 1916, soit la même année que l’ « Introduction à la psychanalyse » de Freud. Or Saussure et Freud montrent qu’ils se sont aperçus que la langue parlait elle-même, à la manière des neuf muses d’Hésiode, sans autre agent qu’elles-mêmes. Le langage ne joue qu’avec lui-même comme les acrostiches et les anagrammes qui fascinaient tant le fondateur de la linguistique moderne. Ainsi, raconte-t-on, que Saussure entendait des anagrammes partout. Comme il pratiquait une trentaine de langues mortes et vivantes, il pouvait faire parler les mots anagrammiquement d’une langue à l’autre. Saussure se demandait si l’anagramme n’était pas justement la véritable signification du mot. Il travailla dans ce sens. Mais, on raconte qu’il abandonna le projet… Personnellement, je crois plutôt qu’il avait découvert la fonction phallique du langage.

Le Phallus

Qu’est-ce que le phallus ?

Le phallus en psychanalyse n’est pas l’érection du pénis comme dans la réalité. Le phallus est ici, dans le réel, dans l’inconscient, le signifiant du désir, c’est-à-dire une identification paradoxale avec la non identité, avec le vide producteur du désir. C’est, soulignons le dire en passant, que « la femme n’est pas sans l’avoir » puisque il s’agit d’un signifiant. « Il n’y a pas de trace anti-phallique dans l’inconscient » explique Lacan (« L’Autre manque », p. 82). Le Phallus c’est la barre qui sépare le mot de son sens. C’est la fonction de toutes les fonctions. C’est le point, c’est-à-dire le nœud premier, où s’articulent les différences dans leurs rapports au langage, aux organes et aux objets. C’est le signifiant destiné à désigner dans leur ensemble les effets de signifié, en tant que le signifiant les conditionne par sa présence de signifiant, ou de point, tel qu’il se définit en topologie. Le phallus est irréductible à quoi que ce soit de statique. Le phallus est un point dynamique.

Notion centrale de la psychanalyse le phallus est le nœud premier, le point de logos, le point de parole. Dans « La signification du phallus » Lacan nous dit en dernier lieu, à la fin de l’article : « La fonction du signifiant phallique débouche ici sur sa relation la plus profonde : celle par où les Anciens y incarnaient le Nouç et le Logos. » Nouç c’est l’intelligence et Logos la parole.

Ainsi donc, le phallus c’est l’intelligence et la parole du vide.

Le même article commence par cette phrase qui semble énigmatique mais qui ne l’est pas pour peu que l’on sache ce qu’est un nœud. Un nœud est un point qui est lui-même composé de nœuds. Le nœud est une trivision comme dit Lacan dans RSI : « trivision, c’est une division en trois consistances diverses ». Donc, « La signification du phallus » commence par cette phrase : « On sait que le complexe de castration inconscient a une fonction de nœud » (Écrits, p. 685), c’est-à-dire de trivision.

Alors qu’est-ce qu’un nœud ? C’est un point en topologie lacanienne. Je vous dessine au tableau le nœud premier, à savoir le point, même étymologie que poing qui désigne la main fermée, serrer les poings pour se battre. Le point peut être invisible s’il est très serré ou visible si on le desserre. Si vous ne savez pas ce qu’est un point vous ne saurez pas frapper au moment opportun. Point a pour racine « peug » : frapper. Toute ligne n’est que le flux d’un point. La ligne dont je me sers pour dessiner le nœud est elle-même constituée de points eux-mêmes structurés de points etc., etc. Le mouvement de cette ligne, comme de tout mouvement, n’a pour but que son origine, le raboutement ou l’éviction de son origine. C’est pourquoi le nœud se ferme sur lui-même. La structure de ce qui se ferme, dit Lacan est un bord. Toute zone érogène est un bord fermé sur lui-même.

À quoi ressemble ce nœud ? N’évoque-t-il pas un phallus ? C’est certain. Mais il évoque aussi un clitoris si vous avez en mémoire les photos internes de cet organe aussi grand qu’un pénis. Ce nœud va produire le nœud borroméen — et pas seulement parce que le point est le fondement de toute chose — ; comme dit Lacan le nœud borroméen est issu du nœud premier (RSI p.22). Je vous dessine ça au tableau parce que ces trois dimensions sont le nouage des trois dimensions du temps. Disons, pour faire court, que les trois hypostases du temps bifurquent ou plus exactement « trifurquent » selon une trivision.

C’est parce qu’il trifurque que le temps est insaisissable. Avec l’inconscient nous sommes dans la topologie du temps. Ainsi, pour le passé il y a le proche et le lointain, de même que pour le présent et l’avenir. Donc nous pouvons représenter les trifurcations du nœud premier de la manière suivante (tableau), et nous allons voir, comme nous l’a fait remarquer Lacan, qu’elles produisent inévitablement le nœud borroméen.

Les trois ronds du borroméen peuvent être désignés respectivement par les instances de la deuxième topique de Freud : le ça, le moi et le surmoi. Le ça, le moi et le sur moi produisent à leur tour les trois structures inconscientes de la personnalité. Je vous rappelle, encore une fois, qu’en topologie lacanienne c’est le vide qui importe. Nous voyageons dans le sans-espace. Nous nous divertissons dans l’informel géométrique. Le vide, ou le temps, est une triple poussée qui n’a d’autre but que sa satisfaction. Pour cela elle peut refouler, s’inverser en son contraire, se retourner sur elle-même ou se sublimer. Vous reconnaissez là, j’espère, les quatre destins de la pulsion selon Freud. C’est cette triple poussée du vide qui produit les nœuds et les nouages. Le devenir n’a pour but que le devenir, l’impermanence n’a pour cible que l’impermanence, le changement n’a pour objectif que le changement.

En topologie le trou précède ses bords. Un tour c’est ce qui tourne. L’important c’est le trou : anagramme de tour. Vous vous rappelez
de Hawkins qui montre qu’une tasse à thé et un dognouth c’est la même chose du point de vue topologique puisqu’ils ont chacun deux trous. Remarquons bien que trou n’a pas le même sens en topologie qu’en géométrie. Le trou est ce qui fait des tours, le trou c’est le vide ou le temps en tant que poussée. Un carré, un triangle ou un croissant sont, en topologie, des figures qui ne comptent que pour un rond, pour peu qu’elles soient vides, et que leurs bords se referment sur eux-mêmes.

Le ça, le moi et le surmoi constituent les trois instances de la deuxième topique de Freud. Il est commode de les assimiler au Réel, à l’Imaginaire et au Symbolique du Borroméen de Lacan.

Cela nous permet d’aborder plus facilement les trois fondamentales structures inconscientes de la personnalité : Psychose, névrose et borderline, et d’observer les positions du moi du surmoi et du ça, extérieurement et intérieurement, leur apparition et leur disparition. Dans la psychose le ça est l’agent principal. Chez le borderline c’est le moi et dans la névrose, le surmoi est l’agent directeur. Représentons par un cercle chacune des structures et divisons ce cercle en quatre fonctions :
1) la nature du conflit
2) la nature de l’angoisse
3) le système de défense
4) la relation d’objet.

Ces fonctions sont complexes et demandent à être approfondies. C’est pourquoi nous faisons ressortir un nœud premier à chaque point du nœud trivial qui représente chacune de nos structures (voir dessin).

La nature du conflit inconscient est ce que nous devons d’abord considérer. Le conflit étant le père de toutes choses, comme dit Héraclite. Puis, la nature de l’angoisse, le système de défense, et la relation d’objet. Voici le résumé de ces quatre fonctions pour nos trois structures inconscientes :

Psychose
- Conflit : entre le ça et la réalité.
- Angoisse : angoisse de morcellement et de mort.
- Défenses : projection, déni, clivage [1].
- Relation : fusionnelle

Borderline
- Conflit : entre l’idéal du moi et la réalité.
- Angoisse : de perte.
- Défenses : dédoublement, forclusion.
- Relation : dépendance contradictoire.

Névrose
- Conflit : entre le Surmoi et ça (par l’intermédiaire du moi comme on peut le voir sur le borroméen)
- Angoisse : de castration.
- Défenses : refoulement, déplacement.
- Relation : génitale.

Qu’est-ce donc que « l’angoisse de perte » du Borderline ? C’est l’angoisse de perdre l’objet petit a : les fèces (beaucoup de borderline sont constipés), le bon (le sein), le regard, la voix ou le rien (perte de la case vide du pousse-pousse qui permet d’écrire ce que l’on veut).

Qu’est-ce que l’angoisse de castration du névrosé ? C’est la castration des fèces, du sein, du regard, de la voix ou du rien.

Qu’est-ce que l’angoisse de morcellement et de mort du psychotique ? L’angoisse d’un morcellement des fèces, en petits points, des seins, de la voix, du regard. Quant à son rien il est mort et fermé, celé, mort-celé.

Le psychotique n’accède pas au symbolique c’est-à-dire au langage, il ne peut accéder à l’idée qu’il n’y a que du langage (nous mesurons déjà par là notre propre dimension psychotique). Il n’accède pas à ce symbolique qui fait de l’homme « un parlêtre », comme dit Lacan, c’est-à-dire entièrement, noué, régi, subverti par le langage, par l’équivoque du signifiant qui diffère continuellement de lui-même, du signifiant sans-appui. Le psychotique fusionne, ou s’efforce de fusionner avec la matière, les fèces, dont il souffre la lourdeur et le rejet.

Pour le psychotique « il n’y a rien de plus dangereux que l’approche d’un vide » (Écrits, p. 227). Si le psychotique accédait à la désubstantialisation, à la dématérialisation, au devenir, à la poussée du vide, il accéderait à l’autre dimension de la psychose, celle que prône Lacan, celle de la déconnaisance, de la disparition du grand Autre et des choses. Ce serait le moment où l’autruche sort enfin la tête de sa matière, où, comme dit Lacan, « le sujet autruchifié sort de sa structure de fiction ». Là nous pouvons saisir ce que Lacan affirme paradoxalement : la psychose doit être « située dans le registre de l’éthique ». La psychose est un mode du « ne pas céder sur son désir ». « La psychose est un essai de rigueur. En ce sens, affirme-t-il, je suis psychotique. Je suis psychotique pour la seule raison que j’ai toujours essayé d’être rigoureux… » Tout le contraire du sérieux, tout le contraire de l’esprit de sérieux. Cette frontière traversée, la transformation subie se dit alors “métempsychose”, ajoute-t-il, Ce qui peut se dire en un seul mot ou en trois : “met en psychose”. Autrement dit, le changement irréversible de catégorie est une « mise en psychose ».

Psyché

Vous vous souvenez que nous avions présenté le mythe de Psyché il y a quelques mois. Nous avions soutenu que l’inconscient parle grec par le simple fait que son signifiant primordial est « Psyché », mot qui en grec et dans la mythologie signifie « souffle vital ». Aujourd’hui Psyché ou plus précisément son apocope « psy » est une métonymie, c’est-à-dire que le même mot sert à des sens très différents : psychiatre, psychothérapie psychologue, psychanalyste, psychosociologue, psychogénétique, psychocritique etc. Donc , nous posions la question : n’est-il pas opportun de nous renseigner sur notre propre mythe de l’origine, à savoir le mythe de Psyché ?

Psyché c’est le souffle vital. Mais si nous regardons le borroméen nous voyons qu’il y a trois sortes de souffle. Le souffle du corps (I), le souffle de l’esprit (S) et le souffle de l’inconscient. C’est bien évidemment à différencier. C’est bien évidemment sur le souffle de l’inconscient que travaille la psychanalyse. Donc Psyché nous la situons dans l’inconscient et non pas dans le corps comme le font, non sans raisons, les médecins, ou dans l’esprit comme le font les religions et les philosophies. Psyché c’est l’inconscient où se trouvent les voyelles, avant même qu’elles ne soient exprimées. Preuve en est qu’on peut écrire sans voyelles mais on ne peut parler sans voyelles. Pour parler il faut du souffle. Psyché ou le souffle vital est à l’origine des voyelles telles que nous les exprimons. Une langue écrite qui utilise les voyelles change totalement le système perceptif et la manière de penser de ses utilisateurs. Dans les écritures sémitiques, comme l’hébreu et l’arabe, les voyelles ne sont pas écrites. Elles appartiennent à Dieu.

Donc psyché est la parole de l’inconscient qui articule toutes les langues. Comme disait Héraclite : « Psyché est une parole qui s’accroît d’elle-même » (Frag. 115). Rien à voir avec le souffle du corps ou de l’esprit.

Persée

Nous avons vu aussi le mythe de Persée. Il fait référence au stade du miroir. Il illustre ce que nous en dit Lacan, en substance : Le miroir est une méduse. Le miroir est un œil qui nous pétrifie. Le miroir est méconnaissance. Le stade du miroir c’est par où commence l’œuvre de Lacan, en 1936. C’est pourquoi nous avions d’abord parlé du mythe de Persée. Le miroir est le stade de la première reconnaissance, tout le mythe en parle d’une manière ou d’une autre. C’est le stade de l’unification du moi à partir d’une image qui se révélera, en fait, n’être qu’une aliénation et la source des méconnaissances. C’est en quoi nous devons « tuer la méduse ». La méduse incarne l’œil de l’Autre qui nous inhibe, nous pétrifie, nous paralyse. Mais le regard triomphe de l’œil du grand A bruti. On peut alors s’en servir, tel Persée et Athéna, pour pétrifier nos ennemis. Le regard de Percée c’est le regard de l’objet petit a qui triomphe de l’œil du moi (les Grées) comme de l’œil de la Méduse, le surmoi. L’œil de la méduse est l’œil de la conscience qui condamne et pétrifie.

Artémis

Artémis, la sœur jumelle d’Apollon, a les mêmes pouvoirs que son frère, « l’éblouissante clarté de l’inconscient ». C’est la déesse de la castration, comme en témoignent le statues qui la représentent, puisqu’elle porte sur la tête son « temple », temenos, qui veut dire « couper » et sur sa poitrine un présentoir de testicules de taureaux.

Cette castration ne concerne évidemment pas l’organe de la réalité. Comme vous le savez, avec la mythologie et ses personnages nous sommes dans l’inconscient. Ici la castration est un phénomène de parole, une opération symbolique, qui produit la structure du sujet. Celui qui accède à la castration n’est plus soumis au complexe de castration, au contraire, il a atteint la maturité sexuelle. Lorsque cette castration symbolique n’a pu être opérée, nous sommes dans la psychose. On observe dans les cas de psychose des mutilations diverses et même de l’organe pénien. Ce qui démontre que si Artémis est forclose dans l’inconscient, c’est dans la réalité que parleront les symptômes. La castration implique donc de renoncer à se prétendre le maître du signifiant « phallus », comme le voudraient le « moi » et le « surmoi ». Pour Lacan l’assomption d’Artémis, c’est-à-dire l’acceptation de la castration, est le triomphe d’un désir qui n’est plus soumis à l’idéal paternel.

Évidemment ces perspectives psychanalytiques vont à l’encontre des idées reçues qui son répétées étourdiment dans la mythologie depuis Platon, le christianisme et le marxisme.

Artémis, assimilée à la lune, tient la faucille de la castration pour tout sens unique qui prétendrait imposer un contrôle universel. Pour finir par une contrepétrie : Artémis d’Ephèse c’est : « Gare tes miches et tes fesses », c’est-à-dire : fais attention au totalitarisme auquel peut prétendre le Bien (les miches) comme le mal (les fèces).

Œdipe

L’Œdipe est dans l’inconscient l’histoire de la soumission du moi au surmoi. Le surmoi exige du moi de refouler le ça : « Refoule ton ça, lui impose-t-il, en faveur de ton Surmoi ! ».

L’Œdipe est donc un conflit des trois instances du système inconscient. C’est ce conflit qui détermine nos comportements, nos sentiments et nos pensées dans la réalité. Ce n’est évidemment pas l’inverse, comme le racontent certains psychanalystes qui exploitent professionnellement la confusion du public entre l’inconscient et le conscient.

Narcisse

Puis nous avons parlé de Narcisse : Narcisse, sinueux, tordu, silencieux, vénéneux, véritable arsenic (c’est son anagramme) du système inconscient. Le Narcissisme inconscient, l’ego inconscient, est la source de tous les conflits relationnels dans la réalité. Comme s’ils le savaient, les artistes, depuis toujours, quand ils représentent Narcisse mettent au centre de leur tableau le genou (le je-nous) de Narcisse (voir notamment Giotto et Dali). Je vous rappelle l’admiration de Freud concernant le tableau de Dali « Les métamorphoses de Narcisse », en 1938.

Freud était peu enclin à écouter les surréalistes qu’ils considérer comme, je cite, « des fous absolus », en ce sens qu’ils avaient tendance à confondre le conscient et l’inconscient. Mais Freud reconnu que le tableau de Dali correspondait exactement à la théorie du narcissisme. Il en remercia par lettre Stephan Zweig qui lui avait présenté l’artiste.

On peut dire, pour faire court, que le narcissisme relève de l’ontologie. L’ontologie, la science de l’être, se fonde sur le principe d’identité : A est A. Ce que Lacan dans son séminaire sur « l’identification » et dans toute son œuvre ne cesse de mettre en doute : « A est A ? questionne-t-il, mais s’il l’est tant que ça A, pourquoi le séparer de lui-même, pour si vite l’y replacer ? ». Le concept de « un » chez Lacan n’est pas le concept de « un » de Parménide, mais bien plutôt celui d’Héraclite, c’est-à-dire le « un » dynamique du devenir. Le narcissisme est une maladie de l’être auquel l’être ne peut échapper. Le principe d’identité n’est valable que pour le conscient. C’est une convention commode, technique, mais qui ne relève en aucun cas du réel, du trou en devenir de l’inconscient. Si en tant que « moi se prenant lui-même pour objet » le narcissisme est l’arsenic que son anagramme comporte, il devient, réduit au signifiant de la fonction phallique, la fleur bénéfique qui apporte richesse et abondance. L’étymologie de la lettre N, comme dans Narcisse, est « serpent », animal qui ne peut vivre quand changeant de peau. Comme dit l’énigme : « Je suis au fond du jardin, je suis au milieu du monde, je commence la nuit, je finis le matin. Qui suis-je ? »

Chaos

Puis nous avons vu Chaos. Nous nous somme référé au vers 116 de la Théogonie d’Hésiode, vous vous souvenez : « Etoi men protista Chaos génet ». La controverse de la traduction portait sur le verbe « genet ». Paul Mazon le traduit par « être ». Ce qui lui fait dire : « Donc avant tout fut abîme - ». Le passé simple indique qu’on ne peut trouver de premier commencement au passé. Mais certains aujourd’hui traduisent génet par « naître » : « En vérité (Etoi), ce qui est certain (men) c’est qu’en premier lieu (protista) naquit Chaos ». Pourquoi ces différences ? Le grand helléniste Chantraine nous apprend que « génet » qui vient de gignomai signifie « naître », mais qu’il a signifié « être » et encore bien avant il a signifié « devenir ». Or, comme Hésiode se situe au huitième siècle avant JC, c’est, à notre avis, le sens de devenir qu’il convient d’utiliser, comme on le fait dans les traductions d’Homère.

Ce qui nous donne : « En vérité, ce qui est certain, c’est que tout d’abord le vide devint ». Le vide devint, au passé simple parce qu’on ne peut trouver de premier commencement au devenir. Le vide est le devenir, c’est-à-dire la poussée du vide, l’énergie du point zéro, comme disent les physiciens aujourd’hui. Cela n’évoque-t-il pas la phrase de Freud : « À l’origine tout était ça » (Abrégé, p. 26) ? Si tout commence par le ça c’est que le ça devint. Il devint le moi et devint le surmoi. En un mot : l’inconscient d’abord… Ainsi la poussée du vide, le ça et le Chaos sont synonymes. L’inconscient est une trivision, comme dit Lacan. Cette trivision rappelle les figures aux trois visages ou au trois yeux que l’on que l’on retrouve dans les civilisations archaïques comme celle de Mohenjo Daro aux Indes ou des Celtes. La trivision ou la trifurcation est ce qui caractérise le Chaos, c’est-à-dire qu’il y a nouage, entre une chose et son contraire.

Dans la science des rêves Freud nous dit que dans l’inconscient toute pensée est reliée à son contraire. C’est une déconstruction des contraires. Il y a donc un lien, une drisse, entre les contraires qui fait nœud et qui est l’inconscient. La science des rêves fut publiée en 1900 date à laquelle Max Planck publia sa théorie d’une physique, d’une autre conception de la physique où les principes de non-contradiction et d’identité n’étaient plus valables. On appelle ça « le mur de Planck ». Niels Bohr démontra l’énergie du point zéro, c’est-à-dire l’énergie du vide.

En 1948 le physicien hollandais Henrick Casimir démontra que le vide est une poussée. Les électrons sur lesquels se fondent toutes nos techniques électroniques n’ont pas de substance. Ils sont semblables aux « poissons solubles » des surréalistes. Dans la mesure même où nous sommes une civilisation électronique nous sommes un civilisation exploitant le vide, l’inconscient ou le chaos comme on voudra.

Les phénomènes subatomiques sont à la fois des ondes et des particules. Ce qui et contradictoire pour la logique classique, le conscient et la réalité.

Le principe d’incertitude d’Heisenberg démontre que nous n’avons aucun moyen d’observer ces ondes-particules subatomique car ici l’observation suffit à les modifier. Dans la réalité nous pouvons observer un objet sans que notre regard le fasse changer. Le monde quantique ressemble rigoureusement à l’inconscient : il suffit qu’on l’observe pour qu’il se modifie.

Le physicien Michel Cassé explique que « c’est le vide qui assure au monde l’unité de son fonctionnement ; qu’il est l’essence originelle de tous les corps ; qu’il crée la matière et les forces qui s’exercent sur la matière, l’inertie et la masse qui résiste aux forces ; qu’il est par là, la sources des trois principes, matériels, dynamique et inertiel ». On ne saurait mieux rendre hommage à Hésiode lorsqu’il affirme lui aussi que le vide, Chaos, est à l’origine de Gaïa (la matière), de Eros (l’énergie) et de Nyx (l’inertie). Pour résumer nous dirons que nous sommes passés de l’ère de l’être statique qui triomphait depuis Parménide et Platon, à une nouvelle ère du devenir : « Etoi men protista Chaos ». Nous y retrouvons Hésiode et Héraclite et tous les penseurs du devenir de l’antiquité, mais transposés cette fois à un niveau technique prodigieux. Le vide est une poussée qui s’absorbe elle-même.

Je vous rappelle à la fin de ce cycle de conférences le premier fragment d’Héraclite qui décrit — il y a plus de 2500 ans — exactement la parole de l’inconscient freudien et lacanien. Cela démontre le retour de la pensée du devenir, du vide et de l’inconscient. Voici ce qu’Héraclite nous dit dès son premier fragment :

« La parole dont je parle échappe à la saisie intelligible des hommes. Aussi bien après qu’avant qu’ils l’aient entendue. (Face à cette parole) ils ressemblent à des êtres sans expérience alors qu’ils font continuellement l’expérience des mots et des actes que moi je relève pour expliquer leur nature. Ce que font la plupart des hommes à l’état de veille leur échappe de la même manière qu’ils oublient ce qui leur arrive en dormant » (frag 1).

On ne saurait mieux définir la psychanalyse.

Je vous remercie.

Notes

[1Projection signifie que le sujet projette à l’extérieur ce qu’il ne peut accepter en lui-même. Déni : défense contre la castration en répudiant, désavouant, l’absence de pénis chez la fille, la femme, la mère. Le sujet à ce moment là croit à l’existence du phallus maternel. Clivage : scission entre bon et mauvais. C’est aussi le maintient en même temps de deux attitudes contradictoires s’ignorant l’une l’autre. Dépendance : tendance inconsciente à s’en remettre à autrui, perte de la maturité, et de l’autonomie. Dédoublement : apparition alternante de personnalités distinctes. Le sujet affirme qu’il existe en lui plusieurs personnes vivant chacune pour elle-même. Forclusion : rejet inconscient qui retire toute signification aux représentations symboliques, c’est un retrait inconscient de tout investissement, d’association.

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