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Séminaire « R.S.I »

Réel Symbolique Imaginaire

Résumé de la première séance

Date de mise en ligne : samedi 25 octobre 2003

Auteur : Guy MASSAT

Mots-clés : , , ,

Séminaire de formation et de recherche : « R.S.I. »
- Résumé de la séance du 16 octobre 2003.

Comme introduction au RSI j’ai choisi de vous dire quelques mots sur le mouvement littéraire Oulipo qui vit le jour à la même époque que ce séminaire, soit en 1974.

Ce mouvement fut fondé par l’écrivain Raymond Queneau et le mathématicien François Le Lionnais avec pour ambition de réformer la poétique des romans, des poèmes, des essais, tels qu’on les fabriquait alors. Ils souhaitaient tout remettre en jeu.

L’Oulipo rassemblait des écrivains et des mathématiciens. Citons le plus connu, Georges Perec, auteur de la « La vie mode d’emploi » et de « La disparition ». Ce livre n’est écrit qu’avec des mots sans e, ce qui est, en français, une performance puisque le français est la langue qui contient le plus de e. L’e a pour étymologie « souffle » et se confond avec le b qui a pour étymologie « maison ». C’est, pourrait-on dire, la maison du souffle, c’est-à-dire la parole. Donc la disparition est la disparition de la parole, et pourtant ça parle mais d’une autre parole comme l’illustre Perec.

Oulipo signifie le Ou, de ouvroir, c’est-à-dire atelier, li - littérature, et po - potentielle, mot qui désigne la poésie dont on ne s’occupe pas et qui vient pour ainsi dire toute seule quand la parole parle, quand les mots parlent tout seuls, quand les chiffres se déchiffrent en nombre, c’est-à-dire en noms et en lettres.

Voici ce que disait Queneau : « Hilbert (le célèbre mathématicien allemand mort en 43) énonce cinq groupes d’axiomes : d’appartenance, d’ordre, de congruence, des parallèles et de continuité... Je présente ici une axiomatique de la littérature en remplaçant dans les propositions d’Hilbert les mots "points", "droites", "plans", respectivement par : "mots", "phrases", "paragraphes"... »

Le déplacement du point donne la ligne. Le déplacement de la ligne donne le plan. Le déplacement du plan donne le volume et inversement.

Mais qu’est-ce qu’un point ? Si nous quittons l’espace pour passer dans le temps, le point est un nœud. Le nœud premier.Tout point du temps est toujours triple : présent, passé, avenir.

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Le point

La ligne dans le langage, c’est-à-dire dans le temps, est continuellement en danger de mort tout au long de son parcours. C’est une sorte de couloir du temps. C’est pourquoi « la topologie du temps » est à manipuler avec précaution car elle peut opérer dans l’inconscient des métamorphoses que certains ne peuvent supporter.

La ligne est faite de nœuds et dans notre perspective temporelle elle se referme sur elle-même. C’est un nœud trivial, un rond, dont les points constitutifs sont des nœuds si serrés qu’on ne les voit plus. Elle est éternel retour.

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La phrase

Le paragraphe, lui, est fait de ronds.

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Le paragraphe

Les paragraphes forment des volumes, mot qui vient de volutes, ou rouleaux puisque autrefois les livres étaient constitués de rouleaux.

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Le volume

Ce qui nous donne le tableaux suivant :

Point Ligne Plan Volume (au sens d’espace)
Mot Phrase Paragraphe Volume (au sens d’ouvrage)
Nœud premier Nœud simple Nœud à plusieurs ronds Chaîne de nœuds

Donc si nous continuons la « transduction » des oulipos jusqu’à l’écriture des nœuds, nous sommes naturellement introduits à la topologie lacanienne du temps. Avec le temps tout passe, mais comme le dit si abruptement ce mot de Mallarmé : « Il n’y aura donc eu lieu que le lieu ». Ce qui définit parfaitement, me semble-t-il, la topologie RSI. Les lieux passent comme les choses, à l’endroit, à l’envers, tunnels et ponts, dessus et dessous du temps, refoulé et retour du refoulé. Et ce sont ces croisements qui nous hantent et qui nous bloquent et que nos refoulements têtus résistent à inverser.

Nous garderons le mot oulipien de « transduction » pour désigner le fait d’être conduit (duction) par-delà (trans) comme nous le sommes par le temps et les associations libres.

La semaine dernière Paul nous a montré une géniale application de transduction qui mettait en mouvement le nœud à quatre ronds à partir de quoi il pouvait nous introduire aux quatre discours, formaliser les entretiens préliminaires, le silence de l’analyste, le symptôme, et la fin de l’analyse dans la jubilation.

C’est l’occasion de signaler une erreur dans l’excellent dictionnaire de psychanalyse de Chemama et Melman (p.167) où l’on nous dit que le nœud à quatre ronds n’est pas borroméen.

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Nœud à quatre ronds
« Figure 2. Nœud à 4 ronds. Dans cette figure (non borroméenne, Réel, Symbolique et Imginaire sont superposés. Leur consistance est assurée par un quatrième rond, celui du symptôme ou aussi bien Nom-du-Père » (Charles Melman, « Lacan », dans Roland Chemama (sous la dir. de), Dictionnaire de la Psychanalyse, Larousse, Paris, 1993).

En réalité, vous pouvez essayer, si l’on coupe n’importe quel rond, les trois autres sont libres. Le nouage est donc borroméen. Le quatrième rond représente le symptôme ou les noms du père comme ceux de la mère, dont on peut se passer « à condition de s’en servir ».

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« … s’en passer à condition de s’en servir… »
« … L’hypothèse de l’Inconscient, Freud le souligne, c’est quelque-chose qui… qui ne peut tenir qu’à supposer le nom du Père… Supposer le nom du Père - certes c’est Dieu -, c’est en ça que… que… La psychanalyse, de réussir, prouve que le nom du Père on peut aussi bien s’en passer ; on peut aussi bien s’en passer à condition de s’en servir » (Jacques Lacan, Le Sinthome [Séminaire XXIII], 13 avril 1976).

Le séminaire R.S.I. s’est déroulé de 1974 à 75 à la faculté de droit du Panthéon. Il suit celui des « non-dupes errent » et précède celui « sinthome ». Nous le lirons ensemble dans une perspective herméneutique, interprétative, qui mettra en question des notions si habituelles que nous ne les interrogeons plus et qui loin de nous être proches sont en réalités ce qu’il y a de plus lointain.

Le nœud d’Odin

On a retrouvé dans l’île de Gotland située au sud-est des côtes de Suède, des pierres sculptées, datant du VIIème et IXème siècle, représentant le nœud borroméen, plus précisément dans une figuration triangulaire du borroméen, ce qui est topologiquement la même chose que dessinée par des ronds ou des carrés. Dans la symbolique, les triangles représentent le feu, comme les carrés représentent l’état solide, les ronds l’eau, et les croissants l’air.

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Walknot
Figuration triangulaire du nœud borroméen.

Ces figurations scandinaves sont dénommées « walknot » ou « knot of the slain », nœud du tueur, nœud du tué, nœud de la mort. C’est que la mort, à l’inverse des apparences, est au commencement. L’avenir et au commencement, ce qui peut se concevoir sur l’anneau du temps. « Nous sommes fils de la mort » disaient les Gaulois.

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Knot of the slain
Nœud du tué.

La mort est notre mère, une mère trouée qui accompagne toutes les choses dans l’espace et l’espace lui-même. L’espace passe. Le S passe. La mort est la disparition, l’extinction qui fait apparaître les choses comme la disparition de l’hiver donne naissance au printemps. La disparition de chaque saison engendre l’autre et la disparition de la nuit donne naissance au jour. Avant nous, dans le monde, il y avait une absence dont la disparition nous a fait apparaître. La mort est une transduction. Quelle route étrange avons-nous suivi pour apparaître ? Selon la science, c’est-à-dire dans l’espace, nous sommes non seulement unique dans notre époque mais aussi dans toute l’histoire passée et future. C’est parce que le temps est triple que l’espace a trois dimensions. D’où cette singularité vertigineuse, cette idiotie, sur fond d’absence, car ce dont nous avons conscience c’est d’être des sujets divisés, déchirés. L’être-là, le dasein, c’est n’être nulle part. À quel moment ? Tout mot ment sur la question du moment. Quelle heure est-il ? aucune. Il y a un temps sans heure que nous faisons semblant ne pas voir. Dès que nous le prenons en considération nous sommes traités de farfelus, d’êtres futiles, le mot vient du grec « pompholux » qui signifie « bulle d’air », c’est-à-dire paroles farfelues.

Les figurations borroméennes de Gotland se réfèrent à Odin, premier des dieux scandinaves, dieu (comprenez lumière quand vous entendez dieu) de la guerre (comprenez chaos), de la sagesse et de la poésie. Donc, trois temps : Chaos, poésie et sagesse. La guerre, le conflit, le chaos est le père de toutes choses, comme disait Héraclite, tandis que la sagesse est le but et la poésie le moyen. Odin possède un anneau d’or, symbole d’inaltérabilité. De cet anneau sort toutes les neuf nuits, un nouvel anneau aussi beau que le premier et duquel sort encore un autre anneau ainsi de suite, ce qui n’est pas sans évoquer l’ensemble vide de Cantor.

Les ronds topologiques sont les outils de la phénixologie, mot inventé par Dali et repris par Cocteau, pour désigner l’art de renaître de sa disparition. C’est la perspective topologique du devenir. Tor est le fils d’Odin, il défend les dieux et les hommes contre les monstres, les fantasmes monstrueux... Soyons dupes des ressemblances libres. Ici, la transduction est une façon de vivre poétiquement. Les vivants sont morts et les morts sont vivants. On y parle le ça, une langue ni vivante ni morte. Et nous pouvons nous regarder comme des tores occupant provisoirement des replis du temps. « Il y a des pays qui échappent à la connaissance », nous dit Plutarque dans ses « Vies parallèles ». « Au-delà (des faits observables par l’historien), c’est le pays des monstres et des tragédies, habité par les poètes et les mythographes ; on n’y rencontre plus ni preuve ni certitude ». C’est le Réel, l’Inconscient.

L’inconscient, le ça, l’Odin, est semblable au feu d’Héraclite, pas seulement le feu de la réalité, mais feu étrange et chaotique qui produit ses propres combustibles. « Le feu survenant sépare et s’empare de tout », comme le ça sépare et s’empare de tout avec les lapsus et les actes manqués. Le dernier mot, qui est aussi le premier, appartient donc continuellement au poète.

Dans un article du Monde (19 Septembre 2003) sur les neurosciences, on peut lire cette déclaration : « En France la psychanalyse a nié l’existence du cerveau pendant des années »... Les auteurs méconnaissent donc encore cette vérité première qu’en psychanalyse, il n’y a pas de cerveau, ni droit ni gauche. La psychanalyse n’a pas besoin de cerveau, c’est-à-dire de conscience réfléchie. C’est l’inconscient qui produit le cerveau, la réflexion, comme Chaos a produit Gaïa, la Terre. Certes, dans la réalité, il y a des cerveaux et de grands cerveaux. Mais tous les cerveaux de l’histoire ne sont que des bulles dans le champagne du ça.

Odin ne se nourrit, rapporte-t-on, que de vin, comme Dionysos, et représente les forces incontrôlables et frénétiques qui s’emparent des amants au moment de l’orgasme, des poètes en pleine improvisation, des prêtres dans leurs transes et des guerriers au plus fort des combats. C’est le désordre, c’est Chaos, pour le nommer, qui produit des ordres : Désordres, des -ordres. Si l’on prend la structure tripartite de l’historien Dumézil : guerrier, paysan et prêtre, le nœud d’Odin, se lit, transductivement, comme le réel est le guerrier, l’imaginaire le paysan, et le symbolique le prêtre. L’imaginaire domine le guerrier qui a besoin de manger, le prêtre domine le paysan en l’exploitant avec supposé savoir des mystères, et le guerrier domine le prêtre par son épée.

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Borroméen à 3 ronds
Prêtres, Guerriers & Paysans.

Le sens latent des trois lettres R.S.I.

Dans son introduction à ce séminaire Lacan qui, dit-il, hésite, à le faire annonce : « De deux choses l’une ou cette affiche sera portée là (RSI) dans le couloir deux jours avant, ou bien elle n’y sera pas ». Qu’est-ce que cela peut vouloir dire R.I.S. ? À l’époque, ça devait vraiment paraître bizarre... Faisons comme si nous ne le savions pas, en nous interrogeant sur les lettres mêmes, et même sur les points qui les séparent.

La lettre R a pour étymologie « tête », une tête sans corps, une tête coupée, c’est-à-dire un corps sans tête, voilà le Réel. La lettre S ressemble à une onde, à un serpent, son étymologie est mâchoire, crochet, dent, c’est le esse avec lequel les bouchers suspendent les carcasses de bœufs, quelque chose comme les dents de Chronos ou des chronomètres. De tous les animaux c’est le serpent qui possède la plus extraordinaire des mâchoires puisqu’elle se décroche et s’articule de telle façon qu’il puisse avaler des animaux beaucoup plus gros que lui. Les pythons avalent des cerfs. Leurs mâchoires sont plus étonnantes que celles des crocodiles des chiens ou des requins. Les crocodiles entraînent leur proies au fond des rivières ou elle pourrit et se divise en morceaux. Le serpent python lui, avale entièrement sa proie. La mythologie rapporte qu’à son retour du pays des Hyperboréens (dans borroméen il y a borée si l’on enlève rome - c’est le vent du nord, le pays d’Odin), le premier exploit d’Apollon fut de tuer le serpent python qui se livrait à toutes sortes de dépravations, troublant les sources et les ruisseaux, enlevant les troupeaux et ravageant les campagnes. Ne s’agit-il pas de trouver le signifiant qui nous manipule, nous ravage et nous dévore avant que nous le découvrions ? Phéménoé, la premier pythie, la fille d’Apollon, celle qui écrivit au fronton du temple de Delphes « Connais-toi toi-même », inaugure la sublimation du serpent python en faveur du langage.

La lettre I a pour étymologie main, symbole de la puissance dans toutes les traditions, « i rouge sang craché » disait Rimbaud, ce qui est attesté même dans les grottes préhistoriques d’il y a 30 000. Le corps humain est lui-même une main que se forge le ça pour augmenter sa puissance.

Interrogeons-nous encore sur les mots « objet petit a »

Pourquoi « objet », pourquoi « petit », pourquoi « a » et non pas b ou c ou une autre lettre, quelconque ?

C’est un objet qui n’existe pas, qui n’est ni physique, ni abstrait, répète-t-on un peu partout. Alors pourquoi « objet » ? « Objet » n’est pas utilisé dans son sens ordinaire. Ici l’objet est ce qui se déplace. C’est un jet, ob, devant, un jaillissement dynamique. Petit ne se réfère pas à la grandeur spatiale : la terre serait petite par rapport au soleil et grande par rapport à notre tête. Ici « petit » se réfère à l’instant, comme on dit aussitôt, soudain, immédiateté décisive. A, désigne le commencement. Il s’agit donc du jaillissement de l’instant du commencement. « L’instant d’un sein nu entre deux chemises » comme dit Valéry. L’instant de la vocation : Je serai prêtre, écrivain, musicien, peintre etc. Je serai psychanalyste. C’est l’instant de notre vocation ou encore de notre damnation : « je tuerai mon père. Je n’épouserai que ma mère » etc... L’objet petit a, le jaillissement de l’instant du commencement, est donc la cause du désir fondateur de nos représentations. À partir du moment où nous prenons la perspective du temps, du devenir, nous saisissons la beauté de la formule « objet petit a ». Faute de quoi, à répéter cette formule, nous nous enlisons dans la confession involontaire de notre incompréhension organisatrice de notre réel, de notre imaginaire et de notre symbolique. (La fleur de Cocteau présentée à Athéna dans le filme Orphée). L’objet a est l’agent principal de la psychanalyse. C’est le jaillissement de la pulsion.

Le jaillissement oral est le jaillissement de la demande à l’Autre tandis que le jaillissement anal est celui de la demande de l’Autre, nous dit Lacan. Symétriquement, le jaillissement scopique est le jaillissement du désir vers l’Autre, tandis que le jaillissement vocal est le jaillissement du désir de l’Autre. La pulsion est un circuit, elle est le tour du trou (anagramme l’un de l’autre). L’objet a, dit Lacan « porte en effet le nombre avec lui comme une qualité ». C’est le chiffre (étymologiquement zéro) que Lacan identifiera au « nombre d’or », dans la mesure même où « celui-ci porte à l’expression chiffrée un certain incommensurable ».

C’est cliniquement le nombre des loups, par exemple, où culmine le fantasme de l’Homme aux loups. V, U, ouvert comme le vagin des origines. Mais le jaillissement a c’est aussi le rien. C’est « l’objet qui foire » (Écrits, p.858), le « rien et pas même rien » selon la formule de Gorgias. La rencontre entre le jaillissement et la jouissance c’est l’agalma (Le transfert, février 61). L’agalma c’est ce brillant, précieux, du goût, du regard, de la voix, de la production (fécès), et du rien comme lumière et cause du désir, le trésor du « plus de jouir ».

Lacan se réfère à Hegel, « c’est lui qui a introduit la notion de jouissance à travers l’opposition des deux jouissances, celle du maître et de l’esclave » (Séminaire XIV). Ce distingue alors la dualité du désir comme rapport à l’autre et de la jouissance comme rapport au temps. L’objet a permet à « la jouissance de condescendre au désir » (Séminaire X). D’où la fameuse formule de l’amour dans son adresse à l’autre : « je te demande de refuser ce que je t’offre, parce que ce n’est pas ça », pas ça, c’est-à-dire le jaillissement insaisissable du commencement.

Créer a pour transitif crier si l’on se réfère se au comput de Philippe de Than, XIIème siècle, parce qu’il n’y a de croissance (étymologie de créer) que du devenir. L’objet a est l’opérateur de l’absence-présente et de la présence-absente. C’est « l’incorporel » des Stoïciens. Il se trouve aux « orifices corporels ». L’objet a, dit Lacan « est le fait d’une coupure qui trouve faveur du trait anatomique d’une marge ou d’un bord : lèvres "enclos des dents", comme dit Homère, marge de l’anus, sillon pénien, vagin, fente palpébrale, voire cornet de l’oreille, le phonème, aussi, le regard, encore, et le rien » (Écrits, p.817), le rien et ses quatre divisions (Kant). La zone érogène est un bord fermé, un rond, un nœud trivial.

C’est en 1966 que Lacan affirme dans son séminaire « La logique du fantasme » avoir inventé l’objet petit a. C’est son apport décisif à la psychanalyse, hors de quoi elle ne serait que la plus grande fumisterie du XXème siècle. L’objet a est l’épicentre du séisme que Lacan a introduit dans le monde psychanalytique. « L’objet a est mon élaboration, ma construction », affirme-t-il sans cesse... « Le pointage de l’objet a par un signe algébrique vise à pouvoir engager des constructions et à suggérer des recherches ». « L’objet a est présent partout dans la pratique analyste, mais personne ne peut le voir » (Séminaire XII). L’objet a engage l’acte même de la psychanalyse. Quelle est ma vocation ? Quelle est ma damnation ? « S’il était si facile d’en parler, ajoute Lacan, nous l’appellerions autrement qu’objet a ». Cette invention lacanienne est l’invention même de l’instant psychanalytique. On peut le voir et l’entendre, si vous le permettez, dans le nom même, le nom propre de Lacan, pour peu qu’on l’écrive « l’a quand ». C’est la mise en récit vécu, tragique et sublime de l’existence. D’où l’inconscient, à ne concevoir que comme pulsation temporelle, comme temps sans heure.

La structure c’est détruire. Le drame de la structure, son étymologie latente consiste à détruire.

Un système, selon Saussure, est « une totalité organisée faite d’éléments solidaires ne pouvant être définis que les uns par rapports aux autres en fonction de leur place dans cette totalité ». C’est à dire que toute relation est un masque derrière lequel il n’y a rien, un signifiant qui ne signifie rien. Je n’existe pas. Je fait (sic) semblant d’avoir un corps et un esprit. Je fait semblant d’avoir un corps puisqu’il doit disparaître. C’est le passage de l’œuf à la poussière. Je fait (sic) semblant d’avoir un esprit puisque ce sont les mots qui nous parlent. Nous ne sommes que des effets de signifiants. Le signifiant, qui ne signifie rien, représente le sujet pour un autre signifiant qui ne signifie rien non plus. Comme disait Houei-neng : « tout est vide depuis le commencement où y aurait-il de la poussière ? » - Quelle heure est-il ? - Aucune ! Où sommes- nous ? - Nulle part ! Qui sommes-nous ? Des masques, des masques sur des masques qui masquent le vide qui produit des masques.

C’est le désordre, Chaos, qui produit les ordres : Désordre des -ordres. Si l’on prend la structure tripartite de l’historien Dumézil, guerriers, paysans, et prêtres, le nœud d’Odin, à lire zéro de l’un, se traduit facilement : Le réel c’est le guerrier, l’imaginaire, le paysan, et le symbolique le prêtre. Cela pour pathétiser notre borroméen.

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R. S. I.
- A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

- Golfes d’ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

- U, cycles, vibrement divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides
Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux ;

- O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges :
- O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !

Arthur Rimbaud (Voyelles, 1872).

Le borroméen de Lacan, RSI, « le parlêtre » devait remplacer la deuxième topique de Freud, mais, transductivement, il permet d’ordonner toute tripartité, depuis les dieux à trois têtes des gaulois ou du Siva de Mohenro Daro, près brahmanique, jusqu’à la structure de toutes les sociétés indo-européennes. Le guerrier (le réel), c’est ce qui s’emparent des amants au moment de l’orgasme, des poètes en pleine inspiration, des prêtres dans leurs transes et des guerriers au plus fort des combats. Le paysan, (l’imaginaire) c’est celui qui travaille, et le prêtre (le symbolique), celui qui ordonne.

Le RSI, comme le tore et toutes les nœuds de la topologie doivent à mon sens se concevoir en terme de temps ou de devenir. Le Réel c’est la parole du passé indéfini (aoriste), l’Imaginaire, celle du présent, et l’avenir celle du symbolique, le petit a c’est l’instant.

Du tore, on dit que « son extériorité centrale et son extériorité périphérique sont une seule et même région ». Sa surface enveloppe un espace intérieur et le détache de l’extérieur par un centre qui reste extérieur.

Qu’est-ce que cela veut dire ? Si le centre du tore et son extérieur sont un seul et même champ, il ne s’agit plus d’espace mais du temps. Comme dit Héraclite le penseur qui entend le mieux le « n’espace » de Lacan : « Communs sont le commencement et la fin sur le circuit du cercle ».

Ainsi, nous interrogerons-nous à travers ce séminaire sur les notions d’objet, de surface de ligne, de lettres etc., qui vont prendre des sens inattendus. Perspective indispensable, me semble-t-il, pour aborder Lacan.

« Comment situer l’imbécillité, la spécifier de la connerie ? » interroge Lacan (p.11), et l’ignorance ? Le borroméen va nous y aider. Il nous montre le nœud de la connerie, R, de l’imbécillité (faible, bête), I, et de l’ignorance, S. Tête coupée de la connerie, faiblesse du corps, et ignorance de l’esprit. « La chair (I) est faible hélas, et j’ai lu tous les livres (S) » (Mallarmé), et la connerie tient bon...

Qu’est-ce que la connerie ?

« Quelle connerie la guerre ! » (Prévert). « Si la connerie se mesurait, elle servirait de mètre étalon » (Audiard). Nous voyons déjà que la connerie comme le réel n’est pas mesurable, et qu’elle relève comme lui de la guerre : « la guerre est le père de toutes choses » (Héraclite).

La connerie est la fonction du con. Voici sa définition, selon le dictionnaire historique de la langue française : « Con est hérité du latin cunnus, attesté chez les satiriques et dans les graffitis comme désignation du sexe de la femme : c’est un mot d’origine obscure apparenté au grec kusthos, au persans kun et peut-être à culus (cul). En latin l’usage du mot est réservé au textes érotiques ».

La prochaine fois nous verrons comment on passe du nœud à quatre ronds au nœud borroméen... qui n’est pas un « modèle ».

Voir en ligne : J. LACAN : Séminaire RSI. Séance du 19 novembre 1974 (gaogoa.free.fr)

P.-S.

Le reste de la séance est consacré à une lecture commentée de la leçon d’ouverture du Séminaire RSI (séance du 19 novembre 1974).

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